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La violence domestique, 60 questions, 59 réponses

Daniel WELZER-LANG

vlb éditeur - 1992




PREMIÈRE PARTIE

Les questions de base

2- Qu'appelle-t-on violence domestique et quelles formes prend-elle?

La violence domestique est l'ensemble des formes de violences qui s'exerce dans la maison, quelles que soient les personnes qui les exercent et celles qui les subissent.

A la différence de ceux ou celles qui parlent de "violences conjugales", de "violences familiales", ou de "violences maritales", ceux ou celles qui particularisent et classent séparément les "violences contre les femmes" ou les "violences à enfants", j'utilise un terme unique qui globalise des phénomènes semblables. De plus, on peut vivre seul-e et être violenté-e, être tour à tour violenté-e et violent-e… Le point commun de toutes ces violences est de s'exercer dans le privé de la maison. J'ai abandonné l'expression pourtant alléchante de "violences en privé", car le privé est une notion qui m'est apparue trop large. On peut ainsi avoir des relations privées dans beaucoup d'autres lieux que la maison: le bureau, l'atelier, l'université…

Les formes de la violence domestique sont diverses, nous allons les examiner une à une. Mais devant la confusion et la multiplicité des définitions qui concernent la violence, il est utile au préalable d'ouvrir une parenthèse.

 Les définitions qui suivent, comme toutes définitions, sont à prendre comme des "outils" qui permettent de classer entre elles les différentes violences, des repères pour permettre de savoir de quoi on parle. Elles essaient d'être les plus objectives possible. Pour éviter tout malentendu, je préciserai les différentes sortes de violences en les illustrant d'exemples fournis par des hommes ou des femmes.

La liste est longue et difficile à lire. Ce n'est pas par gaieté de coeur que je la reproduis. Elle est à l'image de ce que vivent encore hommes et femmes à l'aube de l'an 2000. Elle décrit une réalité complexe et multiforme: les violences domestiques que nos sociétés commencent à découvrir dans toute leur horreur.

 

Dans la violence domestique, nous trouvons:

• Les violences physiques

Ce sont l'ensemble des atteintes physiques au corps de l'autre. Parmi celles-ci nous trouvons les actions suivantes:

- taper, frapper, empoigner, donner des coups de pied, des coups de poing, des claques, frapper avec un outil (couteau, bout de verre, bâton), un ustensile quelconque (casserole, balai, serviette…) ou un objet quelconque (des cailloux, unœuf, des livres…).

- tirer les cheveux, brûler, lancer de l'eau ou des huiles bouillantes, de l'acide, pincer, cracher, jeter quelqu'un par la fénêtre…

- séquestrer (enfermer dans un placard, dans une cave), empêcher physiquement quelqu'un-e de sortir ou de fuir, faire des gestes violents en direction de l'autre pour lui faire peur.

- fesser, obliger l'autre à mettre la main sur un fil électrique dénudé, électrocuter.

- taper la tête contre un rocher, déchirer les vêtements, tenir la tête sous l'eau,…

- mordre, étouffer, arracher un bout de doigt en mordant, casser le bras, les côtes, le nez.

- étrangler, tirer avec un pistolet, un fusil, poignarder, tuer.

 • Les violences psychologiques

Toute action qui porte atteinte ou qui essaie de porter atteinte à l'intégrité psychique ou mentale de l'autre (son estime de soi, sa confiance en soi, son identité personnelle…) sera qualifiée de violence psychologique.

Parmi celle-ci, nous retrouvons fréquemment:

- insulter, énoncer des remarques vexantes, des critiques non fondées. Critiquer de façon permanente les pensées ou les actes de l'autre. Se présenter comme celui [celle] qui a toujours "la vérité", qui sait tout. Inférioriser l'autre, lui dicter son comportement, ses lectures, ses ami-e-s. Refuser d'exprimer ses émotions et obliger l'autre à exprimer ses angoisses, ses peurs, ses tristesses. Essayer de faire passer l'autre pour folle [fou], malade mentale, paranoïaque.

- menacer d'être violent, intimider, menacer de représailles, de viol (par des copains). Menacer de mort.

- utiliser le chantage, faire pression sur l'autre en utilisant l'affection ou le droit de garde des enfants, menacer de les enlever.

- la destruction permanente, la dénégation de l'autre, créer un enfer relationnel.

- le chantage au suicide en culpabilisant plus ou moins explicitement l'autre sur sa responsabilité.

- menacer de partir, de déporter sa femme (en la renvoyant "au pays").

- forcer l'autre à des actions vécues comme dégradantes: lui faire manger des cigarettes, lui faire lécher le plancher.

- contrôler sans cesse l'autre, ses allées et venues, ses fréquentations.

- s'arranger pour que l'autre vous prenne en pitié et cède.

- se moquer sans cesse des différences d'éducation (le rapport au bricolage, à la voiture) et nier le travail domestique effectué par sa compagne.

- insulter et dévaloriser le genre féminin par des phrases générales aboutissant à exprimer que toutes les femmes sont des "salopes" ou des "putains".

• Les violences sexuelles, ou violences sexuées

Les violences sexuelles ou sexuées correspondent au fait d'imposer son désir sexuel à un-e partenaire.

Méfions-nous des mots. Pour ma part je qualifie ces violences de sexuées et non de sexuelles. En effet, elles sont en général sexuelles pour la personne qui impose son désir, mais il en est autrement pour la victime. Celle-ci subit un désir qui réfère à la domination et à la sexualité de l'autre.

Ainsi allons-nous trouver dans cette catégorie: violer, frapper, brûler les organes génitaux, imposer à l'autre de reproduire des scènes pornographiques, la prostituer contre son désir...

Méfions-nous aussi de la morale. Les violences qui nous préoccupent sont des actes de domination où l'un-e s'autorise à imposer à l'autre des pratiques qu'il/elle se refuse. A cet égard, la jalousie des hommes peut -ou pas- être qualifiée de violence sexuelle. Elle l'est lorsque monsieur a des relations sexuelles extérieures au couple et l'interdit à sa compagne (qu. n° 41). De même, certaines pratiques sexuelles conjointes et volontaires sont qualifiées, à tort, de violences sexuelles (qu. n° 40).

• Les violences verbales

En dehors du contenu des paroles, relevant le plus souvent des violences psychologiques, les violences verbales réfèrent plus au débit de parole, à la violence perçue dans la voix, le ton, les cris, c'est-à-dire au mode de communication.

Nous y trouverons:

- les cris qui stressent l'ensemble de la famille, le ton brusque et autoritaire pour demander un service, l'injonction pour que l'autre obéisse tout de suite.

- Faire pression sans cesse sur l'autre en montrant son impatience.

- Interrompre l'autre constamment en lui reprochant de parler, ou lui faire grief de ses silences en l'obligeant à parler.

- Changer le sujet de conversation fréquemment, vouloir diriger la conversation sur ses seuls centres d'intérêts, ne pas écouter l'autre, ne pas lui répondre.

- Ponctuer toutes ses phrases par des insultes ou des qualificatifs infamants pour les femmes: putain, salope connasse.....

• Les violences contre les animaux et/ou les objets:

En plus d'être des violences injustifiées en elles-mêmes, les atteintes aux animaux domestiques ou aux objets sont souvent recherchées pour faire peur en s'attaquant à des êtres ou des objets qui ont une valeur affective pour l'autre.

Ceux-ci seront brisés, détruits ou enlevés (par exemple un chien ou un chat), mais ils peuvent aussi être cruellement assassinés. Parfois, le bris d'objets concerne les portes, les tables, les chaises... La valeur affective n'est pas forcément considérable mais ces objets appartiennent à l'univers familier de la victime. Celle-ci est alors insécurisée de voir modifier son univers de manière brutale. Certaines personnes peuvent assister à la destruction d'une porte à coups de pied comme une symbolique de leur propre destruction.

• La violence économique

Dans des pays comme la France ou le Québec où les femmes, de manière globale, gagnent à qualification égale des salaires moyens correspondant encore à moins des 2/3 des salaires masculins, la violence économique se définit comme le contrôle économique ou professionnel de l'autre.

Ses formes sont multiples, mais elles ont en commun d'être peu reconnues parmi les violences domestiques. A côté de certaines femmes qui ne disposent pas de carnets de chèque ou de cartes bancaires, on retrouve certains hommes qui contrôlent les talons du carnet de chèques de leur conjointe. Mais plus globalement, la violence économique peut se lire dans l'attitude qui consiste à considérer les revenus féminins, quand ils existent, comme des éléments seconds du ménage. Le salaire de la femme, quelle qu'en soit l'importance, sert de salaire d'appoint pour payer les traites de la résidence secondaire ou de la caravane, il est souvent dévalorisé comparativement aux revenus du conjoint. La décision de travailler et la nature de ce travail sont aussi souvent dépendant du désir et des choix de l'époux.

La violence économique réfère au pouvoir des hommes, que ceux-ci soient pères ou pas. Bien évidemment, dans ce type de système, la conjointe généralement gère le budget familial, mais elle le fait sous le contrôle du compagnon ou du mari. Reconnaître cette forme de violence impose de pouvoir se décentrer de la quotidienneté. La violence économique appartient à ces éléments du quotidien qui à force d'être considérées comme "normaux" finissent par passer inaperçus.

D'une manière générale, étudier quelles sont les formes économiques des violences nécessite de comparer la libre disposition qu'ont l'un-e et l'autre de leur revenus, et quelles places respectives ont les revenus de chacun-e. Dans certains couples, les revenus féminins sont pratiquement nuls, la femme est entièrement dépendante des revenus du conjoint ou des aides publiques notamment en ce qui concerne les enfants.

• La violence contre les enfants

La violence contre les enfants correspond à toute activité qui vise à les atteindre dans leur intégrité physique, psychique ou sexuelle. Parmi celles-ci, nous retrouvons évidemment les punitions corporelles: les claques, les fessées, les électrocutions, mais aussi les brimades alimentaires, les viols ou les attouchements indésirés, les insultes...

En général on accepte plus facilement de reconnaître la violence, qu'elle qu'en soit la forme, lorsqu'on la subie, alors qu'on résiste à la voir comme violence lorsqu'on en est l'auteur-e. Ainsi, de nombreuses femmes violentées sont violentes avec leurs enfants mais refusent de le voir. Elles reproduisent pourtant le même comportement que leur conjoint: obtenir quelque chose (la paix, un service, le silence...) par l'utilisation de violences.

Interdites en Europe du Nord, blâmées en Amérique du Nord, les violences faites aux enfants sont tolérées de manière importante en France. Elles relèvent pourtant des mêmes mécanismes: se croire autorisé-e à imposer par la force son désir à l'autre. (voir aussi questions n° 20, 44 et 45).

• Et les autres violences...

Les catégories sont utiles pour décrire un phénomène, elles en réduisent toutefois la portée. Parmi les autres violences aperçues au cours de ces années d'écoute d'hommes et de femmes, citons:

• La violence contre soi-même: celle-ci peut correspondre à des pratiques suicidaires. Elle est aussi souvent une occasion pour tenter de culpabiliser l'autre et obtenir satisfaction par la domination et le contrôle. Parmi celles-ci: les tentatives de suicide, les auto-mutilations…

 • Le contrôle du temps: il s'agit pour l'homme non seulement de contrôler le temps libre de l'épouse ("qu'est-ce-qu'elle fait à l'extérieur de la maison ?") ou soumettre, par exemple, le fait de sortir seule le soir à une autorisation préalable. Mais plus généralement, il s'agit de l'attitude qui consiste à imposer les rythmes familiaux: les heures du lever et du coucher de la compagne sont alors calquées à partir de ceux de monsieur.

L'isolement: quand, à cause la jalousie du conjoint ou pour répondre à ses désirs, la compagne se retrouve seule, obligée d'abandonner ses ami-e-s, de refuser les invitations des voisin-ne-s. Souvent le conjoint et les enfants restent les seules personnes à qui elle peut parler.

• La violence contre autrui: la menace contre un travailleur social ou une travailleuse sociale, un-e policier-e ou un simple passant devient une occasion pour montrer sa violence virtuelle et contribue à faire naître ou à accentuer la peur de la conjointe.

• Le chantage au départ: insécuriser l'autre pour éviter les discussions en menaçant de manière permanente de partir, de laisser l'autre sans ressources…

• Le refus explicite ou non que l'autre fasse ou re-fasse des études, réalise un projet ou une formation.

On pourrait à loisir allonger la liste tant la violence domestique est multiple.

Loin d'être un long réquisitoire contre quiconque, cette liste constitue pour les hommes violents qui veulent changer une aide importante. A sa lecture, on se rend compte que, bien évidemment, il n'y pas que quelques individus isolés que l'on pourrait à loisir dénoncer et qualifier de violents. Les violences domestiques concernent une grande partie de la population française ou québécoise car nous avons tous et toutes été éduqué-e-s d'après les mêmes principes.

Y a-t-il des violences plus graves que d'autres?

Bien évidemment que oui.

La seule question à se poser est de savoir qui va dire si les violences sont graves ou non ? La personne qui les exerce ? Elle serait alors juge et partie. La personne qui les subit ? Pour que les femmes et les hommes puissent vivre autrement, il faut pouvoir identifier "l'ancien", c'est-à-dire les pratiques que l'on veut changer. En cela, la liste qui précède revêt un intérêt certain. J'ai vu trop de femmes qui nous expliquaient: "je veux juste qu'il arrête d'être violent, qu'il arrête de me battre". Nous savons maintenant que la violence physique n'est qu'un aspect d'un problème plus vaste. L'enrayer nécessite de comprendre l'ensemble du processus.

3- Quelle est l'ampleur de la violence domestique?

La violence domestique, son appellation et sa reconnaissance, appartiennent à notre monde actuel. Non pas qu'elle était inexistante auparavant, mais le désir de l'abroger -donc de l'identifier- est récent. Il est apparu de manière massive avec l'avènement du féminisme et des luttes de femmes. Au vu des différentes définitions proposées ci-avant, chiffrer le phénomène dépend des définitions qu'on lui prête.

En France, en 1992, ce phénomène n'est pas encore chiffré. En 1990, Madame Michèle André, alors Secrétaire d'Etat aux Droits des Femmes, lors de la campagne contre les violences conjugales a utilisé... les chiffres des autres pays Européens et du Québec croisés à quelques données collectées en urgence pour aboutir à une estimation. Nous sommes capables de mener scientifiquement des études statistiques sur beaucoup de choses, les difficultés pour chiffrer en France les violences domestiques ne se présentent pas comme étant de nature technique. Elles sont avant tout politiques au sens plein du terme. On n'a pas chiffré le phénomène jusqu'à présent car, collectivement, il semble que nous ne voulions pas savoir qu'elle en est l'ampleur.

On a pris l'habitude de dire qu'une femme sur dix est régulièrement battue. Ce qui correspondrait en France à deux millions de personnes. Vraisemblablement, ce chiffre est en deçà de la réalité, y compris pour la seule violence physique. Mais il ne s'agit que d'hypothèses obtenues après plusieurs années de recherche. Il reste à les vérifier.

Au Québec, la statistique la plus souvent citée évalue à 350 000 le nombre de femmes qui seraient victimes de violences (1). Au niveau canadien, l'auteure bien connue Linda Mac Léod évalue, dans son dernier livre (2), à une femme sur sept le nombre de canadiennes victimes de violences.

 Qu'on se rassure, le fait d'en parler maintenant publiquement correspond certainement à une diminution du phénomène. Plus on parle des violences domestiques, plus s'agrandit l'espace social permettant de penser et de vivre d'autres relations entre hommes et femmes. Les divers colloques sur la question nous montre l'aspect mondial de la violence domestique: elle est présente dans l'ensemble des pays et des cultures.

 Notes de bas de page:

(1) Ministère de la santé et des services sociaux, une politique d'aide aux femmes violentées, MSSS, Québec, 1985

(2) Mac Léod Linda, Pour de vraies amours: prévenir la violence conjugale, Conseil consultatif canadien sur la situation des femmes, Ottawa, 1987

 

4 - Si la violence domestique est présente dans tous les pays, serait-ce qu'elle est naturelle?

D'abord, un constat: dès que dans un système social un groupe en domine un autre, le groupe dominant se justifie en invoquant le caractère naturel non de la domination, mais de la différence. Pensons à ce que disaient les hommes libres des esclaves chez les Grecs, les blancs d'Afrique du Sud des Noirs, les Nazis des Juifs...

Dans les rapports hommes/femmes, on retrouve le même processus. Les hommes dominent les femmes et on nous explique ainsi la supériorité mâle. Si la violence conjugale existe dans l'ensemble des pays ou des cultures, elle est parallèle à une autre constante trans-culturelle: la domination des hommes sur les femmes. De là à dire que, par nature, puisqu'ils dominent partout, les hommes sont plus forts ou plus intelligents que les femmes, il y a un net abus de langage. Méfions-nous des généralisations qui oublient les évolutions historiques. Autrement dit, la nature a bon dos. Au début du siècle "on" se demandait si les femmes avaient une âme, il y a seulement 40 ans encore, si elles pouvaient penser suffisamment pour voter... L'évolution rapide des relations hommes/femmes est historique. Les luttes actuelles contre les subsistances de la barbarie que sont les violences domestiques, en sont la suite logique.

Affirmer que la violence est naturelle, c'est aussi confondre agressivité et violence, violence défensive et violence offensive. Qu'un instinct de survie pousse l'être, quel que soit son genre (1), à se défendre pour exister et affirmer sa différence par rapport à l'autre, cela semble évident. Mais la violence dont nous parlons ici, la violence domestique, ce n'est pas ça. La violence domestique, c'est se croire autorisé à utiliser sa force pour imposer ses désirs et sa volonté. Nous le verrons, même si le phénomène est interactif et se joue à deux, les violences "symétriques" ou "égales" sont rares (qu. n° 43).

La violence domestique est, la plupart du temps, la forme individualisée que prend dans chaque maison, la domination collective des hommes sur les femmes ou des adultes sur les enfants.

5 - Mais les hommes ne sont-ils pas plus forts que les femmes?

Aujourd'hui, en termes statistiques, c'est vrai. Quoique j'ai vu des hommes plus petits que leurs compagnes frapper ces dernières. Mais est-ce un fait de nature? Ou est-ce un fait de culture?

De plus, plusieurs questions se posent: qu'appelle-t-on exactement la force? Est-ce le volume musculaire ? La capacité de soulever un poids "P" à un instant "T"? Ou l'ensemble des efforts fournis au cours d'une journée ? Qui est le plus fort. Celui (ou celle) qui soulève un sac de ciment ? Ou celui (ou celle) qui porte toute la journée un enfant sur son dos ? Les ethnologues montrent que dans la plupart des sociétés, primitives ou non, en général les femmes mangent moins et travaillent plus.

Pour comprendre l'argument sur la différence de force entre hommes et femmes, il est intéressant d'élargir la question au "dimorphisme sexuel" c'est-à-dire les différences physiques entre hommes et femmes.

Le dimorphisme sexuel existe à n'en point douter. Mais quand il apparaît insuffisant pour montrer la différence des sexes, un ensemble de prescriptions alimentaires et culturelles l'amplifie. Ainsi, nous avons une série de codes, qui aboutissent à accroître la différence des sexes. Pensons aux critères esthétiques: une femme, dans nos pays, doit pour être belle, se couper toute manifestation du système pileux; elle doit ne pas trop manger pour correspondre à des schémas corporels dont le modèle, fourni par des mannequins, se rapproche souvent de l'anorexie. J'ai pu observer, tout au long de mes voyages, que le dimorphisme sexuel, à travers les critères esthétiques ou le vêtement, semble proportionnel à l'état du rapport de domination et aux différentes situations économiques.

Alors, de manière hormonale, physiologique, hommes et femmes sont différents, bien sûr, cela ne fait aucun doute. Mais la véritable question est autre.

La véritable question concerne nos catégories de penser. Je m'explique: un homme blond aux yeux bleus qui mesure 1,85 mètre est aussi très différent d'un homme brun, aux yeux noirs dont la taille est petite. Lui même ressemblera d'avantage à une femme aux yeux noirs et de petite taille. Et pourtant les deux hommes appartiennent à la même catégorie: ils ont des privilèges semblables. La question des catégories de sexe existe parce que le classement dans l'une ou l'autre crée des différences de droits et de pouvoir. La variabilité des catégories est d'ailleurs toujours l'objet de luttes sociales et politiques. Le pouvoir appartient bien souvent à ceux ou celles qui conviennent des catégories. La catégorisation nomme et hiérarchise les groupes sociaux et les individu-e-s.

A notre époque, les catégories hommes et femmes s'opposent, sous des pseudo-spécificités, pour privilégier le groupe dominant: les hommes blancs et adultes. Et ainsi, bien souvent, nous nous sommes plus attachés à regarder ce que sont les différences entre hommes et femmes, plutôt que d'examiner ce que nous avons en commun.

"On ne naît pas femme, on le devient" disait Simone de Beauvoir. Pour la paraphraser, on peut aussi dire qu'on ne naît pas homme, encore moins homme violent, on le devient. Nos catégories, nos façons de penser le biologique sont d'abord des catégories sociales. Derrière le sexe, ou les catégories sexuelles, ce qui existe avant tout, c'est le genre. Ce ne sont pas 80 kg de chair qui créent l'homme, mais plutôt l'ensemble des privilèges sociaux- et on en examinera le prix- attribués au genre masculin, sous prétexte de sa supériorité.

Enfin, quand on parle de la "force" des hommes, certain-e-s entendent la force psychologique. Là aussi, surtout dans nos sociétés qui évoluent très vite, les pseudo-différences psychologiques "naturelles" entre hommes et femmes restent à démontrer.

Notes de bas de page:

(1) Le terme "genre" est utilisé au sens de genre masculin ou genre féminin.


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