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à Madeleine Lang
Remerciements :
Mes remerciements vont à l'ensemble des personnes qui ont accepté de collaborer à mes recherches ou qui ont donné de leur temps pour que ce livre prenne forme. Plus particulièrement je remercie : Elvire Bernardet, Jacques BROUE, Robert CORMIER, Juergen DANKWORT, Clément GUEVREMONT, Marthe Jomard, Dominique Marron, Gérard Petit, François Schneider, Claire THIBOUTOT et les étudiants-e-s de Sociologie des Sexes de l'Université Lumière Lyon 2.
Les organismes CHOC de Laval, Options de Montréal, GAPI de Québec et RIME de Lyon ; Les hommes violents clients de CHOC, de GAPI et de RIME pour l'aide qu'ils m'ont apporté.
Ce livre doit beaucoup à Jules Henri Gourgues et Gérard PETIT.
Jules Henri Gourgues fait partie de ces amis québécois connu dans les arcanes de la condition masculine, à l'époque des premières interrogations sur l'identité masculine. Par ses conseils, son énorme travail de relecture et de réécriture, il a grandement aidé à rendre ce manuscrit intelligible et accessible.
Gérard PETIT est mon complice lyonnais. Celui avec qui nous avons créé RIME, le centre d'accueil pour hommes violents de LYON et qui depuis, me conseille dans l'ensemble de mes recherches sur la violence.
Les recherches sur les violences domestiques ont pu être réalisées grâce au concours du Centre Jacques Cartier de Lyon et du C.N.R.S en France.
Une histoire de cas, en guise de préface
Julien a 35 ans.
Son histoire est banale et se rapproche de ces centaines de témoignages recueillis pendant les cinq années d'enquête menées en France et au Québec auprès de ces hommes qui violentent leurs proches.
Enfant d'un couple ordinaire - son père est bibliothécaire dans une petite ville de province, sa mère, femme au foyer - il a un frère et une soeur.
Lui a choisi l'enseignement, par "plaisir d'enseigner" dit-il, de "transmettre le goût d'apprendre", "la magie du verbe". Un visage aux traits fins, un sourire chaleureux, vêtu avec goût et recherche, il ressemble à ces milliers d'hommes qui déambulent dans les grands centres urbains. Rien ne le distingue des autres. "Un bon gars" comme diraient mes amis québécois. "Un homme de confiance, franc et fidèle dans ses amitiés" dit son entourage de manière unanime. Bref, un homme moderne, sensible aux grandes causes humanitaires et notamment, un homme bien désireux de vivre avec son amie de coeur une longue histoire d'amour.
Il arrive au centre pour hommes violents de Lyon (Rime) par un après-midi d'hiver. Le temps est gris, l'air froid et sec. Il est en colère. "Qui s'appelle Tristan ?" demande t-il. "Qui a osé dire du mal de moi sans me connaître ?". Il est pâle, ses mains tremblent. Sa tenue, contrairement à ses habitudes est aujourd'hui négligée. Il semble à bout.
Sa compagne, Sandrine, institutrice, a en effet été reçue quelques jours auparavant. Devant les animateurs du Centre, elle a déplié petit à petit son histoire d'amour avec Julien.
Elle et lui se sont connu-e-s il y a six ans. A cette époque, ils ont vécu une brève mais intense histoire d'amour. Rencontre faite de complicité, de plaisirs, de "moments fous" dit-elle. A cette époque, Julien vivait deux amours à la fois. Deux femmes à qui, pour des raisons différentes, il disait "je t'aime". Cette situation l'arrangeait, lui permettait de ne pas s'enfermer dans un couple. Appelée sur sa demande à aller enseigner dans un département français d'Outre Mer, elle lui demanda de choisir. Il prit peur. Ce fut la première rupture. Elle est partie enseigner loin de la métropole, a eu d'autres amis, mais dit-elle, a toujours gardé au fond d'elle-même, le secret espoir de le revoir, de continuer cette histoire inachevée.
Quand elle est revenue, il y a deux ans, Julien était "libre". Il errait d'amourettes en amourettes sans jamais vouloir se fixer. Lui-même le dira plus tard, il gardait aussi le secret espoir de vivre - un jour - avec elle, y compris de faire des enfants.
Dès son retour, après un bref échange téléphonique, ce furent les retrouvailles et très rapidement, son installation dans l'appartement de Julien.
Mais elle n'était pas venue à Rime raconter une "Love Story" à la Française. En tout cas, la suite l'avait déçue et la laissait perplexe.
Tout avait basculé quelques mois après leur installation commune. Un soir, au cours d'une "scène de ménage" Julien l'a giflée. Le coup fut bref, court. La main claqua. Elle eu mal, très mal. Mal à la tête, mais surtout mal dans le coeur. Comment cet homme-là, cet homme attendu, cet homme rêvé pendant de longues nuits lors de son séjour dans les îles, comment cet homme pouvait lui aussi faire ces gestes.
Oh, ce n'était pas vraiment nouveau pour elle. Elle n'avait jamais été violentée mais elle avait déjà vu son père, sur sa mère En un instant, une fraction de seconde qui ressemble à des heures, elle le regarda différemment.
Très vite, Julien s'effondra en excuses, les larmes coulèrent à pleines joues. Il s'excusa, expliqua qu'il ne comprenait pas, qu'il ne voulait pas la perdre. Elle, le joyau de sa vie. Il ne pouvait expliquer son acte. Atroce. Condamnable. Il se sentait souillé de lui avoir fait vivre cet affront. Les larmes, le tremblement de sa voix, son regard, tout concourait à obtenir le pardon et elle lui accorda. Sans problème, sans aucun doute. La claque de Julien, ce flash qui, un moment, lui avait fait revivre sa terreur d'enfant devant la violence de son père ; cette claque fut oubliée.
D'un commun accord, Julien et Sandrine mirent cet acte sur le compte de la colère, du stress que vivait Julien à l'école (Un nouveau directeur avait été nommé, il contestait plus ou moins les innovations pédagogiques et les enseignant-e-s se sentaient menacé-e-s)
Les retrouvailles furent l'occasion de repenser leur mode de vie, de ré-interroger les habitudes. Ils sortirent souvent, allèrent au théâtre, au cinéma, fréquentèrent les meilleurs restaurants lyonnais. Passés quelques mois, chacun-e ne pouvait que se féliciter du regain d'énergie et de désir que vivait le couple.
Six mois plus tard, Sandrine attendait Julien impatiemment pour lui dire, lui annoncer la bonne nouvelle : enceinte, elle attendait un enfant de lui. Cet enfant, elle le souhaitait, elle avait arrêté sa contraception le mois précédent. Ensemble, il/elle avaient décidé d'aller voir le gynécologue. Ce soir là, ce fut la fête, la grande fête.
Occupée à regarder les modifications de son corps, à préparer l'événement, à l'annoncer à l'ensemble de ses ami-e-s, Sandrine ne voit pas le temps passer. Deux mois plus tard, après un repas ordinaire, Julien lui reproche de continuer de fumer, de ne pas faire attention à elle et "au petit". De trop sortir. Elle ne se souvient plus de sa réponse exacte, mais se rappelle le sentiment d'injustice provoqué par les paroles de son ami. Le ton monte, Julien crie, elle répond. Les gestes s'enchaînent, se bousculent. C'est l'horreur. Un mauvais film. Julien en arrive à l'étrangler en criant "Arrête, écoute-moi!".
Paniquée Sandrine se dégage, prend quelques affaires à la va-vite et va se réfugier chez sa mère.
C'est le lendemain qu'elle est venue au Centre. Julien a eu beau l'appeler, lui promettre de ne plus recommencer, faire valoir son amour, la fatigue, implorer l'avenir de l'enfant à naître, lui dire qu'il n'avait fait que répondre aux mots méchants qu'elle lui avait lancés tels des projectiles Elle ne le croit plus. Ou plutôt, elle ne sait plus. Sa meilleure amie lui a conseillé de venir voir le Centre pour hommes violents. "Eux sont spécialistes, ils pourront te dire ce qu'il faut faire".
Sandrine avait trois questions. "Quand il dit qu'il m'aime est-il sincère ? Quand il dit qu'il ne recommencera plus, dois-je le croire? Comment lui faire comprendre tout à la fois que je l'aime, mais que je ne veux plus vivre de semblables situations ?" Elle avait noté les questions sur une feuille d'écolier à gros carreaux. Mais, dit-elle, "ce n'est même pas la peine que je les lise, je les connais par coeur". Elle semblait décidée, annonça son intention d'avorter. "Quelle que soit l'issue, je n'aurai pas d'enfant dans ces conditions. Je ne veux pas d'enfant qui ait vu son père frapper sa mère."
L'animateur lui décrit le cycle de la violence, la spirale infernale qui se poursuit inexorablement quand l'homme ne s'est pas responsabilisé, n'a pas pris les moyens de changer. Il dit à Sandrine que la colère et l'amour sont deux réalités différentes. Que l'amour qu'elle portait à Julien n'était pas en cause. Mais que dans l'état actuel de nos connaissances sur les hommes violents, il pouvait lui affirmer que si elle lui accordait à nouveau son pardon, comme çà, sans que son compagnon ait prouvé qu'il allait changer, à nouveau il recommencerait à la violenter. Il lui proposa de s'adresser aux groupes qui s'occupent de femmes violentées, de discuter avec d'autres femmes. De prendre le temps de mûrir ses décisions. Elle partit en disant qu'en réalité, pour avoir vu son père frapper sa mère, elle connaissait plus ou moins les réponses, mais "que c'était pas facile".
C'est Julien qui nous expliqua la suite. L' appel téléphonique de Sandrine, son intention définitive, lui avait-elle dit, de se séparer. Sa décision d'avorter. "De quel droit?" demandait-il.
C'est toujours émouvant de voir un homme pleurer, implorer Dieu, dire sa rage d'être impuissant à changer le cours des choses. Sa tristesse de perdre l'être aimé. Dans ce premier entretien, il lui fut réexpliqué qu'il avait un problème à résoudre avec la violence. Mais au delà de sa violence, il avait un problème à résoudre avec sa volonté permanente de vouloir contrôler ses proches. L'animateur lui dit qu'il était maintenant entièrement responsable de ce qui allait se passer. Il avait les moyens de s'aider lui-même. Certes, le Centre pourrait l'accueillir, mais jamais, au grand jamais, nous ne pourrions l'aider s'il ne s'aidait pas lui-même.
Il fit une dernière tentative, nous proposa d'appeler son amie, d'organiser une ultime rencontre. Il voulait -devant les responsables du Centre- lui promettre solennellement qu'il allait changer. Ses mots furent vains. De ce premier entretien, il dira plus tard que ce jour là, il comprit que le problème était en lui et qu'il fallait qu'il arrête de se faire prendre en charge par les autres.
Après le centre pour hommes violents, il fit deux démarches complémentaires. Il alla voir un ami de sa famille, un prêtre. Lui, croyant, voulait obtenir le pardon de Dieu et de l'Eglise. Le prêtre lui dit que, sans aucun doute, l'homme d'Eglise pouvait lui pardonner, mais que son geste était impardonnable, qu'il devait rechercher en lui les moyens de ne plus le reproduire. Il rendit aussi visite à un psychologue qui lui proposa un "travail" thérapeutique, une réflexion sur soi, sur lui.
Nous étions en Septembre. Ce n'est que le mois de Janvier suivant qu'il appela le centre pour hommes violents. "Je suis prêt" dit-il au téléphone.
Pendant les quatre mois précédents il était passé par plusieurs phases successives. D'abord déprimé, ayant appris que Sandrine s'était effectivement fait avorter, il avait un temps pensé à se suicider, à couper le fil qui le retenait à la vie. C'est l'époque où il est à la lisière de la faute professionnelle. Il manque un certain nombre de cours sans prévenir, va le soir courir les tavernes à la recherche d'ami-e-s imaginaires. Il arrive en retard au lycée, roule comme un fou en voiture, délaisse les copies d'élèves à corriger Puis quelques semaines après ce régime où l'alcool se conjuguait aux boîtes de conserves qui s'empilaient dans sa cuisine, il considéra qu'il avait assez pleuré sur son sort.
Il fut pris alors d'une boulimie de relations sexuelles. Appela la plupart de ses anciennes amies.
Il affichait haut et fort un dédain pour sa vie de couple passée, accumulait les "baises" -le terme est de lui- comme autant de trophées contre la solitude. Il évitait consciencieusement d'expliquer les motifs de la séparation avec Sandrine, espérant qu'elle aussi se taisait.
Sa fierté était touchée. Quelques lettres furent échangées avec son ancienne amie. Elle lui affirmait son amour, mais aussi sa volonté de refaire sa vie autrement. Il n'y comprenait plus rien. Jamais il ne s'était senti si seul. C'est alors qu'il décida d'attaquer le mal à la source, de revenir voir ceux qui lui avaient proposé de l'aide.
A partir de Janvier il participa à un groupe de paroles. Etaient là René, Marc, Michel et les autres. Certains vivaient encore en couple, d'autres "échangeaient" leurs enfants un week-end sur deux avec leur ex-compagne. Semaine après semaine chacun parlait, racontait sa semaine, ses tentatives, difficiles au départ, pour ré-apprendre à vivre sans se laisser emporter par la colère. Semaine après semaine, Julien discutait avec ses collègues de sa vie d'homme. De cet homme à qui on avait déposé en cadeau l'habitude de se taire, de ne pas parler de lui, de ses émotions. Il prenait souvent la parole, essayait d'aider les autres. Les échanges étaient tour à tour vifs et émouvants. A l'écoute des autres les idées lui venaient. Il put leur expliquer et surtout s'expliquer à lui-même qu'il avait du mal à accepter ses proches comme ils/elles étaient, qu'il voulait toujours les voir à travers ses propres lunettes. Il en avait voulu à Sandrine de ne pas être une femme exceptionnelle, cette femme parfaite rêvée à travers la littérature. Il lui faisait aussi grief de douter de lui, de ne pas lui faire entièrement confiance. Il prit le temps de décrire ses peurs, ses déceptions : "Je voulais que mon amour soit comme une église, ouverte, rayonnante, et je le voyais devenir comme un tombeau".
Semaine après semaine, avec les autres et les animateurs du groupe, il cessait de se cacher derrière la responsabilité de l'autre. En même temps, il disait qu'il commençait à apprécier les moments où il était seul, sans rien faire."Juste à s'allonger sur le lit pour rêver" ou prendre le temps d'écrire à un vieil ami.
Parallèlement au groupe, il avait entrepris une démarche chez une psychologue. Il alternait les "séances" de paroles entre cette femme et le Centre. "J'ai toujours cherché à plaire, à être le chéri de ces dames. Et moi dans tout ça ?" Il s'inscrit à un cours de tennis. Son corps se transformait. On avait l'impression de le sentir plus léger. "Ton visage rayonne de sérénité" lui dit son ami le prêtre au cours de sa dernière visite.
Un soir, à la porte de l'école, il eut la surprise de voir Sandrine qui l'attendait. "Je sais" dit-elle "Je sais que cela a été dur "Il/elle partirent ensemble au restaurant. Ce soir là, lui et elle parlèrent peu. Il lui dit juste son espoir que peut-être, un jour, elle pourrait lui pardonner ses actes et oublier les cicatrices.
Ils se quittèrent sur le seuil du restaurant. Chacun-e reprit sa voiture et rentra chez soi.
Leurs rencontres devinrent de plus en plus rapprochées. Julien en parla beaucoup aux autres collègues du groupe. D'autres vivaient des rapprochements similaires. En Juin, à la fin du groupe, Julien partit seul en vacances. "Les premières vacances où je m'accorde du temps libre pour moi" dit-il.
A la rentrée un appel téléphonique nous apprit qu'il avait repris la vie commune avec Sandrine. C'était il y a 17 mois.
Avant de conclure cette brève histoire, je suis allé diné chez eux. Il/elle habitent maintenant un coquet appartement dans l'Ouest Lyonnais. En dehors des parties communes, chacun-e a aménagé son "territoire" comme il/elle disent : un grand bureau pour Julien, une belle pièce mansardée pour Sandrine.
J'oubliais : le 8 Janvier sont nées des jumelles. L'une s'appelle Camille, l'autre Elodie. Les enfants, la mère et le père se portent bien.
Parfois il suffit de peu de choses pour mieux vivre et pour risquer l'amour à 2.
Souvent il suffit d'entendre quand l'autre dit "Arrête, tu me fais mal".
Lyon, Le 15 Février 1992.