Le risque du sexe,
entre rumeur et réalité


Rapport de recherche

Jean-Yves Le Talec


Troisième partie


Sexualité et pratiques à risques

Comme nous l’avons déjà souligné, ce travail de recherche n’avait pas pour but d’observer la sexualité des hommes gais, ou ayant des relations homosexuelles. Cependant, nous avons recueilli de nombreux éléments à ce sujet : d’une part, les perceptions des acteurs et actrices de terrain, fondées sur leur expérience, et d’autre part, un certain nombre de témoignages personnels. Ces éléments doivent être appréhendés avec prudence : souvent, les récits ne livrent que partiellement le contexte, les circonstances. Ils n’ont donc qu’une valeur indicative et il serait imprudent d’en tirer des conclusions trop hâtives.

Nous aborderons cette question de la sexualité et des pratiques à risques selon trois angles :
- l’appréciation des acteurs et des actrices de prévention, ainsi que celle des professionnels qui interviennent au moment du dépistage et du traitement post-exposition ;
- l’apparition en France du phénomène bareback ;
- le relapse, avec quelques témoignages.


Sexualité et séropositivité

D’emblée, il semble important de souligner qu’au cours de ce travail de recherche, la sexualité des personnes séropositives a rarement été abordée en tant que telle. C’est un domaine encore peu exploré ou médiatisé, comme cette sexualité n’existait pas en dehors du risque qu’elle peut potentiellement représenter.
Or, l’avènement des multithérapies a transformé la vie des personnes séropositives, y compris leur sexualité, mais le sujet semble tout juste émerger. Act Up Paris fait partie des associations qui ont abordé la question, en organisant une Réunion publique d’information (Répi) le 8 mars 2000, sur ce sujet :

Cette RéPI est issue d'une volonté de la commission Traitements Recherche d'Act Up Paris d'établir un dialogue autour de la sexualité. Il s'agira notamment de garder en mémoire les témoignages de toutes les personnes rencontrées dans le cadre de nos différents travaux au sein des associations de lutte contre le sida ; ces personnes qui trop souvent nous faisaient part de leurs difficultés à parler de leur intimité, de leurs sexualités, de la difficulté aussi à s'autoriser cet espace de dialogue et d'y être entendues.
(Chloé Dordain, compte rendu de la Répi “sexualité et séropositivité”)

Le compte rendu intégral de cette réunion est disponible sur le site Internet d’Act Up Paris (www.actupp.org).

Notons également la publication par la revue Remaides (n° 36, juin 2000) d’un dossier intitulé « Sexe, amour et VIH ». En voici l’éditorial :

Aujourd’hui, trois ans après l’arrivée des trithérapies, qui ont permis de dépasser la notion de survie, les personnes séropositives revendiquent sans honte le droit à la sexualité. Cependant, il n’est pas facile de s’épanouir lorsqu’on est confronté à des difficultés psychologiques (les siennes ou celles du partenaire), aux contraintes liées à la prévention, aux transformations du corps dues à la maladie ou aux traitements…
(Remaides, n° 36, juin 2000 : 30)

Les structures de soins ne s’intéressent pas encore beaucoup à ces questions, comme l’explique le Dr Jean Derouineau, médecin chef au Centre du Figuier :

[…] tant qu'on est séronégatif, on peut parler de sexualité et de conduites à risques et avoir un entretien pour être écouté et remotivé ; dès qu'on est séropositif, tintin ! C'est terminé, vous allez voir votre médecin traitant et les spécialistes hospitaliers, la sexualité, il y a déjà les T4, les charges virales, les traitements à gérer, la sexualité, c'est difficile pour lui. En plus, c'est pas le lieu. C'est vrai qu'à partir de là, hop ! plus rien. Donc, la sexualité elle passe à la trappe, enfin en tout cas, l'expression, le discours […] Il y a besoin de ça parce que quelqu'un qui se retrouve séropositif, il a besoin savoir ce qu’il ne savait pas nécessairement avant, comment il risque de contaminer ou pas son partenaire ou sa partenaire, qu'est-ce qu'il peut faire, qu'est-ce qu'il ne peut pas faire, sans risque et puis qu'est-ce que c'est que ses difficultés à lui de vivre sa sexualité maintenant, en étant séropositif... Tout ça, c'est des choses qui sont plus du tout abordées. Il n'y a pas d'endroits pour en discuter ; le seul endroit, c'est à Sida Info Service et à ma connaissance, il y a très très peu d'appel de personnes séropositives sur leur sexualité. C'est vrai que là, il y a... un déséquilibre. Je ne sais pas quelle est la demande des personnes séropositives à ce sujet.
(Jean Derouineau, entretien)

L’hôpital Saint Louis a cependant ouvert une consultation de sexologie, à l’intention des personnes séropositives. A l’hôpital Bichat, une telle consultation n’existe pas, mais d’autres possibilités sont ouvertes, comme l’explique le docteur Elisabeth Bouvet :

On a la chance d’avoir dans le service deux psychologues qui reçoivent les patients en tant que besoin, ce pas forcément pour des problèmes sexuels, mais enfin c’est une possibilité. Dans un autre registre, il y a un certain nombre de patients qui nous parlent de leur sexualité dans le sens de problèmes de libido, etc. Donc là, il m’est arrivé de les orienter vers un service d’urologie ici, qui reçoit pour ça…
(Elisabeth, entretien)


Il semble important d’aborder et de développer toutes ces questions posées par les personnes séropositives au sujet de leur sexualité. Il paraît indispensable, en effet, de ne plus s’en tenir au simple « discours de prévention », implicitement construit à l’intention des personnes séronégatives.

A- Expérience de terrain et appréciation des pratiques à risques


Les pratiques à risques vues par les acteurs et actrices de prévention

Ces appréciations de pratiques à risques sont subjectives, mais elles soulignent que les actrices et les acteurs de prévention sont aussi des témoins, dans leurs activités de prévention comme dans leur vie privée, de la sexualité telle qu’elle s’exprime de nos jours. Elles ne portent pas uniquement sur les pratiques entre hommes :

Moi, dans mon entourage, le sentiment que je peux avoir par rapport à la prise de risque, c'est les femmes. […] C'est quelque chose qui est très loin, même si elles peuvent savoir que je suis touché. […] Or, c'est des personnes qui peuvent avoir des rencontres, une vie sexuelle, et qui vont pas nécessairement penser que ça puisse aussi les concerner.
(Vincent, entretien)

Toutefois, la plupart des observations portent sur le « milieu gai » ou la sexualité entre hommes, où la visibilité des pratiques à risques semble de plus en plus grande :

[…] plus on multiplie le nombre de lieux style sauna ou backroom, plus les pratiques à risques sont visibles quoi ! Quand on y va, on voit des pratiques à risques ou des pratiques qui peuvent paraître à risques parce que bon, est-ce que la fellation est à risques ou pas, c'est tellement... Mais quand on en suce dix dans une backroom, évidemment on peut penser qu'il y a peut-être un risque. Donc c'est vrai que la multiplication de ces lieux de sexe… […] l'Europe vient en week-end à Paris parce qu'on a ces lieux-là. On a les US qui viennent, l'Australie vient parce qu'on a ces lieux-là. […] Ça devient compliqué à gérer ! Le risque est visible aujourd'hui.
(Olivier, entretien)

L’environnement dans les établissements, comme les films X diffusés en permanence, n’est plus forcément porteur de messages de prévention :

Je m'inquiète beaucoup aussi, et je suis extrêmement choqué que les associations n'aient pas beaucoup bronché, ça fait deux films de cul produits par des producteurs français pédés, qui sont des films non protégés ! Et je trouve ça scandaleux ! […] Et là, il y a un dérapage qu'il faut arrêter ! Parce que quand on est dans le domaine du fantasme, ce fantasme-là, il est très facile à réaliser, donc il faut vraiment recommuniquer là-dessus.
(Antonio, entretien)

Dans la plupart des cas, les volontaires n’interrompent pas les interactions sexuelles quand ils en sont témoins durant une action de prévention :

[…] quand je vois qu'il y a des gens qui baisent sans capote, d'abord je ne les interromps pas […] On ne peut pas faire d’interventionnisme. En revanche, je les repère et quand ils ont fini, j'essaie de les coincer pour essayer de savoir si ils ont eu une notion ou non d'un risque réel pris. Et souvent c'est ça, c'est qu’avant ou après, il n’y a pas de notion de risque. On a l'impression qu'ils sont clairs, mais que dans l'action ça glisse. Oui, c'est un peu ça. C'est un peu bizarre !
(Olivier, entretien)

Moi, je fais très attention à ne pas être vécu comme étant un flic, de ce point de vue-là, il y a forcément un moment où les choses vont sortir […] Mais ce ne sont jamais les personnes à qui on parle qui prennent des risques ! Donc, il y a un moment où je me dis, l'imaginaire il est quand même là !
(Vincent, entretien)

Les pratiques elles-mêmes sont interrogées, par exemple celle des fellations multiples :

On parlait tout à l'heure des personnes qui pratiquent les fellations multiples, par exemple, ils sont convaincus qu'en taillant une pipe, ils risquent pas grand chose puisque de toute façon c'est le discours officiel, on dit « hop ! », c'est une pratique à moindre risque et même si ce n'est pas vraiment vrai, faut quand même laisser une petite soupape sinon les gens nous écouteront plus, et puis comme de toute façon 99% d'entre eux pratiqueront ça, on ne va pas non plus se remettre en cause, hein ! […] mais si on en fait 10, 15, 20 dans la soirée, là, c'est plus la même chose ! […] je vois des mecs qui sont à genoux et qui sucent tout ce qui passe ! On peut raisonnablement penser, même si on est pas un grand spécialiste, que le moindre risque, en fin de soirée, quand même, devient un risque un peu plus important, quoi !
(Christian, entretien)

Parfois, la prise de risque dépasse le simple oubli, il s’agit d’une démarche volontaire, comme le soulignent ces deux intervenants :

Je vais te raconter une histoire très personnelle qui m'est arrivé y a pas longtemps. J'étais au Dépôt et je baisais avec un mec au Dépôt, et j'étais très exactement en train de le baiser. Et il y a un mec qui est arrivé à côté de moi et […] qui a voulu m'enlever le préservatif que j'avais sur la queue et j'avoue que j'ai eu une réaction idiote parce que j'ai été pris d'une immense colère et que j'ai foutu le mec contre un mur à côté et que j'ai failli lui foutre mon poing dans la gueule. Que je l'ai vraiment viré avec une violence qui était normale, que je me reconnais comme normale, mais j'avoue que je crois que ce que j'aurais préféré faire c'est de lui dire : « Viens donc boire un coup, tu vas m'expliquer ce qui s'est passé dans ta tête ». Sauf que sur le moment, j'ai pas pu. J'ai pas pu, j'étais trop en colère.
(Roger, entretien)

J'ai eu effectivement, récemment, plusieurs fois, des gens qui m'ont retiré la capote de la queue. Des gens beaucoup plus jeunes que moi ! Ça a été de m'enlever la capote de la queue et de me dire « Maintenant tout le monde, c'est comme ça ! » Je lui ai dit « Mais non. Tout le monde, c'est pas comme ça. Merci, au revoir. » Il y a une tendance, pour les gens, à cette fragilité-là. Alors oui, le comportement sexuel a changé. Il devient beaucoup plus torride qu'avant ! Et puis sur des gens jeunes comme je disais tout à l'heure. Et il faut intervenir maintenant et vite ! Parce que c'est vrai qu'il y a un discours qu'on entendait pas, sur le culte du sperme, sur le sperme dans la bouche. Ça c'est quelque chose qu'on avait occulté.
(Antonio, entretien)

Les circonstances des pratiques à risques sont aussi notées et elles semblent tenir une place importante dans la compréhension des événements observés :

Nous, on reçoit énormément de jeunes de 16, 18 ans, nouvellement contaminés, qui montent de province, qui viennent pour bosser ou qui continuent leurs études, et puis les feux de la rampe et clac ! […] C'est pas un manque de connaissance, je crois que c'est l'aspect affectif, sentimental. […] ils vivent dans un quartier où il y a plein de mecs, avec, entre guillemets, « ma philosophie ou mon goût de vivre ma sexualité pleinement », et là, le cas classique quand t'as des entretiens, c'est « ben oui, je suis tombé sur un mec, je suis tombé amoureux, ben voilà, on a oublié, j'ai pas pensé au préso ! ».
(Aimé, entretien)

C'est vrai que je connais des mecs qui sont dans une sexualité non protégée avec une espèce de revendication de ça, je dirais un peu la tendance Dustan avec un espèce de discours politique à la mord-moi-le-nœud qui m'énerve ! « Parce que je ne me protège pas, c'est un acte politique ! » C'est un truc qui me gonfle plus, plus, plus ! [Et] autour de moi, dans mes amis, j'ai des gens qui ont des dérapages de prévention. Et c'est du copié-collé par rapport à ce qu'on peut entendre sur la ligne [Sida Info Service], c'est-à-dire « c'était tellement bon de le sucer que j'avais pas envie de m'arrêter et qu'il m'a joui dans la gueule ! », ou, « on était tellement bien, il m'a sauté, il a pas mis de capote, donc j'ai laissé faire ! »
(René-Paul, entretien)

Pour expliquer ces prises de risques, dont ils sont témoins, les intervenants de prévention évoquent le changement de contexte engendré par l’évolution des traitements. L’image du sida, en tant que maladie, s’est modifiée :

La conscience du risque est en train de s'effriter. Mais là c'est quelque chose qui m'est très personnel, donc j'ai le sentiment que c'est en train de s'effriter. On l'a bien vu dans les études qui nous ont été présentées... Je crois qu'on a totalement sous-estimé, dans la communication, les effets pervers de l'arrivée des trithérapies.
(Roger, entretien)

C'est pas la méconnaissance des risques qui provoque des prises de risques, c'est la méconnaissance des conséquences de la prise de risques ! C'est à dire que en fait, le virus est quasiment vaincu, c'est devenu une maladie chronique, c'est pas grave quoi ! En plus, […] on ne voit plus les gens malades, c'est terminé !
(Christian, entretien)
Dépistage et traitement post-exposition

Le test de dépistage et la demande de traitement post-exposition sont deux circonstances où les pratiques à risques peuvent être interrogées par les professionnels de santé.


Le test de dépistage

Les témoignages recueillis sur Sida Info Service en témoignent, le dépistage demeure souvent un acte « irrationnel » :

C'est souvent assez incohérent, c'est-à-dire que ce qu'on entend beaucoup, c'est des gens qui vont avoir une relation qui devient un peu stable, alors au début de la relation, ils se protègent parce que on leur a dit qu'il fallait se protéger et puis quand ils voient que c'est une histoire qui va durer, ils arrêtent de se protéger ! Et puis deux ou trois mois après, ils vont faire le test ! Alors qu'ils ne se protègent plus depuis deux ou trois mois, tout d'un coup, ils vont se dire « Tiens, au fait ! » Donc en fait la logique c'est plus une logique amoureuse, affective, de relation qu'une logique médicale ! C'est rarement dans une logique médicale.
(Stéphanie, entretien)

Jean Derouineau, médecin chef au CIDAG du Figuier témoigne également de son expérience :

C'est difficile de savoir au travers des entretiens exactement ce qui se passe, puisque les gens nous racontent ce qu'ils veulent […] Je me rappelle avoir fait une revue sur six mois, en 1998, sur tous les tests positifs rendus au Figuier ; dans 25% des cas, il n'y avait eu aucune pratique à risques, d'après la reprise des interrogatoires écrits, entre le dernier test et le test positif. Ça montrait clairement que, ou le virus se transmettait par une façon qu'on ne connaissait pas, ou ils nous racontent que des carabistouilles, au moins dans 25% des cas. Je penche plutôt pour les carabistouilles.
(Jean Derouineau, entretien)

C'est pas la même chose de dire : « oui, il y a un risque mais on ne connaît pas de cas de transmission par fellation », ce qui est faux, ou de dire : « oui, il y a une possibilité théorique et puis des cas en pratique » et nous ici, on en voit quelques-uns par an et tous les médecins qui travaillent ici en ont vu un, deux ou trois. Enfin en tous cas des personnes qui n'ont pas eu d'autres pratiques à risques.
(Jean Derouineau, entretien)

La courbe des résultats positifs ne s’infléchit pas :

Cela dit, le taux de résultats positifs au Figuier ne diminue pas, il est plutôt en augmentation. Très très légère mais c'est pas du tout une diminution, ce qui était observé depuis des années. Les gens nous parlent beaucoup plus spontanément, il me semble, de pratiques non protégées, et puis d’endroits de consommation sexuelle où les pratiques de protection sont rares. En tous cas minoritaires. Ça, c'est vraiment nouveau, ce n'est pas quelque chose qui était perceptible avant.
(Jean Derouineau, entretien)

Jean Derouineau exprime une certaine inquiétude ; la multiplication des lieux de consommation sexuelle à Paris semble accroître les pratiques à risques :

Il y a quand même un endroit nouveau qui s'est ouvert à Paris depuis quelques mois où beaucoup de gens vont avoir des rapports non protégés, et donc on a beaucoup de demandes de traitement préventif après un petit séjour au Dépôt et des résultats positifs après un séjour au Dépôt. Alors, c'est peut-être un endroit qui fixe des comportements qui existaient déjà, mais j'ai quand même le sentiment que cet endroit attire peut-être des comportements qui existaient ailleurs, mais les augmente, ou les rend plus faciles, ou les amplifie parce que c'est grand. […] Alors que le fait qu'il y ait des établissements à consommation sexuelle en tant que telle ne me choque pas ; c'est plutôt la contradiction entre le bénéfice qui en est fait, pécunier, et les conséquences pour la santé des gens et aussi au niveau de nos sous, parce que les traitements préventifs, c'est quand même la sécu qui les paye et franchement, ça coûte cher. Ça fait cher l'entrée au « Dépôt ».
(Jean Derouineau, entretien)

Le traitement post-exposition

Tous les intervenants de prévention sont à peu près d’accord pour dire que la communication faite sur le traitement post-exposition a été un échec. Cette possibilité est peu connue, et surtout mal connue :

Ça, par contre, je pense pas qu'il y en ait beaucoup qui le connaissent, le traitement d'urgence. Parce que quand il est sorti, on en a pas fait un... On en a pas beaucoup parlé, quoi !
(Abdelka, entretien)

Je crois que tout le monde sait à peu près ce que c'est [le dépistage], comment il faut faire. […] quant aux traitements d'urgence, à mon avis, là c'est échec sur toute la ligne et sur tous les publics ! Il y a un problème grave, là.
(Roger, entretien)

Je dirais que, sur un lieu comme Bercy [lieu de drague extérieur], une personne sur deux sait à peu près de quoi il s'agit, et une personne sur quatre sait comment on y accède.
(Vincent, entretien)

[Les gais] ne savent pas trop comment ça se passe, ni quoi faire, mais ils savent que ça existe et grosso modo, ils savent à qui ils pourront s'adresser : à un copain qui est au courant ou à Sida Info Service ; je dirais que plus de la moitié, peut-être les deux tiers des gais qui viennent ici faire un test en ont entendu parler. Un tiers n'est pas au courant, ils tombent des nues quand on leur en parle
(Jean Derouineau, entretien)
Toutefois, un nombre croissant de demandes de traitements post-exposition est enregistré, aussi bien au CIDAG du Figuier qu’à l’hôpital Bichat, comme l’indiquent Jean Derouineau et Elisabeth Bouvet :

On en reçoit un certain nombre et qui augmente. Il y en avait une vingtaine en 1998, une cinquantaine en 1999, et là, on en est déjà à une cinquantaine à la moitié de l'année. Ça double chaque année. J'espère qu'on va atteindre un plateau sinon on ne pourra pas suivre. Oui, il y a des demandes. En fait, on a pris le parti l'année dernière d'informer systématiquement lors de chaque entretien.
(Jean Derouineau, entretien)

[…] ce qui est traitement post-exposition sexuelle, ça se passe souvent le week-end, j’ai remarqué que c’est souvent samedi dimanche. Les gens consultent effectivement souvent la nuit, alors ici, les médecins des urgences sont théoriquement formés à l’accueil des patients et appellent le référent pour décider du traitement ou pas et de quel type de traitement […] le référent d’astreinte revoit la personne exposée dans les jours qui suivent, et puis après la suit pendant le mois qui suit. […] On a nettement plus de traitements post-exposition dans le contexte d’expositions sexuelles que de personnel soignant qui s’est piqué, ça s’est complètement inversé. Je crois qu’on voit quelque chose comme quinze personnes par mois […] En gros, quatre cinq par semaine, à peu près.
(Elisabeth Bouvet, entretien)

Jean Derouineau pense qu’il faut élargir ce dispositif. Non seulement il répond aujourd’hui à une demande, mais il permet aussi d’apporter un soutien à des personnes qui, à un moment, se sont mises en danger :

Je crois que ce serait bien que les autres CDAG puissent s'ouvrir à la possibilité de traitements préventifs. Ce n’est pas une réponse au problème du sida mais c'est un petit plus et puis, par la prise en charge psychologique qui peut être faite pendant ce traitement, je crois que là, on y gagne […] on se trouve avec des gens qui ont pris des risques majeurs a priori, et qu'on va aider à passer ce mauvais cap, bien au delà des médicaments, les médicaments, c'est vraiment un alibi, c'est utile mais c'est un alibi. […] c'est bien [dans un CDAG] qu’il y ait aussi un psychologue, ce qui n'est pas notre cas ici ; pour un suivi, des consultations plus régulières, etc... Ça, je crois que c'est nécessaire.
(Jean Derouineau, entretien)


B- Le phénomène bareback

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« Le bareback ? La traduction mot à mot, c'est “cul nu“. Cette expression désigne le plus souvent le fait de monter un cheval à cru, sans selle, sans "protection". Le barebacking, c'est le fait de pratiquer le sexe sans capote. Les adeptes de cette pratique s'appellent des barebackers. » (Scarce, 1999). Cette pratique est également désignée sous les termes raw sex (sexe brut) ou skin to skin (peau contre peau).


L’apparition du Bareback aux Etats-Unis

La pratique du sexe à risque entre hommes, en particulier de la sodomie sans préservatif, a sans doute existé tout au long de l’histoire de l’épidémie de sida. Mais elle a été « médiatisée » à partir de 1995, d’abord par Scott O’Hara, écrivain et acteur porno : « J’en ai marre d’utiliser des capotes, je ne le ferai plus… », écrit-il dans sa revue Steam (cité par Scarce, 1999). En 1997, un autre acteur porno, Tony Valenzuela, renchérit : « Le niveau d’intimité et de plaisir que je ressens quand un homme jouit en moi est fondamental, spécialement dans un climat qui méconnaît son importance. ». Et d’ajouter, en février 1999, dans le magazine POZ : « Je voulais parler publiquement, sans honte, de ce que beaucoup de séropositifs font en silence. » (cité par Fontaine, 2000 : 88). Plus récemment, Aiden Shaw, encore un acteur porno, déclare dans Têtu : « Je ne peux pas imaginer avoir une vie sexuelle safe. Je suis le genre de personne qui prend des drogues, qui aime prendre des risques, et le sexe non protégé en fait partie. C’est ce que je préfère. […] Ce n’est pas que je n’aime pas les capotes, c’est juste un bout de caoutchouc, mais la différence entre baiser sans et avec est vraiment immense. Et prétendre depuis des années qu’il n’y a pas de différence est une connerie. » (Easterman-Ulmann, 2000 : 30).


Une sous-culture organisée


Michael Scarce affirme qu’une « nouvelle sous-culture sexuelle est née [aux Etats-Unis], organisée autour du credo du sans capote. Un courant underground, mais qui fait de plus en plus d’adeptes. Cette communauté évolue dans des résidences privées et principalement sur Internet où ses membres (qui ne sont pas tous séropositifs) peuvent fantasmer, faire des expériences et prendre contact avec d'autres, libérés de la stigmatisation qui reste attachée à la proposition de demander ouvertement de pratiquer le sexe non protégé. »

Le barebacking, au sens strict, est un choix délibéré et assumé de pratiquer la pénétration anale active ou passive sans préservatif, malgré les risques encourus. Il se différencie donc du relapse, qui correspond à un relâchement passager, plus ou moins long, d’un comportement de sexe à moindre risque. Le Dr Gregory Carson, psychiatre, en donne pour sa part la définition suivante : « Ces groupes [de barebackers] ne sont pas constitués d’hommes naïfs qui ont oublié les ravages du VIH dans leur propre communauté, mais plutôt d’hommes séropositifs ou assumant le risque de devenir séropositifs. »
Les barebackers peuvent donc être séropositifs, séronégatifs ou encore ignorer leur statut sérologique. En revanche, la notion de bareback ne semble pas inclure les partenaires réguliers, séronégatifs qui choisissent de ne pas utiliser de préservatifs, que la relation soit exclusive ou « ouverte » (dans ce dernier cas, chaque partenaires se protège lors de ses rencontres occasionnelles). Comme le souligne, avec peut-être un brin d’humour, Rick Sowadsky, coordinateur de la ligne d’écoute de l’Etat du Névada, « Si les deux partenaires ne sont infectés ni par le VIH, ni par aucune autre MST, le barebacking est 100% sûr du point de vue des maladies infectieuses. Dans ce cas, il tombe dans la catégorie du “safe sex“ » (Sowadsky, 1999).
Michael Scarce ajoute que l’appréciation du bareback se double d’un jugement moral, en fonction du statut des barebackers : « Si la pratique du barebacking entre séropos suscite un froncement de sourcil, il n'en va pas de même si les partenaires sont séro-discordants. On n'hésite pas alors à employer des mots comme "meurtre" ou "suicide", ce qui explique aussi qu'un séropositif actif sera jugé plus "coupable " qu'un séropo passif. »

Le bareback a trouvé sur Internet un espace de développement idéal, soit au travers de sites spécialisés, soit de forums de discussion spécialisés. XtremeSex, aujourd’hui fermé par son animateur, a été l’un des pionniers en ce domaine. De nombreux autres existent aujourd’hui ; voici l’avertissement que publie le site Barebackjack (www.barebackjack.com ) :

Le barebacking comporte le risque de contracter de nombreuses MST, y compris le VIH. Si vous n’êtes pas séropositif, vous courez un plus grand risque d’être exposé au VIH en pratiquant le bareback qu’en pratiquant la pénétration anale avec préservatif. Si vous êtes séropositif, vous pouvez vous réinfecter, ou combiner des souches de virus. Il est entendu par le propriétaire de ce site que vous êtes adulte et pleinement averti des risques encourus en pratiquant une sexualité non protégée. […]

Ce site spécialisé dans le bareback, est récemment devenu payant et réservé aux membres inscrits (accès par mot de passe). Il est possible d’y trouver des annonces de soirées privées dédiées au barebacking, organisées aux Etats-Unis comme en Europe (Londres, Berlin, Amsterdam, Paris…).
D’autres sites sont très aisément accessibles, par le biais de webrings (comme www.barebackcentral.net ou encore http://www.webring.org/cgi-bin/webring?ring=bareback&list ) ou même de métamoteurs de recherche (on obtient 64 réponses à la requête bareback+gay sur Copernic, dont www.barebackers.com, www.bareback.net, etc.).

Gregory Carson évoque trois séries de raisons qui peuvent expliquer le développement et la médiatisation du barebacking : l’impact des nouveaux traitements, l’érotisation du risque et du virus lui-même et l’émergence du mouvement Sex Panic, pour la liberté sexuelle.


Quelques éléments d’analyse du phénomène bareback

L’arrivée des antiprotéases et la publicité faite autour du succès des trithérapies a pu laisser croire à la possibilité de « guérison » du sida. A cela s’ajoute la possibilité de traitement « post-exposition ». Ce contexte peut expliquer que certains gais choisissent d’abandonner le préservatif. En outre, certaines questions relatives à la connaissance des risques restent toujours très floues ou controversées : le risque lié à la fellation, le risque de surcontamination ou de combinaison entre différentes souches de VIH dont certaines sont résistantes aux antiviraux, le pouvoir contaminant du liquide préséminal, la possibilité de transmission du VIH lors d’une pénétration sans éjaculation, le pouvoir contaminant du sperme d’un individu séropositif dont la charge virale est nulle, etc. A ce propos, Michael Scarce observe que « le discours univoque de “l'establishment“ antisida [aux Etats-Unis], qui classe les pratiques sexuelles en deux catégories seulement, “haut risque“ et “risque faible ou nul“, laisse de nombreux gays, dont les pratiques se situent entre ces deux extrêmes, sans aucun soutien dans leurs attitudes sexuelles. »

L’érotisation du risque et du virus a pu être constatée entre partenaires barebackers. L’intimité recherchée lors de sodomies non protégées prend une dimension allégorique de la contamination et de l’invasion virale. Le partenaire qui recherche une contamination est dit bug chaser et l’infection est dénommée “fécondation“. Le partenaire contaminant est dit gift giver et il assume la “paternité“ de la (sur)contamination. Michael Scarce conclut : « Pour ces hommes, la séroconversion est devenue un rituel d'adoption, plutôt que le fruit du hasard, formulée avec des métaphores de la grossesse. »

Enfin, l’émergence aux Etats-Unis d’un mouvement politique en faveur de la liberté sexuelle, Sex Panic, a contribué à élargir la question des rapports entre liberté individuelle et sexualité, au delà du barebacking. Eric Rofes décrit le phénomène de Sex Panic comme étant une croisade morale contre les sexualités qui s’écartent de la norme admise par la société. « Elle nécessite l’idéologie, les mécanismes et le pouvoir propres à transformer les idées en actions et à désigner comme boucs émissaires les populations, les lieux et les pratiques sexuelles. » (Rofes, 1997). Concernant la communauté gaie, Eric Rofes ajoute qu’aux manifestations habituelles de harcèlement (provocations de la police, fermeture d’établissements et de lieux de drague), le phénomène de Sex Panic ajoute des formes de persécutions permanentes (comme des mesures punitives ou de disgrâce) et un puissant courant culturel s’appuyant sur la désignation et la honte, visant à réduire au silence toute opposition. L’exemple de l’après-guerre illustre ce phénomène : « Bien que les communistes aient été harcelés et persécutés [aux Etats-Unis] durant toutes les années 1940, il a fallu la convergence de multiples facteurs culturels à la fin des années 40 et au début des années 50 pour créer le phénomène de Moral Panic, connu comme “La période McCarthy“ » (Rofes, 1997). Pour Eric Rofes, l’attitude de la communauté gaie elle-même alimente la crise actuelle. D’une part, la stratégie assimilationniste « opte pour un ensemble restreint de concessions plutôt que pour d’authentiques droits humains, privilégie la conformité culturelle plutôt que le pluralisme et affirme le “statu quo“ plutôt que le “statu queer“ » (Rofes 1998). D’autre part, le public réalise que les hommes gais n’ont pas cessé de transmettre le VIH et continuent d’être largement infectés. « Cela s’accompagne, chez beaucoup d’hommes gais et de lesbiennes, de sentiments d’embarras, de honte et de colère. » (Rofes, 1997). En outre, « nous nous sommes accoutumés au fait d’attendre des pédés qu’ils gardent le silence sur la profonde divergence qui existe entre la manière dont la sexualité des hommes gais est publiquement représentée par les organisations de lutte contre le sida et ce que nous savons sur ce qui se passe en réalité dans les communautés gaies à travers le pays » (Rofes, 1998).

Même si ce n’est pas leur intention première, les adeptes du barebacking se trouvent placés au cœur d’un débat qui touche à la fois à la santé publique (les barebackers rejettent la prévention sida), à la politique (ils n’entrent pas dans le projet assimilationniste de la Gay Majority), et à la manière d’appréhender les libertés individuelles (ils revendiquent une sexualité libre, multipartenaire et non protégée). Le barebacking a d’ailleurs constitué l’argument principal des opposants au mouvement Sex Panic, qui ont proclamé l’irresponsabilité d’une “nouvelle“ libération sexuelle dans le contexte de l’épidémie de sida (Dalton, 1998).
Pourtant, souligne Eric Rofes, l’expérience a montré que « la répression de la sexualité par la culpabilité, la honte, la morale ou la terreur a toujours constitué un obstacle majeur à la promotion de la santé. » (Rofes, 1998). Il plaide au contraire pour une attitude compréhensive, qui ne nie ni la place centrale de la sexualité dans la culture gaie, ni les enjeux de santé qui s’y rattachent.

Mais les barebackers eux-mêmes, pour expliquer l’émergence de leur sous-culture, évoquent volontiers une crise du mouvement de lutte contre le sida, comme l’explique Michael Scarce :

« [Cette] crise de la politique de prévention du sida, inclue des attaques récentes contre le dogme du tout capote, menées par des psychologues gays tel Walt Odets, des défenseurs de la monogamie tel Gabriel Rotello, et des théoriciens de la libération sexuelle postsida tel Eric Rofes. […] Après dix-huit ans d'hécatombe, un homosexuel, quel que soit son statut sérologique, a sans doute une relation très complexe, non seulement avec le sexe sans protection, mais avec le virus lui-même. Des barebackers insistent sur les valeurs positives attachées à l'échange de sperme : “c'est une expression physique de l'intimité“ [Et ils ajoutent :] “Ce que nous voyons sur Internet n'est que le début. Les groupes de lutte contre le sida sont tellement déconnectés de leurs communautés. Ils devraient moins penser à leurs subventions et plus aux communautés qu'ils sont censés servir. Ils auraient besoin de prendre pied dans notre réalité. Sinon, ça ne pourra aller que de mal en pis.“ […] Plutôt que de stigmatiser les barebackers pour dénoncer les imperfections des campagnes de prévention, une approche autrement plus productive serait que les acteurs de la prévention se familiarisent avec cette pratique. Qu'on le veuille ou non, des individus vont continuer à le faire, et ils ont droit à une information sur les stratégies pour diminuer les risques. Reconnaissant que les pratiques non protégées ont leur propre échelle de risque, une approche du barebacking par la réduction des risques devrait permettre aux individus de faire des choix plus éclairés. [Mais] une démarche limitée à la seule réduction des risques ne saurait répondre à ce qui représente peut-être le plus grand danger qu’encoure le barebacking : l’incapacité des membres de la communauté gay et de ses leaders à discuter de ces questions avec une attitude compréhensive et de respect mutuel. »
(Scarce, 1999).


Le bareback existe-t-il en France ?

A première vue, la pratique du barebacking ne semble pas aussi présente, ni aussi organisée en France et à Paris qu’aux Etats-Unis. Cependant, l’observation montre qu’il existe des hommes gais adeptes de pratiques non protégées. Ils ne semblent pas (encore ?) organisés en « sous-culture », mais il est déjà possible d’intégrer des réseaux de rencontre sur ce thème.


Le bareback sur Internet

Sur Internet, les différents webrings évoqués plus haut regroupent essentiellement des adresses anglosaxonnes ; il est cependant possible d’y trouver les références de pages ou de sites personnels français. Il existe un webring intitulé « France Hard Gay » dédié aux pratiques dites hard ou SM. Ce site (www.xmengay.com/fhg.htm) propose l’accès au webring et/ou l’inscription sur une liste de diffusion. On trouve cependant des offres ou des demandes de pratiques non protégées, en consultant les annonces de xmengay.com :

Paris touze nokapote
meks nokpote ch autres meks nokpote pour bonne touze jus maxi 35a on cherchent meks actifs ou actifs/passifs. Les vieilles lopes a doser qui ne trouvent rien pas la peine. On reponds si descriptions et pics sinon pas de reponses. a plus. Repondez nombreux. Date des touzes en reponse.

Initiation
Salut, 28a ch mecs actifs pour initiations bz nokapote. réponses à tous.

Le site www.cumhole.com, que l’on trouve facilement référencé dans les webrings, est un site personnel dont voici le texte d’avertissement :

Cumhole.com c'est un site perso gay bareback français. Il s'adresse aux mecs qui, comme moi, sont majeurs, informés et conscients des risques qu'ils encourent en baisant sans capote. Certains vont crier au scandale, mais chacun est libre de ses actes…
Le fait d'entrer dans une des rubriques du site sera considéré comme l'acceptation de cet avertissement. Donc, si vous êtes mineurs ou susceptibles d'être choqués par des images ou propos à caractère homosexuel et pornographique, quittez ce site dès maintenant en cliquant ici. Merci.

De la même manière, le site anglophone www.euromale.com propose l’accès à un certain nombre de pages personnelles, dont un site français dont voici un extrait de la présentation. Cet homme propose également des vidéos de ses ébats :

[…] J'aime tout ce qui est lié au foutre, plan baise nokapote, abattage, foutrage de tous les trous avec si possible des mecs très bien montés gros gicleurs...
[…] Tu vas pouvoir lire plus loin les descriptifs de chacune de mes vidéos perso. […] C'est de la vraie baise amateur maison, et surtout c'est de la vraie baise nokapote et bien foutreuse !!! Pourquoi ? Parce que c'est ce que j'aime et ce qu'aiment aussi les mecs que j'ai rencontrés. On ne trouve bien évidemment plus ce genre de vidéos dans le commerce. Puisque toutes les productions aujourd'hui, aussi bien américaines que françaises ou autres sont filmées avec préservatifs.

On peut multiplier les exemples de ce type. Il suffit d’un peu de patience et d’une bonne pratique de la navigation sur le Net. C’est d’ailleurs le sentiment de cet acteur de prévention du groupe Pin’Aides :

Donc je pense que aujourd'hui si on veut avoir une relation « no capote », c'est très simple. C'est très simple en se renseignant, en demandant autour de soi ou en allant sur Internet, on trouve ça très rapidement... Et c'est vrai qu'avec Internet, quand on arrive dans une ville, on peut très bien déjà avoir tous les contacts nécessaires pour avoir vraiment la sexualité dont on a envie.
(Olivier, entretien)


Le bareback sur les autres médias de rencontre

Sur les autres médias de rencontre il est également possible de trouver des exemples d’annonces d’offres ou de demandes de pratiques sexuelles non protégées. L’étude systématique de tous les médias disponibles reste à conduire ; il n’a été procédé ici qu’à un sondage, certes assez approfondi, mais insuffisant pour en tirer des données quantitatives globales. Les estimations données ici ne sont en tout état de cause qu’indicatives.

Sur le Minitel, il n’est pas rare de lire des annonces, des CV ou des messages proposant ou demandant des relations sexuelles non protégées. Les expressions suivantes sont souvent employées : « baise nokapote », « trou à jus », « barebacker »…

Sur le “réseau“ téléphonique, c’est-à-dire les services téléphoniques de rencontre (08 36…), on peut trouver de semblables annonces. Un test, conduit ce printemps sur un ensemble de serveurs téléphoniques, indique que sur 248 hommes effectivement contactés, 53 demandaient explicitement des rapports non protégés, soit une proportion de 21%. Ces services téléphoniques auraient la faveur des adeptes des pratiques à risque :

« Sans que cela semble inquiéter personne, les rézos sont devenus les rendez-vous quasi institutionnels de la baise sans capote. Avec un vocabulaire édulcoré, les amateurs se font parfaitement comprendre : plan foutre, plan jus, pompe à fond, tire-jus, vide-couilles, bâtard, lope soumise, salope à jus, trou à foutre, cul à plomber… Si ce genre de pratiques irresponsables se murmuraient il y a dix ans, quand les jeunes pédés tombaient comme des mouches et que le sida terrifiait, aujourd’hui, on annonce d’emblée la couleur. Vouloir pratiquer le safe-sex fait de vous un paria sur le rézo. »
(Thévenin, 2000).

Dans la presse, on peut également trouver des petites annonces, qui de manière plus ou moins explicite, proposent des rapports non protégés. L’examen des petites annonces du magazine mensuel Projet X (mois de décembre 1999 et mois de janvier 2000) donne les indications suivantes
(il s’agit explicitement d’annonces portant sur des rencontres sexuelles) :
sur 163 annonces, 130 (80%) ne donnent aucune indication relative à la prévention, 21 (13%) se réfèrent sans ambiguïté à des pratiques non protégées et 12 (7%) mentionnent l’obligation de rapports protégés (SSR). Seuls trois annonceurs (2%) indiquent qu’ils sont séropositifs.

Il n’est pas question ici de tirer la moindre conclusion quantitative de ces données, recueillies à titre d’illustration. Reste que la pratique du barebacking est bien présente, même si elle n’est pas, la plupart du temps, présentée sous cette dénomination.


L’évaluation des acteurs de prévention

Reste également à déterminer, dans ces annonces de rencontres, la part de fantasme et la part de réalité… Les acteurs de prévention que nous avons rencontrés sont toutefois assez unanimes pour noter que si ces pratiques non protégées ne sont pas nouvelles, elles bénéficient aujourd’hui d’une médiatisation croissante :

Avant, y avait des pratiques à risque ponctuelles, aujourd'hui c'est structuré. […] il y a des lieux qui autorisent à partir d'une certaine heure des pratiques à risque. On sait que certaines soirées, ce n'est pas écrit noir sur blanc mais on sait que c'est des soirées sans capotes. […] les gens entre eux , par le bouche à oreille, savent où aller si ils veulent prendre des risques, ou si ils ne veulent pas avoir de capote. Ce n'est pas le fait de prendre des risques, c'est le fait de ne pas avoir de capote ! […] Et t'as un deuxième média qui permet la structuration, qui est Internet […] avec des sites plus ou moins dédiés aux pratiques, donc “no tabou“, “no machin“, ce que tu veux ! Donc c'est ce qui est inquiétant, c'est que des prises de risque individuelles sont devenues en fait des références collectives. C'est à dire que ça passe dans les mœurs.
(Olivier, entretien)

[…] je vois quand même très nettement qu'il y a un certain nombre de médias qui servent à des gens pour lesquels ce n'est peut-être, je l'espère, qu'un fantasme, mais comme c'est regroupé, ça donne une impression de masse. J'ai vraiment la sensation que soit c'est sur le serveur télématique, soit c'est sur le serveur Internet, y a une espèce de prosélytisme des pratiques à risque.
(Christian, entretien)

Cet acteur de prévention témoigne de sa propre expérience : il lui semble plus facile, aujourd’hui, de trouver un partenaire occasionnel si l’on accepte des relations sexuelles non protégées :

[…] je fais du Minitel ou des trucs comme ça et si je ne trouve pas un mec rapidement parce que j'ai envie de tirer un coup, ben si j'ai envie de trouver un mec rapidement, il n’y a qu'une seule solution, c'est d'accepter les pratiques à risque. Et là, dans le quart d'heure, j'ai quelqu'un.
(Christian, entretien)

Cette médiatisation inquiète d’ailleurs beaucoup ces acteurs de prévention. Signalons toutefois qu’en regard de ces sollicitations ouvertes au barebacking, on peut toujours trouver, sur tous les médias que nous avons consultés, des annonces qui spécifient explicitement la nécessité de rapports protégés. Il convient cependant de souligner que, toujours sur ces médias de rencontre, les messages de rappel ou bien les éléments d’information sur la prévention VIH sont loin d’être systématiques, comme nous le verrons plus loin.


Le barebacking à Paris : deux témoignages

Au cours de ce travail de recherche, nous avons rencontré des hommes gais déclarant pratiquer une sexualité de préférence ou systématiquement non protégés. Certains d’entre eux ont accepté le principe d’un entretien enregistré ; ils constituent autant de témoignages de l’existence du barebacking à Paris, ou du moins de demandes explicites de relations sexuelles non protégées.
Thomas est âgé de 34 ans et vit à Paris. Il se dit pédé ; il est séropositif depuis 1983, mais il n’a jamais pris de traitement antirétroviral. Il a un compagnon « de cœur », avec qui il a une sexualité « plus classique et soft » et de nombreux partenaires avec lesquels il pratique une sexualité « hard ». Thomas sort peu : il considère que les bars, les lieux de drague, comme le Minitel, sont des « points de rencontre ». Il préfère pratiquer sa sexualité chez lui. Le fait qu’il soit séropositif n’est pas forcément exprimé avec ses partenaires :

[…] je suis toujours parti du principe , peut-être à tort d’ailleurs, que tout le monde était séropositif, en tout cas, que c’était ceux qui l’étaient pas qui le disaient. […] dès que j’avais un doute, c’est à dire, à savoir si le type était séronégatif, là, je lui demandais si il était séronégatif, partant du principe que moi j’étais séropositif. Bien évidemment ça a jamais été un non-dit. C’est à dire que, il m’est arrivé qu’on ait abordé le sujet avec des mecs. Il n’y avait pas de blocage sur le fait d’en parler, mais on partait du principe que…
(Thomas, entretien)

Thomas pratique « une sexualité non protégée, volontairement non protégée, avec des partenaires consentants, volontairement non protégés. […] quel que soit leur statut [sérologique], bien que je n’ai jamais rencontré un séronégatif qui me dise : “moi, je suis séronégatif et je veux un rapport volontairement non protégé“. » Thomas précise que cette pratique n’est pas nouvelle, ni sans risque :
J’ai toujours fonctionné comme ça, sauf au tout début de ma séropositivité. Il est évident que ma conception du risque est faussée par le fait que par une chance inouïe ou je sais pas pour quelle raison, mon état de santé est intact au bout de 17 ans de séropositivité sans protection sexuelle. […] Disons que je prends des risques mesurés, des risques qui sont en dessous de la barre de prises de risques que moi j’ai fixée. C’est-à-dire que j’ai jamais hésité à me faire jouir dans le cul par un type sans capote, mais à la limite je préfère qu’il me jouisse dans la bouche, parce que ça me paraît être une prise de risque un petit peu plus responsabilisée.
(Thomas, entretien)

Thomas n’a pas de désir particulier de transmettre le virus, bien qu’il admette que cela ait pu arriver :

Oui, c’est arrivé mais il y a très longtemps, au tout début, à une époque où j’avais un partenaire régulier qu’était séronégatif, avec qui on pratiquait ce genre de sexualité, et, non, je ne voulais pas le contaminer, quoi ! Voilà. […] je n’ai jamais forcé un mec à avoir un rapport non protégé. C’est-à-dire qu’il m’est arrivé quelques fois d’avoir rencontré des types qui, une fois arrivés dans le plan, m’ont dit « j’aimerais mieux que tu mettes une capote. » Je l’ai toujours mise, plus ou moins en grognant peut-être, mais je l’ai toujours fait. Donc, je n’ai jamais, volontairement, pris mon pied à contaminer quelqu’un ou à sur-contaminer quelqu’un. Bon, ça a toujours été un désir réciproque, et qui est plutôt lié au fait de « on s’prend pas la tête à s’mettre des capotes », qu’à « on va se sur-contaminer youpi ! ». Bien que j’ai rencontré des types dont c’était le trip ! Dont la demande était : « sur-contamines moi. ». Euh, bon…
(Thomas, entretien)

Thomas précise qu’avec son partenaire régulier, qui est également séropositif, il pratique également une sexualité non protégée. Il défend son choix comme ressortant de la liberté individuelle, mais il nuance son propos en soulignant que cette liberté présuppose d’être bien informé des risques pris :

Je ne supporte pas l’idée de forcer quelqu’un à faire quelque chose. Je pars du principe que les gens, à partir du moment où on leur a délivré l’information, je ne parle pas des gens non informés, je parle des gens à qui on a délivré l’information, ce qu’ils font ne regarde qu’eux. Donc, la prévention terroriste, c’est quelque chose que je ne supporte pas.
[…] dans le milieu que je fréquente, avec les gens que je fréquente, je n’ai jamais vu de prises de risques inconscientes. Je fréquente des gens qui sont arrivés à une sexualité hard, donc qui ont déjà un passé de sexualité, donc, plus ou moins par définition, les connaissances qui vont avec. […] Donc, je pars du principe que cette population-là, elle est avertie. Maintenant, que des gens plus jeunes qui se sentent attirés par cette sexualité-là, n’aient pas les informations, ça, c’est tout à fait possible, c’est même probable. Mais ces gens-là, moi, dans ma sexualité, je ne les côtoie pas.
(Thomas, entretien)

Vis-à-vis des jeunes, Thomas pense que « le seul message qui tient… c’est la responsabilisation, l’explication ». Il conclut : « A la limite, on pourrait peut-être rêver que notre génération ait été bouffée par le sida mais que la prochaine ne le soit pas. Bon, c’est peut-être un peu utopique, aussi. »

Nous avons également rencontré Paul, un homme âgé de 33 ans, qui se définit comme étant homosexuel (ou gai). Il est séropositif depuis 1992 et sous trithérapie depuis 1997. Il précise qu’il est également séropositif aux hépatites A, B et C ; il décrit son état de santé au moment de l’entretien comme « stabilisé ». Il vit avec un compagnon et pratique une sexualité hard à l’extérieur. Paul n’est jamais beaucoup sorti, mais il a été un adepte du Minitel et il fréquente des soirées ou des “partouzes“. Paul dit « préférer les pratiques non protégées ». Il ne parle pas de séropositivité avant de baiser, mais parfois après :

En général, quand je rencontre quelqu’un, la question que je lui pose c’est : « Avec ou sans capote ? ». […] si le mec me dit « sans capote », là, y a d’autres questions qui viennent, c’est : « mais tu fais toujours ça sans capote ? T’acceptes de t’faire baiser sans capote ? ». Bon, pour bien situer le truc. […] Avant de baiser, on ne parle jamais justement, du statut sérologique. […] Ça peut arriver qu’on en parle après… Il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer des mecs, bon, on baise sans capote, et puis après […] tu vas dans la salle de bain et tu tombes sur la boîte d’AZT ou d’autre chose, bon ben, on en vient à en parler parce qu’on a vu ça… […] Ça peut venir, ça peut ne pas venir, mais on ne se gêne pas pour en parler. C’est pas un problème.
(Paul, entretien)

Paul ne nie pas que son choix puisse comporter des risques pour lui-même. Mais il souhaite avant tout éviter de contaminer un partenaire séronégatif :

Pour moi ça y est, c'est fait. […] Il y a peut-être cette [sur]contamination, je ne mets pas en doute tout ce que les médecins disent, mais je m'en fous. […] Si j'tombe sur un mec qui me dit « je préfère baiser avec capote », ou qui me dit clairement qu'il est séronégatif, là en général, soit je l'envoie balader gentiment, soit on a des pratiques mais sans qu'il puisse y avoir le moindre risque. […] Il m'est arrivé une fois de, de malheureusement avoir une relation avec un mec qui ne m'avait pas dit son âge, qui ne m'avait pas dit son statut sérologique, etc. Et j'ai stressé pendant six mois après… Ça a été quelque chose de très difficile.[…] Pour moi, il n’y a pas de risque. Pour moi, je ne cherche pas à me protéger, c'est volontaire, c'est choisi, c'est réfléchi : je ne veux pas me protéger, point. Mais je veux protéger les autres.
(Paul, entretien)

Paul précise qu’il a aussi des pratiques non protégées avec son partenaire régulier, également séropo. D’ailleurs, la plupart de ses amis dans le milieu gai sont séropositifs et se réunissent entre eux « pour des partouzes; on se réunit entre nous parce qu'on est tous séropos et qu'il n’y aura pas de barrière, à aucun moment quoi ! » Pour ce qui concerne sa propre contamination, Paul se souvient : « J'avais l'information en main, je connaissais les risques, mais, je n'ai pas fait attention quoi ! Mais, volontairement ! » Paul pense qu’aujourd’hui, la vigilance est moindre et que les comportements vis-à-vis de la prévention ont changé :

J'ai l'impression qu'il y a un désengagement pas seulement des autorités ou des associations, mais il y a un désengagement aussi de la communauté en elle-même. On a l'impression que bon, le sida ça commence à être une histoire du passé. […] Il y a de plus en plus de gens qui baisent sans capote volontairement et qui ne se gênent pas pour dire, franchement, qu'ils sont séropos, pour pouvoir baiser sans capote et sans restriction aucune, et qui le revendiquent même haut et fort.
(Paul, entretien)

Paul souligne le fait que baiser sans capote fait partie de son identité :

[…] la baise sans capote ça fait partie de notre identité d'pédé, c'est clair. […] on s'reconnaît entre nous […] Notre relation était basée sur le sexe, mais on partageait beaucoup de choses. Autres. […] Moi j'me sens plus proche de quelqu'un comme moi, qui baise sans capote et qui a une sexualité à risque, que d'un mec qui fait gaffe même pour fister, etc.
(Paul, entretien)

Mais il partage l’inquiétude de Thomas à propos des jeunes et souligne que, parfois, la contamination peut être volontaire : « C'est une tentative de suicide. Mais je le dis en connaissance de cause puisque c'est comme ça que j'ai réagi au début. J'ai volontairement été contaminé, enfin, c'était presque ça. »

Ces deux témoignages, de Thomas et de Paul, ainsi que d’autres que nous avons recueillis “hors micro“, montrent clairement qu’il y a à Paris des adeptes de pratiques sexuelles non protégées et que ceux-ci trouvent aisément des partenaires qui partagent cette préférence. Ils n’emploient pas spontanément le terme de barebacking, mais reconnaissent que leur choix dépasse la simple sexualité et comporte des éléments sinon d’identité, du moins de reconnaissance au sein d’un réseau. Ils ont enfin conscience des risques qu’ils encourent, mais mettent en avant leur liberté d’avoir de telles pratiques. Que ce soit Thomas ou Paul, aucun n’a le désir ou le fantasme de contaminer volontairement un partenaire ; au contraire, ils sont inquiets de constater que certains hommes plus jeunes, dans le milieu hard qu’ils fréquentent, ne semblent pas disposer de toute l’information nécessaire sur les pratiques non protégées et les risques qui en découlent.


Conclusion : un bruyant silence

L’apparition de la pratique du barebacking en France et à Paris, du moins sa visibilité et sa médiatisation croissantes dans différents médias gais, comme Internet, les services téléphoniques ou télématiques, s’accompagne d’un “bruyant silence“.
Seule, l’association Act Up Paris a jusqu’à présent abordé la question, mais en personnalisant le débat (voir la partie consacrée à l’action des associations).
La presse gaie est restée particulièrement silencieuse : nous n’avons relevé aucun article de fond durant ce premier semestre 2000, alors que les adeptes du barebacking continuent de développer leur présence, principalement sur Internet. L’un des journalistes que nous avons rencontré souligne ce paradoxe :

J'ai véritablement le sentiment que de ce côté-là, y a une vraie urgence depuis déjà, au minimum deux ans ! On voit qu'il y a une sorte d'affranchissement intellectuel et moral par rapport à la prise de risque, qui se manifeste à travers un tas de signes, que la mise en avant des notions de plaisir, de fête, évidemment, vont dans ce sens-là aussi, et qu'en écho à cela, il y a un silence assourdissant, au départ, un déni, c'est-à-dire qu'on cherche à s'appuyer sur des éléments objectifs, des chiffres, etc., qui tendraient à établir le fait que non, non, il n’y a absolument aucun péril !
(Jacky, entretien)

Il paraît difficile, aujourd’hui, de ne pas ouvrir le débat, quelle que soit l’importance du phénomène, et ses conséquences. Quant aux mesures de prévention adaptées à ces pratiques volontairement non protégées, Act Up a jusqu’à présent choisi de développer des arguments de « morale sexuelle », de responsabilité individuelle et collective. La plupart des autres intervenants que nous avons interrogés se refusent, pour l’instant, à suivre cette voie. Ce n’est pas en désignant, en stigmatisant ou en interdisant, disent-ils, que l’on pourra changer ces comportements. Le débat est donc théoriquement ouvert…

Note :

Le vocabulaire du bareback

« En plus d'Internet, les barebackers se sont appropriés plusieurs méthodes de drague longtemps éprouvées, comme par exemple le port d'un foulard d'une certaine couleur pour indiquer une préférence sexuelle, très à la mode dans les années 1970. Après des discussions via courriers électroniques interminables, les barebackers ont choisi leur mouchoir: bleu nuit (pour le sexe anal), avec des points blancs (pour le sperme). » (Scarce, 1999)

« Il existe plusieurs termes populaires, que vous pouvez parfois entendre à propos du bareback :

Barebacking parties : réunions de sexualité de groupe où il n’est pas autorisé d’utiliser des préservatifs. Il en existe plusieurs sortes :
All positive barebacking parties, où tout le monde est séropositif.
All negative barebacking parties, où tout le monde est séronégatif.
Conversion parties (voir ci-dessous)
Russian roulette parties (voir ci-dessous)
Bug chasers : hommes recherchant à être infectés par le VIH.
Gift givers : hommes séropositifs désirant infecter un bug chaser.
The gift : le VIH.
Conversion parties : réunions de sexualité de groupe où des bug chasers recherchent à être infectés par des gift givers.
Russian roulette parties : parties réunissant des hommes séropositifs et séronégatifs. Les négatifs courent le risque d’être infectés au cours de pratiques sexuelles avec les hommes positifs présents. Selon les circonstances, les participants peuvent savoir ou ne pas savoir avec le temps qui est positif et qui est négatif.
Bug brothers : groupe d’hommes séropositifs.
Charged cum ou poz cum : sperme d’un homme séropositif.
Fuck of death : sodomie au cours de laquelle se produit l’infection. »
(Sowadsky, 1999)


C- Le relapse : témoignages

Le relapse peut être défini comme l’abandon, pendant une période plus ou moins longue, des mesures de prévention qui sont habituellement prises. Le relapse ne présente pas, en principe, le caractère délibéré, conscient, du bareback. Le phénomène de relapse a été évoqué dès le début des années 1990, parce qu’une remontée des contaminations avait été constatée aux Etat-Unis, puis en Europe, parmi les hommes gais.
Aujourd’hui, on évoque un regain du relapse. Martin Dannecker en explique l’origine en évoquant le retour en force de l’expression du désir séxuel chez les gais, tant dans l’espace réel que virtuel, qui vient contrarier les comportements de protection et les injonctions de prévention (Dannecker, 2000 : 4-10).

A titre d’exemple, voici très simplement quelques témoignages de relapse. Ils émanent tous de personnes engagées dans la prévention. Il ne nous semble pas utile de les commenter.

Quelques copains qui en ont parlé, ont pris une fois un risque parce qu'ils étaient ou bourrés ou bien parce que ça pressait, ça pressait, il n’y avait pas de préservatif sur place […] Ce que je comprends, parce que moi, quelques temps en arrière, ça m'était arrivé aussi ! Et après, de me dire, mais merde, en plus en tant que volontaire, c'était la catastrophe, surinformé, machin et je prenais un risque !
(Un volontaire, association de lutte contre le sida)

Il y a une espèce de, oui, de fatalisme, si tu veux ! Même pour moi, je le sens ! Je veux dire, les dernières fois où j'ai pris des risques […] me dire que oui, je pourrais être séropositive et que ça pourrait être comme une fatalité alors que, je veux dire, je ne peux pas l'accepter comme ça ! Mais il y a bien un moment où je l'accepte quand même comme ça, parce que je prends des risques, tu vois ! C'est tellement long sur la durée, 15 ans, tu vois, enfin presque 20 ans, [il] y a un moment où il y a une espèce de fatalité qui s'instaure !
(Une permanente, association de lutte contre le sida)

C'est mon truc à moi, je me suis toujours dit que, vu le nombre de partenaires séropositifs que j'ai eus avec des fellations sans éjaculation, enfin bon... Moi, c'est un truc que je continue ! Je ! En tant qu'acteur de prévention, je continuerai toujours à avertir les gens sur le fait que c'est pas un risque zéro ! Mais, bon, avec les informations, chacun fait ce qu'il peut ! Donc c'est vrai que globalement autour de moi, j'entends des gens qui ont des dérapages, mais moi-même j'ai connu ces dérapages ! Parce que, parce que c'était bien, voilà !
(Un permanent, association de lutte contre le sida)

Moi qui suis extrêmement rigoureux dans mes pratiques sexuelles, moi qui me suis fixé des limites extrêmement strictes, je sais ce que je fais sans me protéger, je sais ce que je fais en me protégeant. Il m'est même arrivé récemment, dans des circonstances très particulières de me laisser aller, donc je me dis que je dois pas être tout seul.
(Un volontaire, association de lutte contre le sida)
[…] on peut avoir des prises de risques dans un rapport amoureux, ou tomber amoureux ou flasher avec quelqu'un, t'as le cœur qui palpite… mais ça, ça m'est jamais arrivé… non, moi c'est totalement, totalement différent ! C'est la prise de risque mais totalement déconnectée de l'affectif. Et c'est peut-être aussi du fait de justement rabâcher toute la journée, ces messages de prévention, ne parler que du préso... C'est parfois aussi les casses de la prévention ! Je rigole ! C'est ce côté un peu morbide ! C'est sciemment fait, mais c’est une réaction totalement stupide.
(Un permanent, association de lutte contre le sida)

[…] En fait, ça serait comme ça si je ne disais pas « mets la capote », il mettrait pas la capote. Et avant de connaître la prévention, on ne m'avait jamais proposé le préservatif. Donc je trouve qu'il y a beaucoup de laisser-aller. Et ça, je trouve que ça ne se voit pas ! Tout le monde a l'air au courant, tout le monde dit « oui, j'en mets, j'en mets ! » et pourtant je trouve que...
(Un volontaire, association de lutte contre le sida)

Moi j'ai eu une période de relapse qui a été importante, ça a été un grand manque affectif. J'ai eu un moment où j'ai traversé un manque affectif, voilà. J'avais besoin d'amour et pas de sexe. […] j'ai donc eu un premier relapse où j'ai été mis sous traitement d'urgence. […] Ça a été dur ! Parce qu'il y a eu des effets secondaires, il y avait des neuropathies sur des extrémités des membres, et tout ça, bon, c'était un peu hard. J'ai fait mes quatre semaines, il n’y avait rien. Dieu merci, tout va bien. Six mois après, voilà que je remets ça ! Et cette fois-ci de façon continue, c'est à dire que j'ai eu toute une période où j'étais absolument pas bien et où la prévention me sortait par la tête. Alors pourquoi me sortait-elle par la tête ? J'étais fragile à ce moment-là, le boulot n’allait pas très bien, j'en avais marre de la prévention […], j'étais épuisé de ça. En plus moi, je suis très investi […], donc, bon, on n’avait pas les subventions, on ne savait pas si on allait être licenciés ou pas, les subventions de l'année dernière, on ne les a eues qu’en décembre, enfin bon, ça a été catastrophique ! […] Et j'ai baisé une fois sans capote, paf ! Blenno ! J'ai mal soigné la blenno, j'ai rebaisé sans capote, paf, blenno ! Ecoute, j'ai eu à peu près cinq relations non-protégées en décembre de l'année dernière, bon j'ai chopé une blenno, j'ai fait des examens, prostatite chronique, enfin l'horreur, la totale ! […] Et là, donc cette année, je me suis dit : « C'est pas possible. Chaque fois que je mets une bite dans un cul sans capote, je me tope une blenno ! J'ai pas de bol, c'est pas possible ! Il y a bien un cul qu'a pas de blenno dedans ! » Et bien j'ai recommencé ! Je l'ai fait trois fois, et les trois fois… La prostate enflée […] Et après je me suis dit, bon, j'en ai tellement bavé avec cette histoire de prostate, que la dernière fois, j'ai dit « Bon j'arrête ! Ça va quoi ! Basta ! C'est trop douloureux ! » Parce qu'après j'arrivais plus à bander […] Ne pas bander, pour moi, ça a été l'élément moteur. J’ai dit « Bon là, t'arrêtes tes conneries. T'arrêtes de déprimer parce que voilà... Et tu remets la capote. » Et depuis, si tu veux, la prostate est toujours pas guérie, c'est pour ça que je dis qu'il faut absolument faire des formations sur les MST.
(Un permanent, association de lutte contre le sida)

D- Conclusion


L’ensemble de ces témoignages et de ces récits illustre, s’il en est besoin, l’existence de pratiques à risques entre hommes. Les travaux issus des enquêtes qualitatives « Presse gaie » l’avait déjà montrée (en particulier, les résultats de l’enquête « Presse gaie 1997 », communiqués par Philippe Adam) et la nouvelle enquête 2000, dont le questionnaire vient d’être diffusé au mois de juin dernier, apportera sans doute des informations plus précises sur la question.
L’inconnue reste quantitative, comme le souligne le président du Conseil national du sida : « Il est totalement ahurissant que depuis 1998, il n’y ait plus aucune donnée disponible sur l’épidémie de sida du fait de la grève, alors que nous en avons besoin pour mettre en œuvre une véritable politique de santé publique. » (Jean-Albert Gastaut, président du Conseil national du sida, in Têtu, n° 46, juin 2000, p. 104). Cette absence de données épidémiologique pourrait d’ailleurs se prolonger jusqu’en 2002, comme l’explique le Dr André Houette, chargé de mission sida à Direction dde l’action sociale, de l’enfance et de la santé (DASES) à la mairie de Paris :

Seulement, on a perdu deux ans. Ça veut dire qu'à partir du moment où ça va être mis en place [la déclaration de séropositivité], pour que les données soient exploitées, on a encore besoin d'un an et demi. Un an et demi, ça nous met à presque 2002 et on ne saura toujours pas quelles sont les personnes nouvellement contaminées, quelles sont leurs orientations sexuelles et quelles sont leurs pratiques sexuelles.
(André Houette, entretien)

Dans l’attente de la mise en place de ce nouveau système de recueil des données, fondé sur la déclaration de la séropositivité, il est toutefois possible de progresser dans plusieurs directions :

– la connaissance de la « sous-culture » du barebacking, de ses espaces d’expression, réels et virtuels, de ses codes, de ses comportements ; il n’est pas exclu de pouvoir intervenir et d’ouvrir un dialogue sur les pratiques sexuelles non protégées, dans les espaces Internet fréquentés par les adeptes du barebacking ;

– l’étude des circonstances qui entourent les expériences de relapse ; ce champ est à la fois psychologique, sur les mécanismes intimes qui entrent en jeu dans l’expression de la sexualité, et sociologique, sur le contexte actuel de l’épidémie (sexualité des personnes séropositives ou séronégatives, sexualité dans les lieux publics, impact des traitements, etc.).

Il y a là tout un champ de recherches et d’interventions, qu’il est urgent d’investir.


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