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Le risque du sexe,
entre rumeur et réalité
Rapport de recherche
Jean-Yves Le Talec
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Deuxième partie
Acteurs et actrices de prévention : soutenir lengagement
Au cours des entretiens menés dans le cadre de ce travail de recherche, les acteurs et les actrices de prévention, quils soient dans un cadre professionnel ou associatif, salarié ou bénévole, ont décrit une part de leurs difficultés et de leurs souhaits. Bien que cela ne soit pas toujours clairement exprimé, ces interviews traduisent un épuisement, parfois une grande fatigue, souvent une forme de découragement :
Je sens une grande fatigue, une grande fatigue de tous les gens qui ont milité les dix, quinze dernières années, bon entre ceux qui sont morts , ceux qui sont fatigués, donc là il y a tout un pan, j'ai l'impression, un pan de la population qui nest plus là, enfin, qui est soit physiquement plus là, soit qui nest plus actif dans les associations, qui na pas été tellement relayé, [et] j'ai l'impression, par rapport au sida, qu'il y a une transmission de savoir, une transmission de vécu qui na pas été faite.
(Stéphanie, entretien)
Lengagement doit être soutenu, cest aussi ce que disent ces personnes, engagées dans la lutte contre lépidémie.
Quelques caractéristiques de léchantillon
Nous avons rencontré 32 personnes, engagées à divers titres dans la prévention du sida, dont 28 hommes et 4 femmes.
Leur âge moyen est de 40 ans (extrêmes : 19-55 ans).

Echantillon "prévention": répartition par âges
(moyennes: 39,6 ans; femmes: 47,5; hommes: 38,5)
Leur engagement dans la prévention est soit professionnel (dans une association, une institution, une entreprise, une administration), soit bénévole, en tant que volontaire (cest le terme le plus souvent employé) engagé dans une association (de lutte contre le sida, ou homosexuelle).

Echantillon "prévention"
A: professionnels de santé et/ou de la prévention (15)
B: volontaires d'associations (12)
C: autres (5)
Leur niveau détude est élevé : 43% ont suivi des études supérieures (Bac + 4 ou plus), 43% ont un diplôme Bac + 2 ou 3 et 14% ont un diplôme professionnel ou simplement le Bac.
Une femme de notre échantillon se déclare lesbienne/bisexuelle.
Parmi les hommes, tous se déclarent homosexuels (dans deux cas, lorientation sexuelle na pas été évoquée dans lentretien). Ils emploient, pour se définir, soit le mot « homosexuel », soit le mot « gai », soit le mot « pédé ». Certains déclarent avoir aussi des relations avec des femmes (2), dautres ont été mariés et ont des enfants (3). Ils se décrivent comme étant visibles, au moins dans leur entourage immédiat, et la plupart également dans leur milieu professionnel. Ils vivent bien leur homosexualité, et la grande majorité na jamais subi de violence à ce sujet.
Les deux tiers de ces hommes vivent en couple (parfois décrit comme « ouvert »), les autres sont célibataires (mais peuvent avoir un amant à distance).
Enfin, dans notre échantillon, 42% des homme sont séropositifs, atteints par le VIH, 50% sont séronégatifs et deux dentre eux disent ne pas connaître leur statut sérologique (8%).
Ces caractéristiques se rapprochent des résultats de nos travaux précédents (Le Talec, 1998) et dautres études conduites sur les militants associatifs (Pollack, 1993 ; Fillieule, 1998). Toutefois, létude de notre échantillon révèle une proportion plus élevée dhommes séropositifs.
Motivations dun engagement
Quelle que soit, encore une fois, la nature de lengagement, professionnel ou volontaire, les raisons invoquées sont très souvent liées à lépidémie et à son histoire. Il y a souvent un lien explicite avec le passé, lhistoire personnelle :
Je pense qu'on a subi une collection de deuils absolument épouvantable, principalement entre 1985 et 1995. On était souvent au Père Lachaise ! Je crois que l'engagement par rapport à cette tragédie vient de là pour moi, et moins ma séropositivité ! C'est la mort de l'autre qui m'esquinte plus que savoir où en sont mes T4 quoi !
(Jean, entretien)
Moi je suis rentré donc, à l'association en 1993. [
] A ce moment-là, j'ai pris conscience que j'avais envie d'apporter une réponse au milieu auquel j'appartenais quoi, le milieu gai ! C'était pour ça que je me suis investi dans ce groupe. En fait moi j'ai été contaminé en 1994 donc en étant déjà à l'association et c'est vrai que à partir de là, mon combat na pas été différent dans la forme, mais dans le fond c'est vrai que j'ai trouvé, et je trouve encore aujourd'hui, des forces pour continuer à combattre même si ça fait sept ans que je suis dans la même association. [
] je reste très attaché à la prévention en milieu gai.
(Olivier, entretien)
C'est un engagement personnel
j'étais pédé et en tant que séropositif je voulais m'investir dans la prévention. C'était un désir, donc je suis passé chez Act Up, après j'ai travaillé 3, 4 mois sur Radio FG
et puis un mois après, j'ai entendu une petite annonce [du] SNEG
j'ai été recruté en novembre 1996.
(Pierre, entretien)
Parfois, cest le hasard qui sert de déclencheur :
A l'époque j'étais journaliste, j'ai fait un reportage sur l'association Aides que je ne connaissais pas spécialement et au cours de ce reportage, j'ai vu ce qu'il s'y faisait, et je me suis dit, une fois que j'ai fini le reportage, j'arrive. [
] C'était en 1992. Ça fait huit ans.
(Patrick, entretien)
Je suis arrivé à Paris, je ne connaissais personne, je n'étais pas loin, dans le quartier du Kiosque et bien, d'abord, je suis passé devant et je suis rentré pour trouver des amis, voilà. Parce que je ne savais même pas en quoi ça consistait, ce que c'était la prévention, je ne savais pas qu'il y avait des trucs prévention. Et après, je me suis investi à faire de la prévention, voilà.
(Guillaume, entretien)
Simplement, j'ai mon meilleur ami qui est décédé du sida, il avait 27 ans. C'est quelque chose qui m'a beaucoup troublé. J'ai vécu pendant dix ans avec un séropositif et javais envie de m'engager, mais les associations de terrain ne me plaisaient pas trop. J'avais envie surtout de travailler avec les établissements et puis les hasards de la vie ont fait que j'ai rencontré le président actuel du SNEG et qu'il m'a proposé ce poste donc, qui était un poste à temps partiel, donc qui me convenait très bien. Donc voilà, je me suis engagé comme ça.
(Antonio, entretien)
Dans dautres cas, dautres histoires de vie, lengagement est une suite logique dun passé militant :
Ma réflexion par rapport aux problématiques gaies date aussi du FHAR [et de] mon engagement au Centre gai et lesbien de Los Angeles pendant six, sept ans et à mon retour en France, il était évident que j'avais envie d'appliquer ici ce que j'avais appris là-bas. [
] J'ai vécu longtemps aux États-Unis, j'allais dire dans mon cheminement de sidéen. Je suis arrivé là-bas avec des T4 qui se faisaient la malle, bon, j'ai vécu pendant un temps sans T4 du tout et [
] j'ai réalisé que je nallais pas crever il y a à peu près deux ans. [
] Donc mon retour ici, c'est un peu la synthèse de mon expérience par rapport au VIH, par rapport à ma vie personnelle, par rapport à mes opinions politiques, etc.
(Michel, entretien)
[En] 1987, 1988, j'ai appris la séropositivité de pas mal de mes amis d'adolescence, avec des parcours plutôt tox, et puis après j'ai vécu quatre ans avec un mec qui était séropo, dont je venais de me séparer quand je suis arrivée à Paris et j'avais beaucoup souffert à Bordeaux, du manque d'information, de pas savoir vers qui m'orienter, de m'engueuler avec le toubib qui fuyait quand il me voyait dans les couloirs de l'hôpital
Quand je suis arrivée à Paris, je me suis jetée à Act Up pour aller chercher ce que j'avais besoin de savoir quoi ! Rattraper un peu... Régler les choses quoi !
(Stéphanie, entretien)
Formation et « régulation »
La plupart des acteurs et actrices de prévention déclarent avoir reçu une formation initiale satisfaisante :
Et bien la formation, je l'ai eue au mois d'octobre dernier, c'était super intéressant ! Ça a duré deux jours. C'était une formation vraiment de base, sur tout ce que je devais savoir. Ça ne s'était pas fait avant. Avant, les bénévoles étaient formés sur le tas, comme ça. Et je trouve ça très bien [la formation] maintenant je ne fais pas tout, mais plein de choses et c'est beaucoup plus facile maintenant !
(Guillaume, entretien)
Comme lexprime ce volontaire, elle permet aussi de sexprimer, découter les autres et daborder le terrain plus facilement :
Alors là, le côté intéressant de la formation, c'est le côté « libérez-vous », parce que c'est important, je ne vois pas comment je peux aller sur le terrain si je suis à côté de ça, à raser les murs dans le reste de ma vie, ça va être compliqué ! Pour dire aux gens, faut en parler, je veux dire, si vous n'en parlez pas vous-même, c'est compliqué, même si on peut avoir des sphères privées dont on ne parle pas du tout !
(Patrick, entretien)
En revanche, des demandes sont exprimées en matière de formation continue, en raison de la complexité croissante des informations relatives à linfection par le VIH, aux traitements :
Pourquoi est-ce que la DASS, la direction générale de la santé, n'organisent pas une fois tous les trois mois, une cession [de formation] ? On prend un amphithéâtre et puis on invite tous les gens responsables d'association à venir tous les trois mois, écouter le point sur les nouveaux traitements, etc. Et on pourrait avoir, à ce moment-là, une bonne qualité d'écoute, peut-être un document, et ça servirait en plus de ça, à des gens d'associations, de se rencontrer, je veux dire, sur un point précis qui les concerne tous.
(Roger, entretien)
Dans le cadre du Centre gai et lesbien, une formation de base suffit, sur, en fait, les choses simples, les modes de transmission, etc., la prévention en globalité, serait bien, vraiment très, très bien cadrée. [
] Par contre, vis-à-vis de la formation continue, il est intéressant quand même, qu'il y ait des choses qui soient mises en place parce qu'il y a tout le temps des évolutions, [
] ça serait intéressant [
] que la DASS demande aux associations, que d'autres associations fassent des interventions suivant leur spécificité pour en fait, que les complémentarités se fassent.
(Frédéric, entretien)
En revanche, la fonction de régulation semble poser plus de problèmes. Certaines équipes nen bénéficient pas, ou peu, ou insuffisamment :
C'est complètement insuffisant ! Ici on a coupé les crédits de toute régulation en quelque sorte ! Je trouve ça catastrophique ! Si on ne soutient pas les volontaires, qui sont de plus en plus rares sur ce terrain, on les envoie au casse-pipe et on fera peut-être « du chiffre » mais bon, on fera du turn-over aussi hein !
(Jean, entretien)
Depuis cinq ans, nous n'avons pas eu de régulation ! Parce que c'est pas budgété donc bon voilà, c'est tout ! Donc je crois que l'usure de terrain elle est là ! Rabâcher toujours la même chose, ça ne me déplaît pas parce que c'est comme ça que ça rentre. C'est comme l'éducation hein, c'est pareil ! On va répéter dix fois, cent fois la même chose, ça ne me gêne pas du tout ! Par contre, c'est vrai que c'est plus une régulation qui me manque et le sentiment de ne pas pouvoir faire aujourd'hui ce que je faisais en 1995, en 1996 et 1997. Où là, fin 1997, les choses commençaient à se dégrader.
(Antonio, entretien)
Certains volontaires disent ne pas ressentir de besoin particulier en matière de régulation, sauf lorsque naissent des difficultés internes au groupe, à la structure :
[La régulation] ne me manque pas. Ça peut me manquer par moment, la régulation interne du groupe. [
] Mais bon, maintenant, ça se passe bien, donc quand on a quelque chose à dire, on arrive à peu près à se le dire. Mais la régulation purement sur ce que j'entends, je n'en ai jamais vraiment éprouvé le besoin. A tort ou à raison, je sais pas, mais, ça ne me manque pas, en tous cas.
(Patrick, entretien)
La régulation, on l'a toujours utilisée quand on en a eu besoin. On l'a vraiment utilisée comme une régulation de groupe, c'est à dire que quand y a eu une crise dans le groupe ou quand y a eu une problématique qu'on narrivait pas à résoudre, notamment par rapport aux pratiques à risque, parce que ça c'est un débat qu'on a depuis très longtemps. [
] Mais c'est vrai que c'est une chose que nous ne faisons pas systématiquement [
] mais, à chaque fois qu'on en a eu besoin on a su mettre en place une régulation.
(Olivier, entretien)
La réflexion reste ouverte sur dautres modes de fonctionnement, en particulier des régulations interassociatives :
Je pense que les régulations pourraient être interassociatives par exemple. Ça serait assez intéressant de voir que ça rebondit, non pas dans le genre « qu'est-ce qu'on fait ensemble », mais « qu'est-ce qu'on a vécu ensemble » et, quels que soient nos discours et nos méthodes de terrain, comment on peut améliorer, éponger un peu, cette grande difficulté qui est d'écouter, non pas le malheur, mais les problématiques de l'autre, alors que soi-même on en a. Sinon ça pète !
(Jean, entretien)
Des tentatives en ce sens ont été expérimentées, mais elles nont pas abouti, comme lexplique Frédéric : « on a essayé de mettre en place des groupes de régulation avec une association partenaire, ça n'a pas fonctionné, [
] On a mis en place finalement, une régulation au sein du Centre, donc elle est en cours depuis pas longtemps et ça fonctionne pour le moment. »
La question de lévaluation des actions
Lévaluation des actions de prévention et de terrain est sans doute lactivité qui pose le plus de questions aux structures. Comment évaluer ces actions ? Quelle méthode employer ? Beaucoup dintervenants soulignent un manque de réflexion en la matière :
Donc en terme d'évaluation, c'est vrai qu'on a un travail de réflexion à faire mais le groupe doit le faire ensemble ! Aujourd'hui, je pense qu'on nest pas bon ! Sur le terrain on continue à faire du bricolage parce que ça ne peut être que du bricolage, les actions de proximité, mais c'est vrai qu'il nous manque tout un travail en amont qui a pas été fait depuis un an ! Et c'est vrai que la DASS nous entraîne sur le terrain et nous éloigne de plus en plus de ce travail de réflexion qui serait « le rôle de l'État » [
] Et là, moi je ne suis pas d'accord sur cette vision-là [
] les données quantitatives, sur lesquelles la DASS nous entraîne aujourd'hui, puisqu'elle nous demande d'avoir tant d'actions de terrain par an, enfin, elle nous compte les capotes etc., c'est pas une bonne méthode d'évaluation ! C'est une méthode qui fascine, c'est vrai ! Mais ce n'est pas une bonne méthode, malheureusement.
(Olivier, entretien)
A l'intérieur de Sida Info Service, c'est un éternel problème d'évaluation. Qui est encore, je trouve, très insatisfaisant actuellement, mais bon, qui vraiment, je crois, n'a pas été élaboré d'une manière correcte. De la part de l'extérieur, je ne sais pas, ne serait-ce que de nos financeurs, bon, moi je n'ai pas tellement de retour. Moi je demande pas qu'on déroule le tapis rouge et les pétales de roses, mais enfin parfois, t'aimerais tout de même avoir un avis.
(René-Paul, entretien)
Comme le souligne ce volontaire, évaluer une action, cest un travail en tant que tel, qui prend de lénergie et du temps :
[Lévaluation] c'est quelque chose de compliqué. On a essayé pas mal de choses hein ! En tous cas dans notre activité, là-dessus. C'est très compliqué parce que si l'évaluation, c'est finalement à la fin de chaque action, de remplir des documents où on va retracer de façon extrêmement précise, un entretien [
] Moi, j'ai essayé sur un lieu comme Jaurès, à plusieurs reprises, de faire des débriefings, il y en a pour une heure et demi. Alors si on rajoute une heure et demi de débriefings au temps d'action, plus le temps de transport, on se couche à quatre heure du mat' ! Et là, les volontaires ils ne suivent plus !
(Vincent, entretien)
Et, particulièrement en matière de prévention, il ny a pas de résultat immédiat. Lévaluation rime souvent avec frustration :
[
] La prévention, tu ne sais pas si, à la fin, en sortant, le mec qui vient te voir ou si tu vas dans les bars, etc., le message est passé. Et là, c'est la partie, d'une part qui nest pas du tout reconnue par les institutionnels, et d'autre part tu nas pas de réel effet immédiat par rapport à ton travail, mis à part des études qui peuvent être faites, mais tu as les résultats deux ans après, c'est quelque chose de très, très frustrant.
(Aimé, entretien)
Certains intervenants nhésitent pas à parler de « bidonnage » soit en raison de contraintes économiques les subventions , soit simplement parce que lévaluation ne repose sur aucune méthode réfléchie :
Alors, l'évaluation des actions ! La façon dont on le faisait [
] était totalement bidon, parce que [
] on a toujours une contrainte terrible qui est la contrainte économique. C'est que si on est un petit peu conscient de la façon dont ça se passe dans une association, surtout une association subventionnée, il faut des résultats. Des résultats dans ce domaine, ce ne sont que les rapports que l'on fait sur ce genre d'action. Donc forcément, les dés sont pipés et la réalité de ce que l'on produit sur ces évaluations ne correspond pas à ce qui s'est passé sur le terrain. Donc pour moi, ça n'a qu'une valeur [
] absolument insignifiante.
(Christian, entretien)
[
] tu vois qu'effectivement il y avait trois volontaires sur cette action, qu'elle a duré deux heures, qu'il y avait 50 personnes sur le site, ils ont vu trois personnes et ils ont manqué de matériel. Donc, ça paraît bizarre ! C'est à dire qu'ils avaient même pas de matériel pour trois personnes ( rire ) ! Ou alors, ils ont vu les 50 personnes mais ils nont parlé qu'avec trois, enfin j'veux dire, il y a une incapacité complète à rendre compte. Ça doit se faire effectivement par une éducation, une formation et en même temps une prise de conscience qu'effectivement, ça sert de rendre compte de quelque chose.
(Entretien confidentiel)
Dune manière ou dune autre, la majorité des acteurs et actrices de prévention déplorent le manque doutils dévaluation.
Difficultés et interrogations
Les difficultés, comme nous lavons évoqué au début de ce chapitre, tiennent en premier lieu à la fatigue, à lépuisement. Certains sont découragés, parce que lactivité de prévention devient plus difficile :
Ben justement, cette difficulté, des fois, de pas être reconnu
Il y a une difficulté psychologique qui est dure un petit peu à encaisser parce qu'en rapport à la prévention, on voudrait plus aborder le sujet, que par exemple les affiches soient mises en place, mais des fois, on s'aperçoit que malheureusement dans certains établissements, certains documents doivent partir illico dans la poubelle ou alors, on a vu des présentoirs, il y a de moins en moins de présentoirs dans les établissements à non consommation sexuelle, que quand on y passe au bout de quelques jours, il ny a plus rien, ou les flyers ont envahi les présentoirs, donc on est un peu désabusé. Enfin moi je suis assez désabusé.
(Pierre, entretien)
Lépuisement tient aussi au caractère envahissant de cette activité, et à la difficulté de maintenir une distance suffisante avec sa propre intimité :
Et finalement, ils finissent par décrocher [les volontaires], non pas qu'ils seraient persuadés que ça ne sert à rien la prévention, mais parce queux-mêmes n'arrivent pas à faire la différence entre leur fonction de terrain et leur propre libido, leur propre vie sexuelle, et le malaise il s'incruste là !
(Jean, entretien)
C'est surtout cet amalgame, tu travailles toute la journée et le soir, dans ton intimité, t'as encore ça dans la tronche. C'est ça qui est difficile
Enfin moi, je sais que je le ressens vraiment comme quelque chose qui me [pèse]. Tu te dis, ben, les messages de prévention sont pas du tout passé ! [
] Pas passé dans les actes. L'information peut-être, elle est passée, mais dans les actes, c'est vraiment différent.
(Aimé, entretien)
Lengagement bénévole semble avoir ses limites, et le débat sur la professionnalisation de lactivité de prévention pourrait se développer, même sil nest pas encore posé clairement :
Je veux pas du tout critiquer l'engagement bénévole, volontaire des gens parce que ça serait vraiment dégueulasse, mais je crois qu'il y a un moment où il faut faire très, très gaffe au bénévolat et aux volontaires. J'ai de multiples exemples autour de moi de gens qui sont ressortis vraiment en mille morceaux de leur expérience d'engagement et qui sont toujours à les ramasser, les morceaux, et puis je crois que de la part de l'État c'est, à un certain moment, c'est un petit peu facile de se dire « il y a des bénévoles et des volontaires pour faire. [
] » A un certain moment il faut qu'il y ait un cadre professionnel. Ne serait-ce que pour assurer le fait que les gens ont une formation et qu'aussi on peut exiger en retour, de leur part, un boulot ! « C'est votre boulot ! Vous êtes payés pour ! »
(René-Paul, entretien)
La question de la relève se pose de manière urgente. Aujourdhui, en effet, les effectifs associatifs sont très réduits et fluctuants. Les équipes que nous avons rencontrées dépassent rarement la dizaine de membres, et il y a très peu de jeunes qui sengagent. La question est donc posée : peut-on et doit-on maintenir le dispositif associatif en létat, ou doit-on imaginer dautres formes dintervention, radicalement différentes :
[
] dans le groupe dans lequel on était pour faire ce travail de prévention au milieu des gais, ce qui m'avait quand même étonné, c'est l'âge moyen, quoi ! L'âge moyen c'était quoi, 45 ans, 40, 45 ! Comment veux-tu que des gens qui ont [ce] vécu puissent se positionner par rapport à des jeunes ? Moi, c'est quelque chose qui m'interpelle, qui m'interpelle réellement.
[
] Si il ny a pas vraiment un coup de collier avec des gens nouveaux, avec une façon de penser nouvelle, avec une forme de communication nouvelle, je pense que l'intérêt, c'est de fermer toutes les structures [
] Attends, moi je trouve, ça fait quatre ans, c'est redondant les opérations ! Il ny a plus d'imagination [
] Distribuer des préso, ça sert à quoi aujourd'hui ? Moi je me pose sincèrement la question ! Aujourd'hui on est plus dans la phase « utilisez un préservatif ! », je crois que les gens savent, sauf qu'il faut qu'ils passent, maintenant à l'acte. Et le passage à l'acte, c'est tout un travail par rapport à ce qu'on peut faire ensemble, mais ça, c'est un peu une utopie du travail un peu collectif, interassociatif, intercommunautaire.
(Aimé, entretien)
Conclusion
Aujourdhui, les acteurs et les actrices de prévention « en milieu gai » se sentent en majorité fatigué-e-s et découragé-e-s. Il serait intéressant dapprofondir la connaissances des structures, des rapports entre activité bénévole et activité rémunérée. Comme nous lavons vu, dans notre échantillon, une personne sur deux est salariée.
Les actrices et acteurs de prévention souhaitent en tous cas un meilleur environnement de travail et ils expriment le besoin dêtre soutenu-e-s :
des solutions interassociatives peuvent être trouvées en matière de formation continue, en particulier sur la pathologie liée à linfection par le VIH et sur les traitements ;
les budgets doivent tenir compte des besoins de régulation ;
lévaluation des actions nécessite un travail de réflexion quant aux méthodes et aux outils disponibles pour améliorer cette activité, qui doit être prise en compte dans le travail global de prévention.
Actrices et acteurs de prévention sinterrogent enfin sur lavenir de leurs structures, le recrutement, la faiblesse des effectifs. Un fossé intergénérationnel semble ne pas avoir été franchi : peu de jeunes rejoignent les associations. Pour toutes ces raisons, le soutien quils et elles appellent de leurs vux prend dautant plus dimportance, sans pour autant les dispenser de la recherche dune nouvelle dynamique collective, voire interassociative.