Le risque du sexe,
entre rumeur et réalité


Rapport de recherche

Jean-Yves Le Talec


Introduction

Forces et faiblesses

Ce travail de recherche s’inscrit dans une démarche de programmation de santé publique, mise en place par la Direction des affaires sanitaires et sociales de Paris, portant sur le dispositif associatif de prévention de la transmission du VIH par voie sexuelle chez les gais et les hommes ayant des relations homosexuelles. Un groupe de travail s’est réuni environ une fois par mois depuis le début de cette année 2000, et deux journées de travail ont été organisées les 14 et 15 avril, afin de définir des objectifs prioritaires et les moyens de les atteindre.
L’objectif initial de cette recherche était de produire un état des lieux de la prévention du sida « en milieu gai » (la PMG, cette expression étant prise ici au sens large), en incluant l’action des associations et des institutions, la situation sur le terrain (établissements commerciaux, lieux de drague, etc.) et en recueillant l’opinion des acteurs de prévention engagés dans le dispositif. Dès le début de cette recherche, des discussions ont eu lieu au sein du groupe de programmation, afin d’en définir le plus précisément possible le champ d’étude, dans la mesure ou l’exhaustivité semblait hors d’atteinte.

Dès les premières investigations, cet objectif s’est révélé être d’une grande complexité, et ceci pour plusieurs raisons.
En premier lieu, l’absence actuelle de données épidémiologiques complètes et actualisées, tant quantitatives que qualitatives, sur l’épidémie de sida, nous a privé de toute orientation préalable, qui aurait été précieuse. Fallait-il porter une attention particulière aux jeunes hommes, ou plutôt aux hommes d’âge mûr ? Fallait-il s’intéresser davantage aux lieux « identitaires » ou aux endroits de rencontre plus discrets ?
En deuxième lieu, cette absence d’informations épidémiologiques précises a renforcé, à nos yeux, la circulation de rumeurs, d’affirmations non fondées ou non vérifiées. Il est courant d’entendre aujourd’hui dans le « milieu gai » que « dans tel endroit, les mecs baisent sans capote » ou encore que « les associations ne font plus de prévention ». Le plus souvent, l’observation de terrain a contredit ces affirmations, la réalité s’est opposée à ces rumeurs (voir Kapferer, 1987).
En troisième lieu, l’acceptation sociale grandissante du mode de vie homosexuel à Paris s’est traduite par un accroissement sans précédent des lieux, réels ou virtuels, où la prévention pouvait être effectivement présente ou absente : plus d’une centaine de lieux commerciaux de rencontre ou de sexe, identitaires ou non, presqu’autant d’associations homosexuelles, une infinité de lieux virtuels d’information ou de contact sur Minitel et Internet, une avalanche de documents publicitaires, de flyers, plusieurs titres de presse gratuite, etc., sans oublier les plus traditionnels et plus discrets lieux de drague ou de prostitution masculine. Autant de portes d’entrée dans « le monde homosexuel », qu’il fallait explorer, observer, tenter de relier les unes aux autres. A titre d’exemple, que penser en effet d’un bar gai parisien (le Quetzal pour le nommer, mais il n’est pas le seul…) dont le site Internet ne contient strictement aucun message ou information relative à la prévention du sida mais en revanche, publie des petites annonces de rencontre, qui, pour certaines, invitent explicitement à des relations sexuelles non protégées ? Pour le consommateur, la « vérité » réside-t-elle dans cet espace virtuel où le bareback est en quelque sorte banalisé, mais peut-être aussi fantasmé ? Quelle image se forme dans son esprit, lorsque le virtuel devient réel, lorsqu’il se rend dans ce bar ? Qu’il soit séropositif ou séronégatif, quelle importance – symbolique et réelle – va-t-il accorder au préservatif que lui donne (pas toujours) le barman avec la monnaie de sa consommation ? Son attention sera-t-elle différente si c’est un volontaire d’une association qui lui propose une capote et du gel ? Quel comportement va-t-il adopter, s’il décide de faire un tour à l’étage, dans la backroom, ou s’il ramène chez lui un homme qu’il vient de rencontrer ? Les réponses à toutes ces questions ne peuvent être qu’individuelles. La solidité de la construction de la personnalité et de l’identité, l’équilibre affectif, le contexte psychologique, le niveau culturel, sont autant de facteurs qui contribuent à l’élaboration d’un choix raisonné ou d’une « protection imaginaire », pour reprendre le terme de Rommel Mendès-Leite (1996 : 65-76). Mais le débat reste ouvert sur la part responsabilité engagée au nom du commerce : peut-on à ce point organiser l’incohérence ?

L’incertitude épidémiologique, la multiplication des rumeurs et les contradictions entre monde réel et virtuel ont rendu complexe la production de cet état des lieux de la prévention « en milieu gai » à Paris. Nous l’avons fondée sur trois groupes de données : l’observation de terrain, l’expérience des acteurs de prévention et l’analyse du « terrain culturel ».

Ce travail de recherche soulève de nombreuses questions. Il met en lumière la nécessité de conduire d’autres travaux, sur les liens entre identité et sexualité, sur l’environnement économique de la « communauté gaie », sur la communication en matière de sida et de santé publique… Mais il apporte également des réponses sur les forces et les faiblesses du dispositif de prévention et de ses acteurs et actrices, sur la présence ou l’absence de la prévention en tant que « concept pratique » et, dans une certaine mesure qualitative, sur l’existence effective de pratiques sexuelles non protégées.

Enfin, les personnes que nous avons rencontrées au titre de leur engagement dans la prévention, qu’il soit professionnel ou bénévole, ont exprimé leurs difficultés, leurs espoirs et leurs inquiétudes. Elles ont développé leurs perspectives et décrit les innovations qu’elles souhaitent voir mises en place à Paris. Ces expériences et ces idées sont regroupées dans ce rapport de recherche et peuvent alimenter les réflexions du groupe de programmation dont les travaux se poursuivent sous l’égide de la Dass de Paris.

Méthodologie

Cadre, principes et éthique

Cette étude a été conduite entre janvier et mi-juillet 2000, à Paris. Ce rapport de recherche a été rédigé entre mi-juillet et fin août 2000 et la présente édition définitive, revue et corrigée, a été établie en septembre 2000.

L’état des lieux sur le terrain a mis en jeu une observation dans les lieux de rencontre et de consommation sexuelle fréquentés par les hommes gais et les hommes ayant des pratiques homosexuelles. Il s’agissait d’une observation participante (Bolton, 1995 ; Mendès-Leite et de Busscher, 1997 ; Welzer-Lang, 1999). Cette observation a été complétée par des témoignages, spontanés ou sollicités, d’hommes fréquentant ces lieux.

Une recherche bibliographique et documentaire sur ce qui touche à la prévention du VIH et aux pratiques sexuelles non protégées (dites « à risques ») a été menée.

En ce qui concerne les entretiens menés dans le cadre de cette recherche, et plus largement les interactions avec les personnes concernées par cette étude, les principes éthiques adoptés sont ceux de l’Association anthropologique américaine (Allgeier et Allgeier, 1991 ; Marshall, 1991 ; 1992 ; Bolton, 1995), à savoir :
- Garantir la liberté d’action des personnes et/ou organismes étudiés.
- Les protéger d’éventuels dommages psychologiques ou physiques.
- Evaluer les bénéfices et les risques que font courir l’étude et ne l’entreprendre que si les bénéfices l’emportent sur les risques.
- Respecter les personnes et solliciter leur consentement éclairé.

Le premier point se trouve respecté par la position du chercheur (observateur d’un état des lieux) ; les deux points suivants sont explicitement prescrits par les objectifs de la recherche-action (renforcer les actions de prévention et/ou en mettre en place de nouvelles) ; le dernier point nécessite d’informer les personnes interviewées sur la recherche en cours et ses objectifs, tout en permettant une possibilité de confidentialité et d’anonymat sur les propos tenus, ainsi que l’accès aux résultats de la recherche.
Ces principes éthiques ont déjà été appliqués sur le terrain de manière satisfaisante lors de nos recherches antérieures (Le Talec, 1998 ; Welzer-Lang, Le Talec et Tomolillo, 1999).


Méthodes

Observation de terrain

Différents auteurs ont déjà travaillé sur ce type d’observation de terrain (Welzer-Lang et Dutey, 1994). Rommel Mendès-Leite et Pierre-Olivier de Busscher (1997) ont réalisé en 1993-94 une observation de deux backrooms parisiennes.
Toutefois, depuis ces travaux de recherche, le contexte de l’épidémie et sa perception ont évolué, avec l’apparition des multithérapies, et l’environnement commercial gai s’est beaucoup développé à Paris.
Habituellement, les établissements orientés vers une clientèle gaie sont présentés aux consommateurs par catégories : bars, discothèques et clubs, bars de rencontre (avec ou sans possibilité de consommation sexuelle), saunas, sex-shops (et aussi restaurants, hôtels, boutiques…).
Cette approche par catégories des établissements appelle deux remarques importantes :
- Elle n’est pas exhaustive des lieux de rencontre sexuelle, car elle n’inclut pas les lieux de drague extérieurs, les établissements commerciaux non identitaires (certains sex shops, certains cinémas « pornos », les « boîtes » échangistes…), ainsi que les événements festifs identitaires (soirées associatives, soirées spéciales…).
- Elle n’est surtout pas prédictive d’une typologie des pratiques sexuelles, ni d’une typologie des comportements « à risque ».
Cette observation a été menée dans le plus grand nombre de lieux, si possible à différentes heures du jour et de la nuit. Elle a porté sur l’environnement de prévention (information disponible sous forme d’affiches, de plaquettes, et disponibilité du matériel de prévention).
Des accompagnateurs ont parfois été sollicités afin de faciliter cette observation (par exemple pour pouvoir entrer dans certains établissements).

Entretiens avec les « acteurs de prévention »

Trente-six entretiens ont été réalisés, enregistrés et transcrits au cours de cette étude. Ils répondaient à deux catégories :
- les acteurs et actrices de prévention (32 entretiens enregistrés) faisant partie d’associations de lutte contre le sida, d’associations gaies, d’entreprises gaies et de leur syndicat, d’administrations, de services de santé…
- les « consommateurs » (4 entretiens enregistrés). Dans cette catégorie, de nombreux autres entretiens ont été conduits, mais non enregistrés : soit les personnes rencontrées refusaient l’enregistrement, soit les conditions matérielles ne s’y prêtaient pas.
Ces entretiens à caractère qualitatif ont été conduits selon une grille préalablement établie et testée.

Analyse des documents disponibles

Parmi les documents que nous souhaitions analyser, nous n’avons pas pu disposer des rapports d’activités les plus récents des associations engagées dans la prévention.
En revanche, les documents suivants ont été consultés et analysés :
- la presse gaie, durant les sept mois de l’étude ;
- les flyers et les annonces d’événements ;
- les documents de prévention recueillis sur le terrain ;
- certains documents internes aux associations : tracts, synthèses, études, rapports d’activité antérieurs à 1999…
- une partie de la production éditoriale (romans, documents) disponible diffusée durant l’étude (une vingtaine d’ouvrages).
Ont également été consultés :
- des services du réseau téléphonique de rencontres ;
- des services Minitel (une trentaine) ;
- des sites Internet (une soixantaine).


Identification des problématiques

Problématiques perçues par les intervenants

Cette partie de l’enquête repose sur les entretiens avec des personnes engagées de manière spécifique ou non dans des actions de « prévention gaie ». Leurs pratiques et leurs difficultés ont été questionnées, ainsi que leurs perspectives, projets et souhaits.

Problématiques « collectives » ou « culturelles »

Un registre de problématiques relatives à la sexualité et à la prévention gaies peut être identifié au travers du discours collectif, relayé par « le bouche à oreille », par la presse gaie, par les « nouveaux » médias (Internet).
Ces informations et croyances collectives sont examinées et analysées au travers des médias, en particulier, le phénomène du barebacking (pratique consciente et volontaire d’une sexualité non protégée).

Comportements et pratiques sexuelles

Bien que l’observation de la sexualité ne fasse pas partie des objectifs de cette recherche, certains comportements ont pu être observés.
Par ailleurs, un certain nombre de témoignages personnels ont été recueillis au cours de cette étude.
Ces observations et ces témoignages n’ont valeur que d’illustrations qualitatives.

La position du chercheur

Enfin, la position du chercheur ne peut être soustraite au débat. Une distance et une neutralité parfaites, parfois présentées comme idéales, sont illusoires. Au contraire, l’engagement et l’histoire personnelle du chercheur doivent être explicités, de même que sa position en terme d’identité de sexe, de sexualité, de classe, d’origine ethnique, etc. (Le Talec, 2000 b). Ces différents éléments forment un contexte qui conditionne et explicite les choix méthodologiques et les conclusions proposées. Comme le soulignent Julia O’Connel et Derek Layder (1994) :

[…] Les chercheur-e-s qui, tout en étant techniquement compétent-e-s, considèrent l’impact sur le processus de recherche de leur propre identité en terme de genre, d’origine ethnique, de classe, et qui comprennent que cette recherche est en elle-même une forme d’interaction sociale, produiront une image plus fiable de la société (p. 28).
[…] Bien sûr, toutes les méthodes […] peuvent être utilisées pour défendre et reproduire les structures existantes d’inégalité, mais elles peuvent aussi être employées à les révéler, les combattre et les changer (p. 224).

Dans cet esprit, les contributions de collègues chercheur-e-s ont été précieuses sur le plan méthodologique, en particulier celle portant sur « les bisuexuels masculins et la prévention sida », conduite sous la direction de Daniel Welzer-lang, actuellement en cours (Welzer-Lang, 1999).


Précédente Sommaire Suivante