Quand le sexe travaille
ou Une loi peut en cacher une autre…
(Article)



Quand le sexe travaille
ou
Une loi peut en cacher une autre…


Daniel WELZER-LANG
Sociologue, Université Toulouse Le Mirail







La sortie du « rapport européen inachevé sur les violences faites aux femmes dans les activités et métiers liés à la sexualité masculine » (1) est l'occasion d'essayer de faire le point sur quelques aspects peu abordés du débat actuel sur la prostitution.

Remarquons d'abord que de nombreuses personnes qui abordent aujourd'hui cette question, y compris à travers des tribunes libres dans les médias, le font sans connaissances réelles de ce milieu, et sans s’appuyer non plus sur des études empiriques. Tout se passe aujourd'hui comme si les valeurs morales ou politiques de chacun-e faisaient office de connaissances suffisantes pour débattre et pour décider du sort de milliers de prostituées de rue.

Dans le cadre du programme Daphné (programme d'actions préventives de la Communauté Européenne visant à lutter contre la violence envers les enfants, les jeunes gens et les femmes), nous avons étudié le travail du sexe en France, en Belgique et en Espagne. Pour ce faire, nous avons volontairement mis de côté le travail sexuel exercé dans la rue (prostitution) pour nous centrer sur les formes discrètes (et parfois secrètes) des services sexuels proposés dans ces pays.


Dans le cadre de cette étude que j'ai dirigée, 56 entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de femmes, d'hommes, de transgenres, personnels déclarés ou non, officiant dans les sphères du commerce du sexe. Ces entretiens ont été enrichis de multiples observations directes dans les salons de l'érotisme, dans les nouveaux bordels espagnols, dans les divers commerces urbains (sex-shops, saunas et clubs échangistes, peep-shows, saunas et sex-clubs gays, soirées privées, cinémas pornos, vidéo-stores, etc.), et de l’ethnographie prolongée d’une entreprise française de cybersexe (téléphone rose principalement).
Précisons que cette étude fait suite à nos travaux sur la prostitution de rue à Lyon, travaux qui ont abouti à la création de Cabiria (une action de santé communautaire menée au sein de la communauté prostitutionnelle (Welzer-Lang, Mathieu, Barbosa, 1994)), et aux quatre années d'études sur l'échangisme qui ont permis de créer en France l'association « Couples Contre le Sida » (Welzer-Lang, 1998, 2001).

J'aimerais reprendre en partie les débats actuels sur la prostitution à la lumière de ce que nous apprend cette étude :


1/ Des prostituées de rue, minoritaires, otages des débats.
Notre étude est d'abord quantitative, nous n'avons pas compté exactement l'ensemble des personnes qui travaillent de manières tout à fait ordinaires et régulières dans le commerce du sexe ; ni d'ailleurs celles qui sont embauchées « au noir ». Pourtant, tout nous pousse à poser l'hypothèse qu'aujourd'hui en France, le nombre des prostitué-e-s de rue est inférieur à celui des personnes qui travaillent régulièrement dans le commerce du sexe et sont, de ce fait, déclarées à l'URSAAF et aux ASSEDIC.
Autrement dit, le débat actuel est tronqué et il serait temps d'élargir nos réflexions à l'ensemble des activités et commerces destinés à satisfaire les désirs sexuels masculins (le commerce à destination des femmes clientes ou consommatrices existe, mais il est naissant, et — encore ? — extrêmement réduit).

La prostitution, d'autres chercheur-e-s l'ont montré, est difficile à circoncrire, comme il est par ailleurs complexe d'en cerner les contours exacts. Non seulement celle-ci ne peut être limitée à la rue, car d'autres établissements proposent aussi des pénétrations tarifées, mais surtout, la question est de savoir quand elle commence. Faut-il qu'il y ait pénétration ? Doit-on affecter les orifices corporels pénétrés de coefficients de valeur spécifiques ? Est-il profondément différent de payer une structure (club échangiste, téléphone rose, sex-club gay) ou une personne (prostituée, escorte…) pour satisfaire ses désirs de « sexualités récréatives », autrement dit une sexualité déconnectée de la conjugalité et des problématiques reproductives ?
Ne pourrions-nous pas nous accorder pour prendre la question à l'endroit ? Des hommes, socialisés comme hommes, c'est-à-dire comme dominants dans les rapports hommes/femmes, ont appris qu'il était possible de forcer et/ou payer pour vivre leurs sexualités, et ceci avec des femmes aussi bien qu’avec des hommes. En cela la prostitution et le travail du sexe sont liés à la domination masculine et à sa conséquence : la division socio-sexuée de la population.
Mes travaux précédents (2000) montrent comment les garçons sont socialisés en hommes de manière sexiste et homophobe dans ce que j'ai appelé, en référence aux travaux de Maurice Godelier, la « maison-des-hommes ». Dans les espaces mono-sexués (cours d'école, clubs de sports, cafés…) les garçons, à l'abri du regard des femmes, apprennent à être de « vrais » hommes, donc différents des femmes et des hommes qui ressemblent aux femmes. Dans cette « maison-des-hommes », dès le plus jeune âge, avant même la puberté, en feuilletant (ou en visionnant) de la pornographie, les garçons sont socialisés en clients. On leur apprend qu'il est normal, en payant (une revue ou la location d'une cassette), de s'exciter devant des femmes qui n'appartiennent pas à leur sphère affective, on leur montre les parties sur lesquelles ils doivent exercer leur érotisme, et on leur fait croire que ces femmes « aiment cela ». Dans le groupe des pairs, les garçons sont donc éduqués à la polygamie et/ou à la multisexualité, dans lesquelles des femmes payées viennent satisfaire leurs désirs.
Dans ce contexte, comment et pourquoi limiter les débats aux seules prostituées de rue ?


Un commerce en extension
Schématiquement, aujourd'hui le commerce du sexe et le travail sexuel s'organisent autour de trois pôles, dont chacun, à l'image d'autres secteurs du commerce mondial, montre une concentration de capitaux, de moyens et une captation de clientèles.

1/D'une part, reste bien sûr la prostitution. Celle-ci s'exerce dans la rue ou dans des établissements.
Dans la rue
coexistent des femmes qui ont su prendre leur indépendance par rapports aux macs, des hommes prostitués en hommes ou en femmes, et des femmes victimes du trafic. C'est le secteur le plus connu de nos jours.

Dans les nouveaux bordels, dont nous avons présenté la version espagnole dans notre étude, officient un nombre important de travailleuses du sexe (de 20 à 50 pour les plus petits à 150 pour les plus grands). L'entrée (payante) dans la salle/bar de rencontre, la restauration servie aux femmes prostituées, la location du téléphone portable, les services d'un coiffeur (ou d'une coiffeuse), sont autant de services vendus par les « propriétaires d'hôtels» aux hommes clients et aux travailleuses du sexe. Ces « propriétaires » ont investi dans des locaux modernes, souvent neufs, érigés à la périphérie des villes, près des centres commerciaux ou des concentrations industrielles, et ils rentabilisent leurs mises en exploitant (au sens littéral du terme) le travail du sexe fourni par les prostituées. Devant la modernité que représente un grand bar où des femmes, souriantes, pas farouches et… en tenue légère, proposent leurs services à tout client qui le désire, et ceci pour un prix fixe (de 45 à 60 euros) perçu par l'établissement ; devant un lieu où on sort en bandes d'hommes, où les compagnes ne peuvent savoir qui, dans le groupe des conjoints, « est monté » et qui, par fidélité, est resté au bar (l'accès est interdit aux non-prostituées), le succès est garanti. Ces nouveaux bordels en voie de reconnaissance obligent les anciens clubs à fermer ou à se transformer.


2/ La concentration des petits commerces dans les salons de l'érotisme
Les salons de l'érotisme (quelles qu'en soient les appellations exactes), très populaires en Belgique et naissants en France, sont une forme intéressante à analyser. Ces salons associent — dans une proportion qui varie d’une organisation à l'autre : • des formes traditionnelles du commerce du sexe (sex-shops, lingeries érotiques, strip-teases, théâtres érotiques…), • des producteurs nationaux ou européens (revues pornographiques ou érotiques, vidéo-pornos, sites webs, vendeurs de piscines, de jacuzzi, de produits divers, lignes de rencontres) • des commerçants locaux ou régionaux (clubs échangistes, saunas, sex-shops, sex-clubs, parfois des discothèques grand public [voir infra], des créateurs et créatrices divers-e-s et varié-e-s (body painting, piercing, tourneurs sur bois, peintres, vidéastes…). On y trouve aussi des stands de prévention SIDA. Outre les métiers, les activités, les « petits boulots » liés directement à la sexualité masculine, ces salons génèrent aussi un ensemble d'emplois « ordinaires », allant de la « dame-pipi » aux agents de sécurité, en passant par les serveurs et serveuses, mais les métiers exercés dans ces lieux particuliers sont alors soumis à des contraintes et à des pollutions spécifiques.
Organisés par des sociétés possédant de gros capitaux, ou par des agglomérations de petits commerçants qui s'associent pour faire vivre ces événements, ces salons sont une forme actuelle de concentration de moyens visant à quitter l'éparpillement qui sous-tend en général l'implantation des petits commerces dans les espaces urbains. Les salons de l'érotisme sont la forme fédérative actuellement la plus accomplie d'exposition du commerce du sexe en dehors de la prostitution.
Les performances artistiques annoncées, la présence de porno-stars et les campagnes de publicité massive amènent une quantité importante de clients : jeunes mâles en bandes, couples homme/femme (des plus jeunes aux plus âgés), quelques rares femmes seules, quelques groupes de jeunes femmes et beaucoup d'hommes seuls. D'après nos comptages (empiriques), les femmes (travailleuses du sexe comprises) représentent entre 20 et 40% du public suivant les jours et les heures.

3/ Le cybersexe
On connaissait le minitel rose en France, on connaît aujourd'hui le téléphone rose, les chaînes de TV-sex, les échanges par Webcam. Nous avons été surpris de découvrir aux portes de notre université une entreprise de cybersexe où officiaient 500 salarié-e-s, dont environ 200 (surtout des femmes) comme animatrices ou animateurs de téléphone rose. Côtée en bourse, cette entreprise a un chiffre d'affaires équivalent à 3,5 fois les crédits européens destinés à lutter contre les violences faites aux femmes. Le sexe par téléphone ou Internet, le sexe virtuel n’est pas virtuel pour l'ensemble des animatrices et animateurs, qui, payé-e-s au SMIG, doivent répondre aux sollicitations des clients tarifés à la minute ou à la communication. Dans cette entreprise, tout en signant un contrat de travail où elles/ils s'engagent à ne pas émettre des « messages à caractère violent ou pornographique, des messages susceptibles de porter atteinte au respect de la personne humaine et de sa dignité, de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la protection des enfants et des adolescents », les salarié-e-s sont incité-e-s en permanence à satisfaire sexuellement les clients qui eux, composent un numéro de téléphone pour rencontrer, la publicité leur promet, de « vrais salopes qui aiment tout ».

Porosité des frontières
Je viens de le signaler, des discothèques ordinaires sont également présentes dans les salons de l'érotisme. Il y a aussi de plus en plus de cages à barreaux (pour des exhibitions) dans ces mêmes discothèques qui annoncent, comme d’autres aussi le font par flyer interposés, des shows, des strip-teases…
Dans les années 90, nous avions d'une part trois pôles qui organisaient autour d'eux les activités du commerce du sexe : —la prostitution, de rue ou en établissement — les clubs de rencontre à vocation sexuelle : clubs échangistes, backrooms gays, saunas…— les petits commerces : cinéma porno, sex-shops… D'autre part, nous avions les activités de loisirs : bals, discothèques, clubs de sports, etc. Boîtes de nuit et discothèques rassemblaient la jeunesse en quête de rencontres affectives et/ou sexuelles dans des jeux de drague traditionnels.
Ces deux types d'espace étaient clairement et nettement différenciés.
Aujourd'hui, nous assistons à une porosité des frontières entre commerce du sexe et commerce de loisirs nocturnes, comme entre les différentes formes du commerce du sexe elles-mêmes. Non seulement les clubs échangistes ou les backrooms gays ont quitté la semi-clandestinité pour apparaître souvent dans les médias, mais en plus, les boîtes de nuit affichent aujourd'hui des prestations et des équipements qui étaient auparavant spécifiques aux commerces du sexe.


Des demandes en évolution, des sexualités récréatives en extension
Le commerce du sexe change, mais il n'est pas le seul. La place qu'occupe la sexualité dans les modes de vie est aussi en évolution. On peut sans doute faire l'hypothèse que l'extension actuelle du commerce du sexe a aussi pour origine les différents mouvements, concordants et contradictoires, qui prennent eux-mêmes leur source dans les modifications des modes de vie, dont la sexualité et le travail du sexe sont les miroirs à peine déformants.

Il n'y a pas si longtemps, le commerce du sexe s'ancrait essentiellement dans la prostitution, qui correspondait classiquement à une forme de gestion dichotomique et patriarcale des désirs sexuels masculins. D’un côté la femme légitime, de l'autre la femme maîtresse ou prostituée, payée, chargée de satisfaire les désirs sexuels ; une femme — qui pouvait d'ailleursêtre parfois un homme — affectée de vertus érotiques. Les valeurs morales, notamment l'association de la sexualité au sale, au désordre, favorisaient cette séparation entre affects conjugaux et familiaux avec les femmes respectables, mères des enfants, et sexualité libidinale avec d'autres ; même si toutes les relations avec les personnes prostituées n'étaient pas — notamment pour les clients réguliers — dénuées d'affects.
Dans les dernières décennies, le travail du sexe hors prostitution de rue a, en partie, remplacé les formes classiques de prostitution. Ainsi, le nombre de prostitué-e-s de rue a chuté depuis une vingtaine d'années. Remarquons d'ailleurs que les jeunes femmes prostituées victimes de traite des femmes et originaires d'Afrique ou des anciens pays de l'Est sont venues compenser le déficit en femmes jeunes dans la pyramide des âges sur le trottoir. Rappelons qu'en 1992, lors de notre étude sur la prostitution lyonnaise, 50 % des femmes qui exerçaient sur le trottoir de Lyon avaient plus de 40 ans, et 20 à 25 % d'entre elles, dépassaient la cinquantaine. De plus, une femme prostituée sur trois était un homme de naissance. Ce sont eux, elles, que nous avons qualifié-e-s de transgenders (transgenres).
Ce constat n'explique pas pour autant toute l'extension actuelle des territoires liés au travail du sexe.

Lors de notre étude sur l'échangisme, nous avions déjà noté la brèche que représentait cette pratique dans la division sexuelle vécue dans les couples hommes/femmes ; brèche doublée d'un essai d'imposer aux femmes l'érotisme sexiste en usage dans la pornographie.
La famille, devenue plus relationnelle (Durkheim, 1921, De Singly, 1996), est en perpétuelle évolution. Confrontée ces dernières décennies aux récusations féministes de la domination masculine, à la remise en cause des rapports sociaux de sexe qui construisent les couples, elle a même vu récemment ses bases hétérosexistes et homophobes contestées par les mouvements gays et lesbiens. La lente émergence de l'individu-e, qui constitue le grand tournant des années 60, est consubstantielle avec l'entrée du désir sexuel dans la famille ; pour les hommes comme pour les femmes. Poursuivant la diffusion du dispositif de sexualité dans la famille (Foucault, 1976), une multiplicité de modèles sont apparus, dont l'échangisme n'est qu'un pôle émergent, comme le sont d'ailleurs aujourd'hui au Japon les couples « sans sexe » qu'évoque la sociologue Chizuko Ueno (1995). Multirelationnalité sexuelle et non-sexualité conjugale sont les deux extrêmes d'une pratique qui s'étend et se diversifie.
Ces sexualités sont alors confrontées aux rapports socaiux de sexe qui les construisent et leur donnent sens. A côté d'une majorité de femmes qui expliquent aux chercheur-e-s qu'elles fréquentent les lieux échangistes sous contrainte, pour faire plaisir à leur conjoint ou pour avoir la paix, apparaissent aussi d'autres femmes qui ne veulent plus limiter leur imaginaire érotique aux schèmes diffusés par la série Harlequin. Ce sont d'ailleurs les mêmes qui aujourd'hui s'insurgent contre l'obligation qui leur est faite de pénétrer en jupe dans ces lieux dits d'« extrêmes libertés ». L'émergence de ces sexualités féminines est aussi concomittante avec la production érotique ou pornographique réalisée par des femmes.
Dans le même temps, de plus en plus de personnes, hommes ou femmes, vivent seules, que cette forme de vie soit considérée comme un choix ou non. Il est alors tentant pour elles de recourir à des formes de rencontres affectives et/ou sexuelles proposées par le commerce du sexe, Internet compris.

Les clients et les consommateurs
Le Ministre de l'Intérieur veut aujourd'hui criminaliser les clients. De toute part sourdent des bruits et des rumeurs sur les clients, ces « affreux aux sièges enfants dans les voitures » qu'on nous dépeint dans un arc-en-ciel de clichés, tous plus faux les uns que les autres.

Nos observations, effectuées tant sur le trottoir que dans les autres lieux de travail du sexe, sont concordantes.
Ces dernières années, nous avons assisté à un double mouvement. D'une part la désaffection de certains hommes pour la prostitution (le nombre de jeunes gens qui déclarent avoir été initiés sexuellement par une prostituée est aujourd'hui résiduel (ACSF, 1993) et les rencontres sexuelles plus faciles ; d'autre part une partie significative des clients, notamment pour ceux des classes moyennes et supérieures, a quitté le trottoir au profit d'autres formes de travail du sexe. Récriminations contre le peu de professionnalisme des nouvelles prostituées, intériorisation du sentiment d'insécurité et du stigmate associé aujourd'hui aux clients (des hommes incapables de draguer), se conjuguent pour pousser les clients à devenir des « consommateurs de sexe ». Sans même évoquer ici le confort des relations dans des lieux clos, chauffés, considérés comme plus sécures, il vaut mieux se déclarer « libertin » ou « non-conformiste » que client de prostitué-e-s. Tout se passe, comme le dit Lilian Mathieu (1998), comme si les hommes étaient soumis à une injonction de séduction.
Les hommes continuent à payer pour satisfaire leurs désirs sexuels, mais le commerce a depuis longtemps rapatrié dans ses escarcelles les revenus auparavant dévolus aux personnes prostituées. Et cette concurrence est terrible. Quelle personne prostituée peut-elle — ou veut-elle —, pour 40 ¤, offrir satisfactions sexuelles et buffet avec boisson à volonté ? En tout cas, pas les femmes victimes de trafic qui doivent « rembourser » en nature les frais de leur migration, ni celles qui ont pris leur indépendance au cours des dernières années.

Nouveaux bordels ou clubs échangistes, téléphone rose ou tourisme sexuel, la chasse augurée par les lois en préparation va contribuer encore à l'ouverture de lieux où le travail sexuel pourra être contrôlé, normalisé et où, in fine, les acquis obtenus par les femmes prostituées seront récupérés par le pouvoir, d'une manière ou d'une autre.

En cela la volonté qu’a Monsieur Sarkozy de pénaliser les clients des prostituées de rue comme les squatteurs et les gens du voyage, correspond bien, comme l'expliquait Eric Fassin (Le Monde, 7 août 2002) à la (re)criminalisation des pauvres.

D'ailleurs, on ne peut qu'être frappé par les similitudes entre les discours des nouveaux propriétaires de bordels en Espagne et les arguments destinés à lutter contre la prostitution et les prostituées de rue aujourd'hui en France.
Qui propose la lutte contre le manque de sécurité et de propreté produit par la prostitution de rue ? Ce n'est pas Monsieur Sarkozy, ce sont les nouveaux propriétaires de bordels espagnols sur leur site : « Denuncia y lucha contra […]las garantías de seriedad, seguridad, limpieza e higiene…» (http://www.anela.cc/marco_presentacion.htm) !
Faut-il pour autant faire l'hypothèse qu’une loi peut en cacher une autre ? Qu'au nom du respect du voisinage, de la lutte contre les pollutions sonores et visuelles, le Ministre de l'Intérieur roule aujourd'hui pour des intérêts cachés ? Que la logique implicite de l'Etat UMP est d'offrir le travail du sexe aux nouveaux entrepreneurs du sexe dont on connaît, par ailleurs, les liens avec les réseaux mafieux, la droite et la droite extrême ?


Les violences contre les femmes
Tout au long de notre étude, nous avons été témoin et/ou confident des violences sexistes subies par les travailleurs et travailleuses du sexe.
Les violences contre les prostitué-e-s de rue sont aujourd'hui relativement bien connues. Outre les conditions matérielles (froid, gel, pluie…), elles émanent de l'environnement humain : violences du proxénétisme et de la traite des femmes, agressions verbales et physiques d'hommes seuls ou en bandes contre les femmes prostituées, les transgenres (les hommes prostitués en femmes), ou contre les hommes prostitués en hommes, harcèlement de certains services de police, vols et viols… Mais les violences émanent aussi du cadre social même où la prostitution est exercée : stigmate de pute (Pheterson, 2001), négation des droits élémentaires de citoyen-ne-s (droit à la santé, droit à la plainte et à la réparation), racisme des nouvelles lois et menaces contre les prostituées étrangères.
Remarquons que la nouvelle proposition de loi va étendre les conditions facilitant les violences contre les personnes prostituées en les renvoyant à la clandestinité, et/ou aux confins des villes,et va étendre aussi les menaces à l'ensemble des femmes qui, par leurs tenues, pourraient être considérées comme racoleuses.

Les violences contre les personnes exerçant dans d'autres sphères du travail du sexe ne sont pas connues du tout. Là-aussi, les violences sont exercées par l'environnement. Dans les salons de l'érotisme, comme dans les lieux de sexe récréatif hétéro, nous avons ainsi recueilli beaucoup de plaintes où des jeunes femmes, travailleuses du sexe ou non, dénonçaient des formes de harcèlement de la clientèle, des employeurs/euses et des collègues. La distinction prostitution/commerce de charme, le désir des personnes travaillant dans le travail du sexe de se distancier des prostitué-e-s leur évite, en partie, les effets directs du stigmate de pute. Mais les violences sont aussi le fruit classique de l'oppression sociale qui oppose salarié-e-s et employeurs/euses : salaires minimums, travail au noir ou refus de payement, flexibilité, cadences infernales… Souvent dans les entreprises de cybersexe, les formes de contrôle exercées par les petit-e-s chef-fe-s, nous ont fait penser à l'ambiance qui régnait dans certaines manufactures textiles du XXe siècle.
D'autres violences, que nous avons qualifiées de « pollution » sont liées à la nature sexuelle du travail effectué. Non seulement certains employeurs n'hésitent pas à conseiller aux salarié-e-s de mentir à leur entourage sur la nature exacte du travail, mais quelles que soient les analyses objectivistes que l'on peut faire sur le travail du sexe, la place subjective occupée par la sexualité, la peur d'être assimilée à une pute ou à une salope confine au silence. De plus, à qui parler ? A qui se plaindre ? Quand on est une jeune fille d'origine maghrébine, parfois même sans réelle expérience sexuelle et que l'on est payée pour faire de la porno par téléphone ? Nous avons ainsi assisté à des formes de somatisation surprenante : perte ou prise de poids, chute de cheveux…

Ces violences sont d'autant plus difficiles à vivre que les relais traditionnels chargés de la protection des salarié-e-s n'ont pas encore intégré les spécificités de ce type de travail, qu'une complicité objective existe aujourd'hui entre services de régulation et employeurs/euses, que les médecins du travail ne se sont pas encore penché-e-s sur cette question.
Au-delà des divergences théoriques et idéologiques, le refus d'accepter l'existence du travail du sexe, du travail sexuel, contribue à l'isolement social des travailleuses et travailleurs du sexe que nous avons rencontrés.

Quant à l'hétérosexisme et l'homophobie, et dans une volonté de globaliser les offres de services payants liés à la sexualité masculine, nous avons pu aussi observer la volonté de certains responsables de salons de s'ouvrir aux communautés gays par les formes de strip-tease proposées, l'embauche d'agents de sécurité ou d'animateurs gays. Nous avons pu alors constater de visu l'efficacité de ces dispositifs contre les agressions homophobes.

L'extension de la sexualité récréative pour gays ou pour couples, l'accueil d'hommes seuls (et de quelques rares femmes seules) dans les sex-clubs, ne doit pas nous faire oublier qu'à coté de la prostitution traditionnelle, s'ouvrent aujourd'hui des « nouveaux bordels » dont nous avons présenté la version espagnole. Aux anciennes formes de contraintes et de violences (aujourd'hui réprimées par les lois), le libéralisme propose une prostitution « propre », rationalisée, moderne, où les femmes sont « libres » de travailler ou non (comme nous l'ont fait remarquer avec satisfaction les propriétaires des hôtels que nous avons visités).« Le libéralisme moderne […] a promu une éthique et un idéal de liberté individuelle tout en subordonnant l'exercice de cette liberté à une soumission à des formes nouvelles et insidieuses d'autorité et à des mécanismes de contrainte de plus en plus intériorisés » nous dit David Halperin (2000 : 35). A la violence physique des anciens proxénètes se substitue la violence du libéralisme mondialisé qui exploite le différentiel de richesse entre les pays du Nord et ceux du Sud, tout en dépossédant les femmes prostituées d'une partie de leurs gains. La différence, et elle est de taille, est que cette exploitation du travail du sexe se fait au nom de la liberté individuelle. Et les clients affluent, nous avons pu le constater de visu.

Pourtant, à côté de ces violences ponctuelles, un autre type de violence apparaît dans ou autour de ce commerce.

Les résistances masculines aux changements
Mes divers travaux m'amènent à faire l'hypothèse que le commerce du sexe actuel, son utilisation massive par des hommes, est aussi une forme de résistance masculine aux changements, une forme de vengeance pour certains hommes qui n’arrivent plus à trouver dans les rapports sociaux de sexe ordinaires les femmes dont ils disent avoir le besoin ; ou qui refusent les propositions de changements exprimées par des femmes qui veulent bien s'amuser dans la sexualité, mais en en négociant aussi les modalités. Pour des hommes, des mâles, qui n’arrivent plus à vivre de la manière dont on les a socialisés comme hommes traditionnels, c’est une forme d’exutoire d’une sexualité masculine très hétérocentrée. Quand la violence institutionnelle du mariage ou les rencontres ordinaires ne garantissent plus la mise à disposition de femmes soumises aux désirs masculins, la libre-adhésion de femmes payées pour ces tâches vient les remplacer.

Bien sûr, on ne peut réduire tout le commerce du sexe, toute la production érotique et pornographique à cela. On peut m'objecter que dans la pornographie actuelle — ou en même temps que la pornographie — des femmes, dont certaines se réclament du féminisme (le féminisme pro-sexe), écrivent, tournent, que d'autres essaient d'utiliser la pornographie comme outil libératoire (Ovidie, 2002). Cela est incontestable, et dans le cadre de cette étude, nous en avons même interviewé certaines. La création pornographique est aussi un enjeu de luttes au sein duquel des femmes critiquant sexisme, misogynie et patriarcat, revendiquent d'autres paroles, d'autres places et un statut de créatrices à part entière. A l'inverse d'Ovidie (2002 : 166), nous pensons même que les écrits et publications de Catherine Breillat, Virginie Despentes, Annie M. Sprinkle, Ovidie, Catherine M.… font tendance. En opposant une parole et des fantasmes pornographiques pensés, écrits, voire diffusés par des femmes, en prônant une alliance entre créatrices et travailleuses du sexe [Quarante raisons pour lesquelles les putes sont mes héroïnes par Annie M. Sprinkle, http://ovidie@ovidie-pornslut.com/Annie%20Sprinkle/Les-Putes.htm] et pour d'autres raisons (le refus de l'homophobie, de la victimologie, etc.) elles s'opposent objectivement aux tendances pornographiques qui réduisent les femmes à leurs seuls orifices. Sans vouloir jeter l'opprobre sur leurs productions, force est de constater le peu de clients rencontrés qui reprennent à leur compte ces discours libératoires ; y compris parmi les fans d'Ovidie.
Autrement dit, mon hypothèse sur le succès actuel du travail du sexe et de la pornographie comme résistance masculine à vivre des rapports plus égalitaires avec des femmes, voire comme vengeance de certains hommes contre les positions féministes qu'adoptent de plus en plus de femmes ; ne doit pas être confondue avec la condamnation systématique de l'érotisation des corps, de leurs mises en scène. Nous ne saurions confondre notre position de chercheur-e-s empiriques associé-e-s aux luttes contre les violences faites aux femmes, à une position citoyenne d'entrepreneur-e de morale.

Les débats actuels : manichéens et mal posés
Le camp progressiste est divisé, parfois même au nom du féminisme et du droit des femmes. Quand je parle du camp progressiste, je ne pense évidemment pas au Ministre de l'Intérieur, ni à ceux, celles, associations catholiques, familialistes ou autres qui ont lutté contre l'avortement, le pacs… Je ne saurais oublier qu'une partie des mouvements catholiques a adhéré récemment au féminisme. Je me souviens encore de cette lettre d'une présidente d'association reçue en 1994/1995 : « Notre association a aujourd'hui décidé d'adhérer au féminisme… Vous n'êtes pas sans savoir que deux positions existent sur la prostitution…Veuillez nous faire savoir par retour de courrier dans quel camp vous vous situez… ». Le féminisme est aujourd'hui pluriel. Il serait bon de ne pas l'oublier, de ne pas « jeter le bébé et l'eau du bain en même temps » !

Au terme prostitution, le Dictionnaire critique du féminisme (2001) propose deux définitions : l'une centrée sur la prostitution comme violence paradigmatique contre les femmes (Legardinier, 2000), l'autre traitant de la prostitution comme travail et stigmate (Pheterson, 2000).
A la lumière de mes études et de mon expérience d'autres formes de violences (Viol, violence domestique, violences en prison, traite des femmes…), ma position personnelle est que ces deux définitions sont justes et légitimes.
Qui oserait prétendre que la prostitution et le travail du sexe ne sont pas des violences : violences des macs, violences des clients, violences du stigmate aussi ? Violences que l'Etat peut en partie réduire, en accordant aux personnes prostituées et aux autres travailleurs et travailleuses du sexe la même protection qu'il doit à l'ensemble des citoyen-ne-s vivant en France. Violence d'ailleurs que la loi actuelle va augmenter. Mais faut-il faire porter sur les personnes les plus exposées la responsabilité de ces violences ?

Et qui prétendrait qu’il ne s’agit pas non plus d’un travail : , dans la rue et hors la rue ?
Les violences dont se sont plaintes de nombreuses salarié-e-s des services du commerce du sexe sont justement liées à cette invisibilité. Inspecteurs, médecins du travail et syndicats semblent avoir du mal à répondre aux demandes d'aide de ces personnels.

Le fait qu’on pourchasse aujourd’hui les prostitué-e-s sous couvert de lutte contre les violences et de refus d'accepter la légitimité de ces activités et métiers représente un contre-sens. Avons-nous, avant de les aider, demandé aux femmes violentées d'adhérer au préalable à nos critiques de l'héténormativité qui enferment les femmes dans un face-à-face inégalitaire avec leur conjoint ? Les avons-nous obligé à dénoncer le mariage comme lieu de production de violences et d'oppression ? La gauche française et le camp progressiste se sont toujours alliés aux plus opprimé-e-s. Nous n'avons jamais confondu notre utopie avec la défense de ceux, celles que la domination a placé dans les situations les plus exposées aux violences, à l'oppression.
Le refus d'entendre que les femmes et les hommes payé-e-s, d'une manière ou d'une autre, pour satisfaire les désirs sexuels masculins, travaillent, me rappellent les résistances à caractériser les « activités ménagères » comme travail domestique ; travail domestique dans lequel d'ailleurs le service sexuel est parfois compris.

La division du camp progressiste quant à la nature et aux définitions des activités et métiers liés à la satisfaction des désirs sexuels masculins, la cécité devant l'organisation actuelle des nouvelles formes de proxénétisme, y compris du proxénétisme industriel que mettent en œuvre les employeurs de cybersexe ou des nouveaux bordels espagnols, l'utilisation d'arguments moraux pour exclure les femmes et les hommes prostitué-e-s des débats les concernant directement (imaginerait-on un débat sur l'antisémitisme en excluant les juifs et les juives des débats ?), le tout dans une période où squatteurs/squatteuses, gens du voyages, SDF, étranger-e-s… sont criminalisé-e-s au nom de la sécurité, tout cela me fait frémir.



Notes


(1)Welzer-Lang Daniel, Saloua Chaker, Quand le sexe travaille…, Rapport européen inachevé sur les violences faites aux femmes dans les activités et métiers liés à la sexualité masculine, Université Toulouse Le-Mirail, Association « Les Traboules », Octobre 2002, 224 pages.
— disponible en ligne : www.multisexualites-et-sida.org



Bibliographie citée



ACSF, 1993, Analyse des Comportements Sexuels en France, Spira Alfred (dir.), coll. Rapports officiels, Paris, La Documentation Française.

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Voir aussi: Quand le sexe travaille… Daniel Welzer-Lang - Saloua Chaker