Les hommes entre eux

Daniel Welzer-Lang






Les hommes entre eux

A propos des rapports entre les hommes qui aiment vivre des sexualités avec d’autres hommes



Pendant longtemps, dans les enquêtes sur le sida et dans la presse, on a parlé des « bi », mais des « bi » uniquement entrevus comme étant associés aux homosexuels, à leurs lieux, à leurs pratiques. Michaël Pollak, le premier sociologue du sida en France, a ainsi ouvert, dès 1988 [Les Homosexuels et le SIDA, Sociologie d’une épidémie, Paris, Métaillé] et de manière extrêmement novatrice, les réflexions sur ces hommes qui aiment la sexualité avec les femmes, mais aussi avec les hommes. Et les choses sont restées en l’état pendant… longtemps. Peu d’études, peu d’écrits sur ces hommes. Autant les productions pornos sont remplies d’images de femmes entre elles, les annonces libertines recherchent sans cesse des femmes « bi », autant la presse généraliste comme la presse dite libertine sont restées étonnement silencieuses sur les hommes « bi ».
Je dis « hommes bi » par commodité.
Je me souviens encore de ma surprise lors d’une de mes études. Dès ma première visite dans un sex-shop toulousain, j’ai vu deux hommes, dont l’un sodomisait l’autre, le tout en silence et devant un zapping de vidéos porno variées. Lorsque j’ai pu leur parler, aucun n’était bi, et les deux m’ont expliqué qu’ils étaient « normaux ». La même observation a été faite dans un club lors des soirées bi. Alors que tout le monde connaissait la suite de la soirée (notamment les multiples rapports entre hommes), une extrême minorité osait se dire « bi ». Comme si les hommes au bar que j’interrogeais avec mon magnétophone étaient là… par hasard.

Aujourd’hui, il faut bien reconnaître que ces « bi » planqués, ces « bi » placards (comme on dit pour les gais), posent problème.
Non pas dans la forme de leur sexualité. La sexualité des individus est une affaire qui est et devrait rester personnelle. Tous les goûts sont possibles et permis entre personnes adultes et consentantes. Et je serais sans doute mal placé pour critiquer une forme de sexualité qui est la mienne.
Non, le problème est ailleurs.
Dans les derniers chiffres des contaminations sida, ce sont encore et toujours les hommes vivant une sexualité avec d’autres hommes qui sont les premiers touchés.
Et ce, quel que soit le lieu où se vit cette sexualité ; que ces hommes se revendiquent gais, libertins, ou qu’ils n’osent rien dire (encore) sur leur sexualité. Et ces derniers sont sans doute les plus nombreux parmi ceux qui ont des pratiques bisexuelles.

Le secret est l’élément le plus largement partagé par les hommes qui aiment le sexe avec d’autres hommes.
Pourquoi ? Beaucoup de raisons ressortent de mes enquêtes.
Peur d’être assimilé à un gai, à un pédé, d’être stigmatisé comme tel. Voire pour certains un rejet homophobe des gais.
Ne pas vouloir dire à sa compagne qu’on fréquente les saunas pour hommes, les sex-shops, les lieux de drague. Bref qu’on est infidèle.
Peur de s’avouer à soi-même qu’on aime un sexe d’homme, une bouche d’homme, des rapports discrets et anonymes.
Ou simple désir d’un jardin secret… et jouissif.

Toutefois, ces raisons se conjuguent et aboutissent souvent au fait que les hommes qui vivent une sexualité avec d’autres hommes dans le plus grand secret ont du mal à avoir un préservatif dans leur poche. En réalité il serait temps de dire DES préservatifs tant les sollicitations et figures entre hommes sont nombreuses.
J’ajouterai que j’ai toujours été surpris du malaise individuel que vivent ces hommes. Ils sont souvent en recherche d’écrits sur la question, vivant une immense peur d’être repérés.

Et puis, il y a les hommes qui aiment avoir des rapports avec d’autres hommes devant une/des femme(s). Beaucoup de gens connaissent ces rencontres « trio » où le deuxième homme est sollicité pour « jouer » aussi avec le mari, dans un sens ou un autre ; ces hommes qui annoncent « bi léger » sur les chats de drague, au cas où… Notons d’ailleurs que ce sont dans les relations de trio que les rapports entre hommes sont les plus protégés.

Il y a quelques temps, lors des recherches sur l’échangisme, j’estimais qu’un homme « échangiste » (au sens large. Quand on est un homme seul – 50% de la clientèle – on a peu de chose à échanger) sur trois avait, parfois ou souvent, des pratiques sexuelles avec d’autres hommes. Une revue échangiste a alors mis au point son propre questionnaire pour « remettre les choses au clair » m’a dit un des responsables de cette revue. Le numéro 114 de Loisirs 2000 donne les premiers résultats de l’enquête, à laquelle 87 couples ont répondu. Résultats : « 25% des hommes avouent leur bisexualité, 8,3% l’envisagent et 27,8% des hommes en ont le fantasme ». Le rédacteur ajoute : « Cela donne à réfléchir car nous sommes dans un milieu où les jeux entre dames sont encouragés, mais où l’homosexualité masculine est plutôt mal vue et ne s’avoue pas facilement » (p. 69).

On ne s’étonne plus alors du succès des soirées « bi » que proposent certains clubs.

La typologie des bi reste à faire. On ne peut les limiter aux hommes gais qui de temps en temps ont une attirance pour une femme. Mais après tout, cela est le travail des chercheur-e-s.

Par contre tout le milieu libertin est concerné par le fait que la non-protection des hommes qui vivent une sexualité avec d’autres hommes est un danger pour eux, pour leurs partenaires hommes et/ou femmes. N’oublions pas que la sodomie (active ou passive) est le principal risque de transmission du VIH par voie sexuelle.

Que faire ?
D’abord : toujours se protéger.
Aider les hommes (et les femmes aussi bien sûr) à se protéger en mettant des préservatifs et du gel à disposition dans les clubs. Et pas uniquement dans les vestiaires et aux toilettes ! Mais dans les coins câlins.
Et contre le malaise de ces hommes : en parler.

Le comité Couples Contre le Sida 31, le site multisexualites-et-sida [où se trouvent de nombreux textes sur les sexualités] vous sont ouverts largement.

Au cas où plusieurs hommes en feraient la demande, un groupe de parole sur la bisexualité sera créé.

Adresser un mail à :
multimail@multisexualites-et-sida.org

D. Welzer-Lang