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L'échangisme:

Une multisexualité commerciale
à forte domination masculine



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Les aspects sexologiques : le “mal(e)ntendu”

“On notera déjà que les gémissements amoureux proviennent uniquement de voix de femmes — ce qui reproduit une caractéristique de l'état actuel des rapports hétérosexuels (il est souvent impossible de distinguer si votre voisine crie de plaisirs ou de souffrance, ce qui rend d'autant plus impressionnant le silence de l'homme; d'autant que l'on sait que pour la plupart des hommes, forcer une femme est érotique)".
N-C Mathieu, 1994 : 58


Y a-t-il une excitation sexuelle particulière liée à ces lieux ? Pour les hommes et pour les femmes ? Qu'en est-il de ces orgasmes féminins criés à pleine gorge, en public ? Décalage, dissymétrie dans les jouissances, les orgasmes, caractérisent ce que nous pouvons appeler le "malentendu sexologique". En dehors du discours des hommes qui vantent l'échangisme, et parlent de leur jouissance (qu'ils limitent souvent à l'éjaculation), de nombreuses femmes en entretien, ou sous forme de confidences, expliquent qu'elles n'arrivent pas à jouir ou jouissent peu dans ce type de sexualité. Beaucoup décrivent un érotisme de situation, mais peu de désirs et encore moins de plaisirs sexuels avec les hommes. Elles critiquent la trop grande précipitation masculine et disent leurs difficultés, dans les clubs, à vivre une sexualité de manière satisfaisante. Les hommes font souvent part de leurs doutes sur certaines démonstrations de plaisir féminines. Ils ont raison de douter !


Les bisexualités

Les pratiques bisexuelles, au masculin comme au féminin, sont relativement répandues. Ces pratiques se donnent à voir bien différemment. Les femmes et leur bisexualité servent d'intermédiaires entre hommes pour favoriser les contacts entre couples tout en excitant les conjoints. Les bisexualités féminines, réelles ou formelles, se doivent d'être démonstratives.“Toutes les femmes sont bi par nature, sauf avis contraire”, telle semble être la doxa échangiste véhiculée par les hommes et par les femmes. Et ce ne sont pas les scènes de lesbianisme, présentes dans la quasi totalité de la pornographie hétérosexuelle qui viennent contredire cette représentation. Si quelques femmes lesbiennes viennent draguer en club, la plupart des femmes expliquent avoir découvert ces pratiques dans le milieu libertin. Pressées par leur conjoint, guidées par les autres femmes qui fréquentent ces lieux depuis plus longtemps qu'elles, elles semblent investir ce type de sexualité comme une forme de sexualité où elles ne sont pas directement exposées aux désirs masculins, où elles peuvent vivre “autre chose”. Et beaucoup disent y prendre goût.

Les bisexualités masculines sont elles, invisibilisées : attouchements furtifs lors de pratiques de groupe ou en “trio” entre couples et hommes seuls. Beaucoup d'hommes seuls décrivent comment l'accès à la femme d'un couple dans un trio passe par des attouchements obligatoires, et préalables, avec l'homme. A travers l'analyse des petites annonces, les taux de fréquentation ds soirées “ trios ” et nos observations ethnographiques, nous avons estimé qu'un homme échangiste sur trois avait des pratiques bisexuelles. On imagine facilement les réactions de déni d'un milieu où l'homophobie est très présente. Une revue échangiste a alors mis au point son propre questionnaire pour “ remettre les choses au clair… ”. Le numéro 114 de Loisirs 2000 donne les premiers résultats de l'enquête, à laquelle 87 couples ont répondu. Résultats : “25% des hommes avouent leur bisexualité, 8,3% l'envisagent et 27,8% des hommes en ont le fantasme ”. Le rédacteur ajoute : “ Cela donne à réfléchir car nous sommes dans un milieu où les jeux entre dames sont encouragés, mais où l'homosexualité masculine est plutôt mal vue et ne s'avoue pas facilement”. La bisexualité masculine des hommes qui s'affirment hétérosexuels exclusifs, déjà aperçue dans les backrooms gays et avec les clients des prostitué-e-s transgenres, interroge nos constructions des catégories de sexualités établies à partir du déclaratif, sans lien avec les pratiques réelles.

En tous cas, l'échangisme est une pratique sociale qui permet d'ouvrir les scripts sexuels des hommes et des femmes, en couple ou non à une variation de pratiques sexuelles. Ceci peut sans doute expliquer pour partie son développement récent. Mais ces nouvelles pratiques en couple, ici proposées par le commerce libertin, n'ont de sens que si l'on aborde aussi le cadre où elles s'inscrivent, en particulier pour les couples, l'évolution des structures familiales.


L'utopie dite conjugale d'une autre sexualité

L'échangisme, vu du côté des couples légitimes, questionne les transformations familiales. La famille, devenue plus relationnelle (Durkheim, 1921), est en perpétuelle évolution. Confrontée ces dernières décennies aux récusations féministes de la domination masculine, à la remise en cause des rapports sociaux de sexe qui construisent les couples, elle a même vu récemment contestées ses bases hétérosexistes et homophobes à travers les mouvements gais et lesbiens. La lente émergence de l'individu-e, qui constitue le grand tournant des années 60, est consubstantielle avec l'entrée du désir sexuel dans la famille ; pour les hommes et pour les femmes. Poursuivant la diffusion du dispositif de sexualité dans la famille (Foucault, 1984 : 140-142), sont apparus une multiplicité de modèles dont l'échangisme n'est qu'un pôle émergent. Comme le sont d'ailleurs aujourd'hui au Japon les “sans sexe” qu'évoque Chizuko Ueno (1995). Multirelationnalité sexuelle et non-sexualité sont deux extrêmes d'une pratique qui s'étend et se diversifie.

Parallèlement, le libéralisme économique a généralisé les possibilités de services payants. Le commerce du sexe, pour les hommes gays (Mendes-Leite, 1999), puis pour les autres — hommes ou femmes hétéros ou bisexuel-le-s, et couples hommes/femmes —, a offert un cadre normatif alternatif tant à la prostitution de rue qu'aux rencontres informelles et gratuites dans l'espace public (ou privé). Aux services tarifés d'une personne, au hasard et aux éventuels dangers se substitue alors l'accès à une sexualité négociable, plurale, mais sécurisée, contrôlée, bref normalisée. Toutefois, les lieux de rencontres et les backrooms décrits par Rommel Mendes-Leite, qu'ils concernent des homosexuels identitaires (qui se revendiquent comme tels) ou non, donnent à voir des sexualités entre hommes, entre égaux. Ce qui n'est pas le cas des rapports entre hommes et femmes.
Construit sur les mêmes modèles de domestication de la sexualité que les établissements pour hommes, le commerce échangiste montre une lutte sous-jacente, mais permanente, pour que les femmes, les compagnes, adoptent un modèle de sexualité récréative hérité des modèles sexuels masculins. Dans le milieu libertin, nous serions donc en présence d'une nouvelle tentative, initiée par les hommes, de dépasser la dichotomie traditionnelle qui organisait la gestion multisexuelle des désirs masculins entre sexualité conjugale reproductrice et sexualité libidinale extra-conjugale (avec l'aide de prostitué-e-s, de maîtresses ou d'amant-e-s). Ceci est d'autant facilité par le leurre, l'effet d'annonce, que constitue l'appellation échangiste elle-même. Mais cette utopie “conjugale” de dépasser les territorialisations masculines et féminines des sexualités (le fait de s'amuser ensemble) se heurte aux formes masculines de gestion et de contrôle du commerce du sexe qui instrumentalisent ce que la pornographie décrète être le désir féminin, et à la définition fondamentalement masculine de cette forme d'utopie elle-même.

En état, même ouvrant sur des formes de sexualités moins hétéronormatives, en particulier les bisexualités ou la multisexualité conjugale (le dépassement du “deux” ) l'échangisme n'a rien d'une sexualité libérée des stéréotypes sexistes. Au contraire, intégrant l'émergence (récente) du désir féminin dans le couple, et sous couvert d'un discours libéral, l'échangisme apparaît comme une énième tentative pour perpétuer le pouvoir masculin, mis à mal ces dernières années par les luttes de femmes.



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