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L'échangisme:

Une multisexualité commerciale
à forte domination masculine



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Des négociations difficiles,
et principalement sous contrôle masculin


La multirelationalité sexuelle en couple pose problème dans les relations conjugales. Les interviews montrent des négociations au cours desquelles, suite aux demandes masculines pour fréquenter ces lieux, la compagne doit adapter sa réponse en fonction de critères qui, bien souvent, ne relèvent pas de la sphère sexuelle.
Nous avons déjà signalé les pressions et le chantage du conjoint qui aboutissent au fait que la compagne cède. Autrement dit, la “négociation” ne semble pas une évidence pour certains conjoints particulièrement dominants : leur femme est supposée s'adapter à leurs fantasmes. Pour ceux et celles qui veulent, ou peuvent “négocier”, ils/elles se heurtent aux effets des constructions différenciées et asymétriques de genre et aux rapports sociaux de sexe qui construisent ces différences. Les termes de la négociation conjugale sont divers. Dans les entretiens ou dans nos observations, interviennent le capital esthétique de l'épouse, l'âge de la femme, sa capacité d'autonomie économique, culturelle qui influent sur ses possibilités de refus, le modèle d'union du couple…. De plus, il est souvent invoqué une “libération” du corps, de la sexualité auxquelles devraient aspirer les femmes (19).
La négociation est parfois rapide, certains jeunes couples fréquentant les lieux dits libertins après quelques mois d'union; dans d'autres cas, elle s'étale sur plusieurs années. De nombreuses femmes originent leur acceptation de ces pratiques au départ de leurs enfants du domicile familial.
D'une manière générale, nous avons pu constater que la recherche affichée commune par les couples échangistes allait d'un désir de sexe le plus anonyme possible à la volonté de créer du lien social, à érotiser une quête de couples qui leur ressemblent avec lesquels ils/elles pourront lier des liens d'amitié. Interviewés seuls, les hommes parlent d'abord et surtout de sexe. Et comme le notait déjà Colette Guillaumin (1978 : 7), ils assimilent les femmes au sexe, quand ils ne les réduisent pas à leur seul sexe. Quant aux femmes, elles décrivent un mélange plus complexe de quête érotique (et sentimentale) et de lien social. De même, les femmes sont beaucoup plus loquaces que les hommes quant aux critères et conditions de rencontre. Toutefois, les négociations se réduisent bien souvent pour elles à poser des limites dans un cadre imposé, limites que certains hommes se réservent le droit ou non de respecter.

Pour les couples, une fois la femme décidée, tout se passe comme si chaque couple utilisait le même cadre, la planète échangiste, et le reformulait en fonction des préoccupations particulières liées à chaque histoire conjugale. D'une manière générale, la gestion multisexuelle des désirs auparavant strictement masculine devient sinon commune, du moins “acceptée” et discutée en couple. Ce qui signifie, de fait, que la femme accepte de se conformer aux codes érotiques masculins. Ainsi, dans la plupart des clubs, le soir, il leur est interdit d'entrer en pantalons ou collants, tenues jugées non sexy par les (hommes) responsables des clubs. Il faut qu'elles soient disponibles, comme nous l'a signifié un responsable de club. Beaucoup d'hommes se présentent, eux, en costume et cravate. Au cours de la soirée, souvent les femmes sont appelées à se dévêtir rapidement pour déambuler dans une quasi-nudité, alors que les hommes, sauf exception (lors d'un strip-tease après lequel ils se rhabillent immédiatement), ne se déshabillent (et pas toujours entièrement) que pour avoir des rapports sexuels. “Imaginez-vous presque nu-e au milieu d'hommes en costumes et vous aurez une image (et une idée des sensations) de l'égalité vécue dans l'échangisme”, dit souvent une de nos chargées d'étude.
De même, préparatifs des rencontres et négociations des formes qu'elles doivent prendre restent sous le contrôle masculin. C'est ce que révèle l'étude du “courrier des lecteurs et des lectrices” que publient les revues, et où prédominent les écrits masculins, et l'analyse des 189 lettres reçues par notre informateur (qui se présentait comme vivant en couple dans son annonce). Sur les 189 lettres reçues, 92 % sont écrites par des hommes (voir encadré). Nos observations empiriques confirment ces témoignages. Derrière l'anonymat des écrans de minitels, des échanges internet, ou à l'écoute des échanges téléphoniques qui font suite aux dragues télématiques, le projet érotique “commun” paraît déjà moins évident. Quand deux hommes négocient une soirée entre couples, une partie importante des débats consiste à exprimer les limites des femmes : “La mienne, elle n'aime pas…”, ou au contraire “Elle fait tout…”. Tout se passe comme si les scripts sexuels des hommes n'avaient pas, ou très peu, de limites dans l'échange des femmes (on examinera les bisexualités masculines infra), que les seules limites émanaient des compagnes dont l'indice de “libération” serait alors proportionnel à leur capacité d'accepter tout ou partie des propositions masculines. Le même contrôle masculin s'exerce quand, dans les clubs ou saunas, les hommes discutent entre eux, ou guident les rapprochements des corps de leurs compagnes en dansant. Très vite, nous avons été obligé-e-s d'intégrer cette donne dans nos méthodes de recherche.
Dans les pratiques échangistes qui se présentent comme émanations et désirs d'un couple, les hommes organisent et contrôlent échanges et accès aux conjointes. Loin d'une pratique en rupture avec la domination masculine, l'échangisme est une forme de recomposition de cette domination qui, une fois intégrée par les conjointes, influence la vie conjugale.

Des couples ont expliqué et décrit comment les pratiques non-conformistes participent de la création et/ou de l'alimentation d’un érotisme “conjugal” en multipliant les nouvelles rencontres ou en permettant des jeux impossibles à deux ; comment le fait d'en parler avant, après, de se préparer, de jouer avec les scenarii… contribue à l'élaboration d'un “moi sexuel conjugal”, un espace où ensemble, l'homme et la femme, fusionneraient leurs désirs qui se présentent alors comme commun. Et dans ces quêtes d'érotisme et de sexualités plurielles proposées par les hommes, les formes recherchées par les couples (exhibition, pluralité masculine…), varient d'un couple à l'autre, voire d'une soirée à l'autre. Mais des  régularités observables apparaissent dans la plupart des discours recueillis, qui traduisent ce que nous pouvons qualifier d'arrangement conjugal. L'arrangement conjugal des couples dans l'échangisme est une forme de négociation sous contrainte par laquelle la femme, en dernière analyse, cède. Mais, même en cédant aux pressions de leur conjoint, leur discours donne à voir des points où elles vont essayer d'une part de limiter leur exposition aux désirs masculins, et d'autre part d'obtenir des bénéfices secondaires, parfois — mais rarement — sexuels. Bref, comprendre les couples échangistes impose de se décentrer de la sexualité pour en examiner les cadres d'effectuation et le sens que revêt cette pratique pour les hommes et les femmes.

Au delà des couples qui débutent et dans lesquels l'homme espère souvent que l'ambiance non-conformiste “aidera” la femme à mieux vivre ses désirs (et à satisfaire les siens), nous trouvons une large proportion de couples venus réintroduire de l'érotisme dans une relation devenue routinière. Ils/elles ont plusieurs années de vie commune et la fréquentation des lieux libertins permet de consolider le lien conjugal en utilisant cette nouvelle pratique comme terrain d'aventure commun. Pour beaucoup de femmes, le fait d'avoir ici accès à un domaine, les lieux de sexe, ressenti comme masculin, favorise l'impression de transgression, le sentiment d'appartenir à une élite “libérée”. Les hommes, eux, outre cette distinction, sont fiers de montrer comment leur compagne cumule dans la même personne une mère de famille, une épouse et une “salope” dont plusieurs d'entre-eux se plaisent souvent à détailler la tenue (et son prix). Certains hommes font aussi valoir, devant elle ou non, la beauté de leur compagne, réaffirmée par les désirs sexuels qu'elle provoque, pour se valoriser eux-mêmes. Femmes et hommes expriment alors une satisfaction commune d'être différent-e-s des “autres” couples (i.e. non libertins). Et ce n'est pas un hasard si une partie importante des échanges verbaux entre couples échangistes consiste à imaginer les réactions de leurs proches “s'ils savaient…”. Ce sentiment de distinction avec la morale sexuelle est un consolidateur de couple. La quête sexuelle n'explique donc pas tout, mais la négociation traite aussi de la sexualité elle-même.
La “négociation” concerne d'abord le contenu et les formes de sexualité dites communes vécues dans l'échangisme. Dans chaque couple va premièrement se discuter l'accès à la femme par les autres. Veut-elle, ou acceptera-t-elle d'être pénétrée par d'autres hommes ? Le couple se rangera t-il dans ceux et celles qui cherchent “l'amour côte à côte”, des excitations communes sans échange de femmes ? Plusieurs femmes expriment leur satisfaction d'avoir abouti à ce compromis, quitte à ce que le conjoint puisse lui, mais sans elle, pénétrer d'autres femmes. Et si le couple se définit comme échangiste, quels vont être les termes de l'échange ? Participera-t-il à ce que le milieu libertin qualifie de “parties belges”, des rencontres entre couples stricto sensu où les femmes sont échangées tout en devenant, par leurs caresses entre elles, les vectrices de l'échange, celles par qui les couples commencent leurs rapprochements ? Dans d'autres cas de figure, le couple qui se qualifie alors parfois de “mélangiste” s'intègre dans les sexualités collectives qui se déroulent sur les grands matelas disponibles dans les clubs ou les soirées privées (communément dénommées “ partouze ”). D'autres options existent à travers les pratiques de “ trio ”. La femme devient alors objet central des désirs masculins qui s'affichent autour d'elle. Contrôlée par son conjoint (20), elle est suivant le cas, offerte à un homme ou à plusieurs hommes différents.

Mais la forme de sexualité pratiquée n'est pas le seul objet de négociation. Une partie importante de l'arrangement dans les couples concerne les représentations que sous-tendent ces pratiques. Clubs, saunas, revues montrent de manière redondante des images pornographiques dont la grammaire, comme l'explique avec justesse Richard Poulin (Poulin, Coderre, 1986 ; Poulin 2000) est mise au service d'un commerce du fantasme, non de sexe, mais de la domination sexuelle. Nos observations mettent en évidence une corrélation très nette entre l'importance de la visibilité pornographique dans les lieux libertins (21) et le seuil de violences faites aux femmes que s'autorisent les hommes. La pornographie met en scène des figures de “salopes”, c'est-à-dire des femmes disponibles à tous les fantasmes masculins,. qui ne sont pas payées pour un quelconque service sexuel. Et là, pour un certain nombre de femmes rencontrées, il y a problème. Certaines critiquent le réductionnisme érotique que provoquent ces représentations masculines de la sexualité : “Etre traitée de salope une fois, ça va, mais quand c'est tout le temps… non !” dit l'une d'elle. D'autres contestent la disponibilité permanente qu'elles devraient afficher (et assumer concrètement) pour se conformer aux messages pornographiques. La plupart des femmes présentes, sans toujours faire le lien avec la pornographie, décrivent des désirs masculins qu'elles doivent contrôler, freiner, voire éviter. Même quand les femmes veulent aussi s'amuser dans ces lieux, les confrontations entre leurs désirs et ceux des hommes sont problématiques.
Cela provoque aussi dans les couples des débats sur les rythmes des pratiques libertines. Beaucoup de femmes sont d'accord pour accompagner leur conjoint de temps en temps, mais veulent maintenir la fréquentation de ces espaces de transgression comme des formes extra-ordinaires de sexualité, un plaisir que le couple s'accorde parcimonieusement.

Bref, la fréquentation en couple des espaces échangistes provoque des réajustements permanents de l'arrangement conjugal. Et c'est ainsi que dans les interviews, des femmes décrivent comment elles cèdent sur une partie ou sur la totalité des requêtes de leur conjoint. L'arrangement dépend alors des rapports de force conjugaux et des capitaux symboliques, culturels, et bien sûr économiques que chaque femme peut mobiliser pour faire face aux désirs masculins de la voir se soumettre. Quand, après la “première fois”, elle accepte de s'adonner aux pratiques non-conformistes, tout semble indiquer que l'arrangement conjugal se modifie, et que le conjoint, lui aussi imprégné de la division du groupe des femmes qui structure la pornographie, considère alors comme un acquis la participation de sa compagne; que son refus de participer est plus difficile à négocier sans rompre définitivement le cadre conjugal lui-même. Des conflits, souvent violents, peuvent se produire quand la femme refuse les propositions maritales. Mais en général les femmes font valoir qu'elles sont libres d'accepter ou pas les désirs d'autres hommes (22). Elles essaient, en tous cas, d'adapter les demandes masculines à leur propre scripts sexuels en négociant les lieux de fréquentation. Parfois, la quête sexuelle est minorée dans le propos, au profit d'un discours sur l'ambiance, le “voyage”. La sexualité, sa pratique, sa vue… est perçue comme un loisir, une quête récréative, parmi d'autres. On assiste à une désacralisation de la sexualité qui quitte, pour les femmes, le domicile conjugal pour s'intégrer aux loisirs du couple, une sexualité où les partenaires du couple deviennent impersonnels, interchangeables.

Le discours du couple change alors de manière concommittante; en particulier celui sur la fidélité et l'amour que renforceraient les pratiques échangistes. La fidélité est reproblématisée par rapport à la structure conjugale au détriment de l'exclusivité sexuelle, et l'amour chargé de tous les drapeaux de la modernité, de la libération. Toutefois, même transformé, le contrat conjugal n'est jamais stabilisé totalement. Ainsi, des femmes expliquent leur lassitude après plusieurs années de pratiques échangistes en couple, et devant l'incompréhension, ou le refus, de leur conjoint d'entendre leur désir d'arrêter ou d'espacer ces pratiques, la seule solution qu'elles ont pu choisir a été le divorce et la séparation (23).

Le sentiment d'appartenir à une élite “ libérée ”, l'amour et l'obligation des femmes de faire plaisir à leur conjoint, les contraintes masculines pour qu'elles cèdent, ne résument pas l'ensemble des propos recueillis par les femmes en couples. Certaines femmes expliquent les plaisirs narcissiques et érotiques à être valorisées dans le regard des hommes, parfois aussi — dans des proportions moindres — à prendre du plaisir sexuel dans les interactions avec eux, y compris d'ailleurs en reprenant à leur compte les schèmes masculins de la performance. Mais une partie importante des femmes en couples, comme des femmes seules, parlent surtout de bénéfices secondaires liés à la découverte des autres femmes, aux caresses entre femmes, bref à la bisexualité féminine.
Nous nous sommes intéressé à cette recherche de plaisir sexuels présentée comme centrale et commune pour en percevoir le contenu.


(19) Témoin, cette femme, qui arrive avec son mari dans un hôtel échangiste. Il/elle saluent tout le monde, et le mari s'adressant à sa compagne, d'une voix assurée et forte pour que tout le monde entende, dit : “Chérie, j'espère que tu seras moins coincée que l'année dernière”. D'une manière générale, alors que l'esthétisme des hommes présents n'est jamais mis en cause ni par les hommes, ni par les femmes, celui des femmes est en permanence débattu par les hommes pour les comparer avec les modèles stéréotypaux de féminité; notamment celui qu'affichent les jeunes femmes présentes dans les clubs et/ou les actrices de films pornographiques. Il s'agit là d'une forme permanente de violence insidieuse qui permet à de nombreux hommes interviewés de justifier la disponibilité qu'ils requièrent de leur compagne. Comme si le "déficit en capital esthétique" devait être compensé en soumission et en disponibilité sexuelle.
(20) Le milieu libertin parle lui de protection de la femme par son conjoint pour lui éviter les hommes incorrects. Sont qualifiés ainsi les hommes qui approchent les femmes, seuls ou en groupe, sans l'accord de ces dernières et/ou de leurs conjoints. Ces hommes, souvent des hommes seuls ayant payé plus cher l'entrée que les couples, justifient ces pratiques par la disponiblité que sont censées offrir les femmes présentes.
(21) Dans certains lieux, il faut même parler d'envahissement de la pornographie à travers les écrans géants, la puissance sonore…
(22) Ce qui prouverait, aux dires des échangistes, hommes et femmes, que c'est les femmes qui ont le pouvoir puisqu'elles peuvent… refuser un rapport. Ce qui n'est pas toujours vérifié. Dans certains lieux, la liberté de mouvement des femmes est conditionnée à une présence masculine.
(23) Plusieurs de ces témoignages font aussi valoir des formes importantes et visibles de somatisation : vaginites à répétition, prise de poids, insomnies…



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