Mais les connexions entre échangisme et commerce du sexe, l'évolution de la marchandisation du sexe (et du sexe des femmes en particulier), ne s'arrêtent pas là. D'autres exemples sont significatifs comme l'évolution des pratiques au Cap d'Agde Naturiste où l'on peut d'ailleurs voir le soir, dans les rues, au milieu des défilés de lingeries sexy (en grande partie féminines), les stars européennes de la pornographie en vacances. Devant le scandale que représentait l'exhibition des libertin-e-s sur la plage coquine, s'est développé une conjonction d'intérêts entre les commerçants et les responsables municipaux visant à invisibiliser des pratiques que la morale réprouve, tout en maintenant la manne financière qu'elles sous-tendent. S'est mis en place une politique de gestion des espaces semi-publics entre Mairie, syndicat des copropriétaires et commerçants échangistes. Les élu-e-s ont fait la chasse aux pratiques publiques et gratuites, tout en favorisant l'implantation d'immenses complexes commerciaux non-conformistes (17) où hommes et femmes peuvent se livrer à leurs jeux sexuels à la seule condition de payer l'entrée. Et cette tendance est confirmée dans le débat sur l'insécurité des lieux de drague publics (et aussi gratuits) situés en périphérie des villes. Une revue donnait dernièrement ce conseil : Allez dans les boîtes échangistes, c'est plus sûr !.
Alternatif aux sexualités récréatives gratuites mais insécures, ou à la prostitution de rue, le commerce échangiste, la plupart du temps dirigé par des hommes, centralise les échanges sexuels dans des lieux connus et balisés. Comme les back-rooms gays étudiés par Rommel Mendes-Leite (1999) qui "normalisent" la drague homosexuelle de rue, le commerce échangiste participe ainsi à de nouvelles formes de normalisation et au contrôle masculin de la sexualité, au dépens des personnes prostitué-e-s.
En dehors de ces aspects commerciaux volontairement invisibilisés, les lieux échangistes sont d'abord pour les adeptes des espaces de rencontres sexuelles. Nous avons cherché à en comprendre la dynamique, et le sens de ces pratiques, pour les hommes et pour les femmes.
(17) Au Cap d'Agde Naturiste, depuis très longtemps, toutes les discothèques sont libertines. Sont apparus depuis 1998, parallèlement aux actions policières contre les exhibitions publiques, un sauna (ouvert toute la journée), l'ouverture des clubs l'après-midi et la création d'un multiplexe du sexe avec restaurant, bar, boutiques et backroms. D'autres projets de cette envergure, sous-tendus par des capitaux importants, seraient à l'étude.
L'échangisme : une proposition principalement masculine
D'abord, à n'en point douter, excepté pour quelques femmes dont nous aborderons le discours infra, l'initiative pour entrer dans l'échangisme est masculine. Les pratiques dites non conformistes (par le milieu) correspondent d'abord au désir des hommes de vivre des relations sexuelles avec plusieurs femmes de manière successive et/ou simultanée. Dans un nombre non négligeable d'interviews de couples, les pressions, parfois même le chantage de la part du conjoint sont manifestes face aux hésitations, aux pleurs et aux peurs de la compagne qui, en définitive, cède pour ne pas le perdre et/ou pour lui faire plaisir. Toutefois, les paroles des femmes ne peuvent se réduire à des descriptions de ces formes de violences, dont certaines constituent de véritables injonctions à la disponibilité sexuelle. Certaines expliquent qu'elles aussi ont, ou désirent avoir, des relations extra conjugales et que l'échangisme a été un moyen de vivre ensemble ces autres désirs. Sans doute, les femmes qui aiment ces sexualités plurielles ne les désirent pas toujours dans les termes et les formes que souhaitent leurs compagnons et les négociations ne vont pas sans difficultés. Elles veulent du sexe, mais pour elles le sexe, c'est aussi du temps, des mots, des attentions, un avant et un après; eux, tout en disant faire attention à elles (notamment dans les couples légitimes), veulent du sexe, des mots de sexe et encore du sexe. Hommes et femmes décrivent des évolutions dans l'échangisme qui, parfois, peuvent durer plusieurs années.
Les hommes seuls qui pratiquent l'échangisme ont bien souvent une vision dichotomique des femmes. Devant l'insuccès à persuader leurs conjointes ou par conviction, ils ont adopté le schème mental classique des hommes : la réduction de l'ensemble des femmes en deux catégories bien distinctes, celles qui sont leurs compagnes de vie et celles sur lesquelles ils peuvent fantasmer librement ; vision dichotomique qui est aussi celle du client de prostituées. Beaucoup ont été, ou sont encore clients de prostitué-e-s et consommateurs de pornographie. Pour eux, les femmes qui fréquentent les clubs sont des salopes, et en tous cas des femmes disponibles à leurs désirs.
La valence différentielle des sexes qu'analyse Françoise Héritier s'exerce ici de manière particulière. Dans la plupart des commerces qui se réclament de l'échangisme, les femmes seules ne paient pas l'entrée des établissements. La seule condition (valable pour toute femme, seule ou en couple) est qu'elle donne à voir une vêture de femme, en particulier qu'elle ne porte pas de pantalon (18). Les couples payent une entrée dont le prix, dépendant des villes, se situe entre une à deux fois le prix ordinaire d'une discothèque ordinaire. Les hommes seuls payent souvent le double d'un couple. Ils veulent alors rentabiliser leur mise, et accroissent les pressions sur les femmes pour qu'elles cèdent à leurs désirs.
Les femmes en nombre réduit qui fréquentent seules ce type de commerce expriment différentes motivations. Plusieurs d'entre elles, homosexuelles, viennent draguer des femmes, et acceptent de le faire sous le regard du conjoint ; quelques unes, sans être travailleuses du sexe, cherchent un homme, un conjoint, qu'elles aimeraient trouver parmi les clients fortunés qui fréquentent ces établissements. Elles disent apprécier la gratuité d'entrée, parfois, la "générosité" de leurs amants et se déclarent moins harcelées dans ces commerces que dans les discothèques ordinaires. Une fois leur conjoint trouvé, il est fréquent de les retrouver en couple dans les mêmes lieux. Enfin, quelques unes déclarent aimer la sexualité anonyme et plurielle, avec des hommes et des femmes.
(18) Certains responsables d'établissements essayant d'imposer ces tenues y compris aux animatrices de prévention sida, alors qu'ils acceptent sans problème des hommes bénévoles travestis. La butch femme (lesbienne) n'affichant ni les critères esthétiques, vestimentaires et corporels, ni les attitudes traditionnellement associées au genre féminin semble être la figure repoussoir de l'hétéronormativité contrôlée par les hommes
L'échangisme en couple
Non exclusifs, mais emblématiques de la population échangistes, les couples qui fréquentent établissements et lieux de drague permettent, à travers leur discours, d'accéder aux difficultés qu'ont hommes et femmes à négocier des scripts sexuels communs (Simon et Gagnon, 1986), d'autant plus quand ces imaginaires font intervenir d'autres personnes, des deux sexes. Les parties d'interviews qui traitent des attentes des hommes et des femmes en couples illustrent ce qu'écrit Michel Bozon suite aux études quantitatives sur les sexualités : Il existerait une double dépendance asymétrique des hommes et des femmes à l'activité sexuelle. Chacun attend beaucoup pour lui-même, mais ces attentes ne sont pas ajustées. Dans le couple stabilisé, l'attente masculine valorise l'activité sexuelle comme renouvellement perpétuel du désir (et donc comme moment de restauration de l'identité individuelle) ; l'attente féminine privilégie l'activité sexuelle comme expression de la permanence de la relation de couple (avec le pouvoir éventuel de résoudre les conflits conjugaux). Il existe donc une tension, toujours renaissante, entre l'interprétation individuelle (la sexualité dans la construction de l'individu) et l'interprétation conjugale (la sexualité au service de la relation) (Bozon, 1998 : 231). Dans le même registre, Albéroni montre que deux genres littéraires, la pornographie et le roman sentimental, mettent particulièrement bien en relief les imaginaires distincts qui structurent l'érotisme des hommes et des femmes et les "danses nuptiales" qui les ritualisent : L'érotisme féminin a besoin détapes en douceur, par paliers presque insensibles. Lhomme veut tout, et tout de suite. Tel quil se présente spontanément, le désir de lhomme est toujours invasion, intrusion brutale et violente (1987 : 94). L'érotisme se présente alors pour ce sociologue comme un processus dialectique qui va du continu au discontinu, qui sous-tend l'axe porteur de la différence féminin-masculin. Au lieu de lisser une définition de l'érotisme en l'asexuant, il nous est apparu plus heuristique de privilégier une analyse du double standard asymétrique qui s'applique à l'ensemble des pratiques masculines et féminines, déjà repérés dans nos travaux sur la violence domestique (1991), les conceptions du propre et du rangé (Welzer-Lang, Filiod, 1993) et de l'amour. Effets des rapports sociaux de sexe qui les construisent comme êtres sexués (ou genrés), hommes et femmes, même s'ils/elles utilisent les mêmes mots ne parlent pas toujours la même langue, pourrait-on dire.
Nos résultats confirment largement ce paradigme asymétrique lié aux rapports sociaux de sexe et à la domination masculine déjà suggéré par Nicole-Claude Mathieu (1985).