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L'échangisme:

Une multisexualité commerciale
à forte domination masculine



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Un public divers, en extension,
composé majoritairement d'hommes


Le nombre de lieux commerciaux échangistes a fortement augmenté à Lyon au cours de notre étude, puisqu'ils étaient 9 en 1993 et dépassaient la vingtaine dès 1996 (10). Parallèlement une clientèle de couples relativement jeunes se développait. En comparant l'étude que nous avions effectuée sur les établissements gays (Welzer-Lang Daniel, Dutey Pierre 1994) et celle-ci, on peut déduire qu'aujourd'hui, en France, un backroom (11) sur trois est échangiste. En recoupant des données liées aux fichiers de certains clubs, certaines revues de petites annonces, et à la population fréquentant le Cap d'Agde, on peut estimer à plusieurs centaines de milliers (12) le nombre de ceux et celles qui fréquentent la “planète échangiste”.

Face à un phénomène qui apparaît atomisé, caché, qui se laisse peu circonscrire, avec tous les risques de généralisation abusive que cela implique, nous avons tenu à quantifier les données objectives que donnent à voir le milieu. C'est ainsi que nous avons analysé les petites annonces de rencontre de manière quantitative (voir encadré).
Outre ce que nous apprend l'analyse de contenu, nous avons pu dégager une répartition de la population dont les hommes seuls représentent plus de la moitié (51%), loin devant les couples (41% dont 2% se présentent sans lien conjugal) et les autres composantes non-conformistes (femmes seules : 3,5% ; travestis : 2 à 3% ; groupes divers : 2 à 3%) [voir tableau]. Les hommes (seuls ou en couple) représentent donc près de 75 % de la population qui se réclame de ces pratiques à travers les petites annonces. Nos observations empiriques dans les clubs, sauna et autres lieux de drague, sont congruentes avec ces données.

Tableau1: Distribution des auteurs de petites annoncesdans un numéro de revue échangiste

Types de petites annonces
(Swing n° 38)
Nombre de petites annonces Pourcentage
Couple H/F 388 38. 8 %
Hommes seuls 512 51. 2 %
Femmes seules 35 3,5%
Hommes Travestis 19 (3) 1. 9 %
Duos ou Groupe d'hommes 7 0. 7 %
Duos ou groupe de femmes 1 0. 1 %
Groupes mixtes (1) 16 1. 6 %
Duos Mixtes(2) 22 2,2%
Total 1000 100%

(1) Groupe d'hommes et de femmes sans précision de liens érotiques ou conjugaux
(2) Couple H-F se présentant sans lien conjugal ou érotique
(3) Ce chiffre passe à 27 si on intègre les travestis occasionnels

On est loin des connotations de sens commun qu'évoque le terme échangiste. Nous avons aussi constaté que l'échangisme est une pratique à forte mobilité géographique dans laquelle des couples, des hommes seuls, n'hésitent pas à parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour des rencontres ou des soirées en club, ce qui favorise l'anonymat. La cartographie des établissements, comme l'origine géographique de ceux et celles faisant publier des annonces de rencontre montrent des densités de population plus importantes en Ile de France, dans la vallée du Rhône et dans le sud de la France. Les incursions transnationales (avec l'Allemagne, la Belgique, l'Italie, l'Espagne) ne sont pas exceptionnelles non plus, ce que nous ont confirmé nos dernières observations effectuées pour la Commission Européenne. Le développement de ces pratiques est un phénomène européen.

Le public échangiste visible dans les établissements est très divers ; en fonction des lieux, des horaires, des soirées à thèmes (soirées femmes-bi, S-M, etc.), se superposent différentes populations. Une grande partie des lieux de rencontre accueille une population de 40 ans et plus, et dans certains lieux l'âge médian est plus important. Toutefois, on voit parallèlement émerger une minorité significative de jeunes entre 20 et 35 ans qui se sont d'ailleurs approprié-e-s certains clubs. L'après midi, le droit d'entrée des clubs, réduit à une consommation au bar, permet l'accès à des client-e-s aux revenus modestes, même si la présence d'ouvrier-e-s demeure rare ; les soirées pour couples, aux tarifs nettement plus élevés, sont essentiellement fréquentées par les classes moyennes et supérieures ; quant aux “parties privées” elles sont généralement réservées aux classes supérieures. Les orientations politiques sont elles aussi variées. Toutefois, une part non négligeable de la population et des responsables d'établissements affiche des sympathies liées à l'extrême droite (13). Et s'il y a encore quelques rares discours influencés par les théories de Wilhem Reich sur la “révolution sexuelle” (14), la majorité des adeptes défendent avec ferveur la notion de famille nucléaire, affichant socialement l'image de couples traditionnels.


(11) Ce terme est aujourd'hui utilisé de manière générique pour décrire les lieux, obscurs ou non — ils sont obscurs dans les lieux gays, mais pour ainsi dire jamais dans le milieu échangiste — où se déroulent des interactions sexuelles.
(12) En sachant que la fréquentation varie considérablement entre ceux, celles, qui pratiquent plusieurs fois par semaine, et ceux, celles qui ne s'adonnent à ces jeux qu'exceptionnellement.
(13) En septembre 2000, un texte d'appel à la création d'une association nationale échangiste, regroupant clubs, restaurants, boîtes de nuit, éditeurs, et sympathisants commençait ainsi : “ Tout d'abord, peu de gens nous contredirons, en France, nous ne sommes plus très gaulois depuis longtemps. Les gènes des concitoyens de Vercingétorix se sont bien dilués depuis deux mille ans d'invasions. D'ailleurs, notre malheureux et valeureux Vercingétorix lui-même, a payé cher de sa vie l'esprit gaulois. Jules César nous le décrit fort bien dans la Guerre des Gaules. Il nous montre comment il a brillamment mâté une à une les tribus gauloises, en fin psychologue, exploitant l'égocentrisme et le désunion régnant chez ses adversaires. Tout en conservant de nos ancêtres l'esprit critique et d'indépendance, éliminons tout comportement pouvant nous mener tout droit à la défaite de nos idéaux et projets. Car n'en doutons pas, notre philosophie, lorsqu'elle sera bien affirmée et structurée subira de terribles attaques de toutes parts, tel un raz de marée. Seule la cohésion de tous, autour d'idées fortes et une puissante structure nous permettra de résister contre les coups de boutoir qui nous attendent ”. Loisirs 2000, septembre 2000, n° 126, p. 89.
(14) Les libertin-e-s qui prônaient la Révolution sexuelle et le communisme sexuel comme formes de libérations politiques sociales au sein de réseaux particuliers ont, d'après plusieurs témoignages, arrêté ces pratiques collectives avec l'arrivée du sida dans les années 85-90. Seul-e-s quelques rares sexologues, souvent parisien-ne-s, défendent encore les pratiques de sexualités collectives comme thérapie.



L'échangisme, un segment du commerce du sexe florissant, concurrentiel à la prostitution de rue

Au delà de ce qu'en disent les adeptes, l'échangisme est aussi une forme de commerce du sexe. En effet, en dehors de l'échange “gratuit” des conjointes, le budget échangiste doit intégrer l'entrée des clubs et saunas, le minitel, les revues, les sex-shops, les vêtements sexy (pour les femmes)… Le lien avec la pornographie est direct. Non seulement celle-ci est diffusée dans les clubs (voir infra), mais les revues échangistes produisent et vendent de la pornographie. Une de ces revues, emblématisée par le prénom de sa responsable, qui se présente comme la “reine du porno”, propose même au couple de venir filmer leurs ébats. Une autre revue, d'abord liée aux films pornographiques est maintenant devenue spécialiste des annonces échangistes.
Mais en dehors de la pornographie, l'élément central du commerce du sexe reste la prostitution. Notre hypothèse est que l'échangisme participe de la recomposition de la prostitution, de la concurrence entre différents modes de gestion de la multisexualité masculine. Ici, la concurrence avec la prostitution traditionnelle s'explique aisément. D'une part, comme le souligne Lilian Mathieu (1998) l'actuelle perte d'attrait d'un grand nombre d'hommes pour la prostitution de rue correspond à une modification des conduites érotiques masculines, désormais soumises à “une injonction de séduction”. Il est alors nettement plus valorisant pour un homme de se présenter comme “libertin” que comme client de prostitué-e. D'autre part, on imagine mal une travailleuse ou un travailleur du sexe offrir pour 300 à 500F (le prix d'entrée dans une soirée trio pour un homme seul) l'ensemble des services que celui-ci seul peut obtenir “gratuitement” lors des rencontres avec les couples, sans même compter le buffet avec vin à volonté. Ces hommes seuls, appartenant en général à des milieux aisés, expliquent volontiers en quoi les lieux libertins, accueillants, chauffés et conviviaux, sont nettement préférables aux anciennes rencontres, pas toujours sûres, dans le cadre de la prostitution traditionnelle.
Mais le parallèle ne s'arrête pas là. Ainsi nous avons pu constater que certains gérants de clubs en manque de clientes pour satisfaire les consommateurs masculins, ont recours à ce qu'ils qualifient pudiquement “d'hôtesses”, “d'animatrices”, c'est-à-dire des travailleuses du sexe qui n'en ont ni le nom, ni la rétribution (15). De plus, certains hommes proposent directement services et/ou rétribution monétaire contre disponibilité sexuelle. Les témoignages de telles requêtes, émanant tant du personnel féminin que des usagères ordinaires de ces lieux, sont multiples. Ainsi, pour une partie des clients, il semble évident que toute femme (ou tout jeune homme) est susceptible d'accepter des rétributions. Il arrive cependant que le glissement vers le travail sexuel soit plus subtil. Nous avons ainsi rencontré Sylvaine, étudiante en sociologie, à peine majeure et vivant encore chez ses parents. A travers les clubs échangistes, par amour et par “jeu”, elle est passée sans même s'en rendre compte, du statut de “jeune fille mignonne” à celui de prostituée pilotée par son “ami” initiateur, puis au rôle d'entremetteuse faisant tomber ses amies dans le travail sexuel tout juste indemnisé.
En tous cas, au moment même où, suite à l'action des services de Police dans le cadre de la lutte contre le proxénétisme et à la diffusion du féminisme dans le milieu prostitutionnel (Welzer-Lang et al, 1994), les prostitué-e-s de rue s'affranchissent du contrôle et du racket des maquereaux (16), les entrepreneurs du sexe (en général des hommes) trouvent des formes pour récupérer la manne que représente la mise en commerce de la sexualité féminine. Là-aussi, la domination masculine, contestée par des femmes, se réorganise.


(15) En général non déclarées, elles sont payées au smic plus les pourboires. Ceux-ci dépendent naturellement des services qu'elles offrent, ou, dit plus pudiquement, “ de la manière dont elles s'intègrent à l'ambiance ” (un patron de club).
(16) En juin 2000, les services de Police de Lyon évaluaient à 10% le nombre de prostitué-e-s contrôlé-e-s par un souteneur.




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