Le commerce du sexe se développe et se diversifie. Pourtant, suite aux luttes féministes menées contre la domination masculine, seule la prostitution de rue semble être aujourd'hui un sujet controversé, tant dans le mouvement féministe, qu'au sein des instances européennes chargées de légiférer. Dans ces débats, tout se passe comme si les réalités du commerce du sexe, du travail sexuel, étaient restées les mêmes depuis une cinquantaine d'années. Or, le libéralisme a renforcé, à travers ses modes de diffusion massive et la concentration de capitaux, l'exploitation masculine du capital symbolique, esthétique et sexuel des femmes. Certains discours de sens commun aimeraient nous opposer une sexualité tarifée et prostitutionnelle, un isolat du social, survivance d'une époque dépassée, à un regain de liberté des murs où, dans des établissements adaptés qui s'autoproclament libertins non-conformistes, hommes et femmes, en couples, pourraient s'adonner à un nouveau libertinage dénué de contraintes.
Notre article aborde l'échangisme, une sphère particulièrement florissante et lucrative du commerce du sexe, concurrentielle à la prostitution, et à l'autonomie récente d'une partie importante des travailleuses et travailleurs du sexe que nous avons étudié précédemment. Nous abordons successivement quelques données objectives sur ce commerce, puis nous discutons de cette pratique qui se présente comme conjugale, égalitaire et novatrice dans les formes de sexualité qu'elle intègre.
Une réelle difficulté de cette recherche tient au peu de travaux centrés en France sur l'étude des lieux et pratiques du commerce du sexe et à la volonté de discrétion de ces commerces. Hormis les études et les analyses sur la prostitution de rue (1), les observations du Docteur Valensin (2) qui décrit l'échangisme de manière quasi entomologique (ce qui n'exclut pas loin de là le prosélytisme), ceux de Bartell qui questionnent les cadres sociaux de l'échange chez les bourgeois américains en 1971, quelques mentions dans la littérature ethnologique américaine sur des pratiques ethniques d'échange de femmes (Wallace, 1969), des travaux sur le multipartenariat entre hommes (Bolton, 1992, 1995 ; Mendes-Leite, 1997), rares sont les tentatives de déconstruction du phénomène. La multisexualité, le fait d'avoir des pratiques sexuelles avec plusieurs personnes dans le même lieu, en même temps ou de manière successive, ici étudiée à travers ce qui se nomme l'échangisme, n'a jamais semblé être un objet légitime dans les sciences sociales.
(1) En particulier les travaux sociologiques qui ont accompagné la prévention du sida (Welzer-Lang et al., 1994, Pryen, 1999, Mathieu 2000) et les analyses socio-juridiques autour de la commercialisation du corps des femmes (Louis, 1992, 1997).
(2) En 1973, le docteur Valensin publia un ouvrage intitulé Pratique des amours de groupe, reflet de 15 années déchangisme vécu par lauteur dans la région parisienne. A l'époque, l'échangisme concernait surtout les classes supérieures de la société et recourait massivement à l'utilisation de femmes prostituées.
La planète échangiste :
une combinatoire d'espaces et de temps différents
Pour comprendre les pratiques des adeptes de l'échangisme, le sens que recouvrent ces pratiques dans leurs vies personnelles, nous avons multiplié les sources d'investigation (voir encadré). Nous nous sommes rapidement rendus compte que le terme échangisme est un terme générique, voire même, en regard avec le nombre d'hommes seuls qui composent la population échangiste, un leurre, désignant des pratiques multiples. L'échangisme, ou tout autre terme utilisé de manière analogique (non-conformisme, pratiques libertines, libertinage) (3) va des frontières (et parfois au-delà) du travail sexuel aux rêves dits conjugaux d'une sexualité autre.
L'échangisme, commercial ou non, donne à voir un ensemble de lieux, et de temps qui s'articulent les uns aux autres. D'une part, le commerce libertin propose des lieux de rencontres clos, qui se présentent comme privés et sélectionnent leur clientèle : clubs, saunas (4), restaurants. Ceux-ci organisent des soirées pour couples (5), des soirées trios (où l'on limite [en théorie] le nombre d'hommes seuls) et des soirées mixtes (où tout le monde peut rentrer ce qui signifie beaucoup d'hommes seuls). Dans les grandes villes, la quasi totalité des saunas et de nombreux clubs sont aussi ouverts l'après-midi, sans sélection à l'entrée. Parallèlement à ces lieux commerciaux, des soirées très privées sont organisées à travers des réseaux de particuliers. À côté de ces lieux clos, se trouvent des espaces de drague publics. Jouxtant souvent les lieux de drague gays (avec quelques interactions entre ces deux populations), ces zones sont nocturnes. Elles servent d'espaces de rencontre, entre couples, entre couples et hommes seuls, et/ou d'exhibition des femmes. Parfois aussi, des rencontres sexuelles (en particulier des gang bangs) (6) sont mises en scène dans ces lieux.
En dehors de ces espaces semi-publics, plus confidentielles, et plus contractuelles sont les rencontres à travers les petites annonces publiées dans des revues spécialisées, comme à travers les minitels et serveurs Internet (souvent liés aux revues échangistes). Là, dans l'anonymat, les couples (en général l'homme du couple), les hommes seuls, négocient au préalable les conditions d'accès aux femmes. A cela se superposent quelques associations de loisirs où l'échange sexuel se combine à des randonnées en montagne, des soirées festives.
Les revues échangistes donnent aussi les adresses de lieux frontières entre échangisme et travail sexuel : les sex-shops où des exhibitions de femmes sont organisées dans les cabines. Dans certaines villes moyennes, des établissements sont, tour à tour, bar à hôtesses la semaine, et pour couples le samedi soir. Parfois aussi, ce sont maintenant des lieux gais qui s'ouvrent à la population échangiste quelques soirs par semaine ou des clubs spécialisés qui proposent des prestations payantes (7). Bien évidemment, une lutte de légitimité oppose certains établissements qui se présentent comme de vrais lieux libertins ou échangistes et les autres qui, par manque de femmes libertines, sont obligés de faire appel à du personnel payé.
L'été, en France, à côté de quelques campings ou hôtels pour couples qui mélangent dans leur présentation naturisme et non-conformisme, des plages naturistes sont utilisées comme lieux de rencontre (8). Le Cap d'Agde Naturiste constitue le plus grand lieu de rencontre échangiste d'Europe. Jusqu'à 1998, en juillet et août, chaque jour après 18 heures (moment de départ de la police des plages), sur la plage coquine et dans les dunes qui la jouxtent, à côté de la plage gay, des centaines, voir des milliers de personnes (des couples et des hommes seuls appelés mateurs, branleur par les couples) s'ébattaient à la vue de tous et toutes (9). Depuis, la municipalité et les pouvoirs publics ont renforcé la présence policière, interdit l'accès aux dunes et laissé s'ouvrir les clubs et autres commerces du sexe les après-midi. Il n'y a plus d'exhibitions ou de sexualité dans les espaces externes.
(3) Depuis 1999, pour se démarquer de l'échange des femmes que connote échangisme, donner une image plus progressiste du milieu, plusieurs revues et adeptes utilisent le terme mélangisme.
(4) Aujourd'hui, en France, la plupart des saunas sont des lieux de rencontres sexuelles, que celles-ci concernent les populations homo ou hétérosexuelle.
(5) Dans les faits, dans la plupart des soirées, même réservées aux couples, un homme seul connu et/ou prêt à payer cher peut accéder à l'établissement.
(6) Mise à disposition sexuelle d'une femme à un nombre important d'hommes de manière simultanée ou consécutive.
(7) Par exemple ce lieu S-M du sud-ouest de la France, répertorié comme commerce libertin par les revues échangistes qui proposent des prestations de Maîtresse S. à 1500 F la séance.
(8) Une revue échangiste en publie la liste et les plans d'accès chaque année.
(9) Voir les descriptions assez réalistes qu'en donne Houellebecq (1998).