logo
L'échangisme:

Une multisexualité commerciale
à forte domination masculine



Suivante


Encadré : la recherche et sa méthode

Cet article synthétise quatre années de recherches ethnographiques menées sur un ensemble d'espaces différenciés que nous avons qualifié de “planète échangiste” pour traduire la singularité de ces pratiques et le fort sentiment d'étrangeté qui envahit tout-e novice qui pénètre ces espaces. Notre étude s'est prolongée jusqu'à ce jour à travers l'accompagnement des actions de prévention du vih menées par l'association Couples Contre le Sida..

Notre méthode sur les lieux de consommation sexuelle, que nous qualifions “d'observation participante” a déjà été présentée (Welzer-Lang, Barbosa, Mathieu,1994 ; Welzer-Lang, 1999) et débattue lors de rencontres scientifiques (Bozon, 1995). La discussion a été reprise par d'autres collègues. Ainsi, Rommel Mendes Leite parle de “participation observante” (1992), puis devant les incompréhensions qu'a provoqué cette appellation, avec Pierre-Olivier de Busscher, après avoir présenté un large éventail de terminologies utilisées à l'étranger, ils utilisent les termes de “participation modérée” pour leurs travaux (1997). Cette méthode a aussi fait l'objet de réflexions au niveau international, en particulier sur les problèmes éthiques qu'elle pose appliquée dans les lieux de consommation sexuelle (Bolton, 1995) et les difficultés d'interprétation qu'elle engendre (Kulick, Wilson, 1995). Bozon en signale aussi les limites qui tiennent pour lui à l'obligation d'invisibilité de l'activité sexuelle (Bozon, 1999).
Pour notre part, nous avons observé les interactions dans les lieux échangistes avec, dans un premier temps, un statut de voyeur/voyeuse, une place tout à fait légitime dans ces lieux où de nombreuses personnes “ne font rien”, comme on dit dans le milieu libertin. Ce statut de novice, que nous avons volontairement entretenu (1), s'est progressivement dissipé au fur et à mesure que notre étude et nos actions de prévention de lutte contre le sida ont été connues et discutées (2). Notre étude prit plus alors la forme d'une recherche-action, et notre présence fut soutenue par ceux et celles voulant que le milieu échangiste se mobilise contre le vih. Nous devînmes alors des dignitaires, statut réservé à ceux, et dans une moindre mesure celles, souvent commerçant-e-s, qui quittent pour une raison ou une autre l'anonymat et à qui l'on prête une bonne connaissance des codes et de la structuration de ce milieu.

Les terrains
Outre les matériaux de terrain récoltés pendant quatre années d'observation dans l'ensemble des espaces qui se présentent comme non-conformistes et échangistes (d'abord dans la région Rhône-Alpes, puis sur l'ensemble de la France), nous avons analysé les petites annonces à travers l'étude qualitative de deux numéros d'une revue nationale qui s'adresse spécifiquement aux échangistes. Nous avons soumis deux numéros du magazine Swing (n° 24 et 38) à une étude sémio-lexicographique pour l'un, et une étude empirique de 1000 annonces pour l'autre (Welzer-Lang, 1998). Par la suite, nous avons étudié 230 lettres de réponse à des petites annonces fournies par un informateur dont 189 émanaient de particulier-e-s, les autres représentant des offres commerciales (photo, vidéo, lingerie…). Au cours de cette étude, nous avons aussi réalisé 51 entretiens semi-directifs avec les hommes et les femmes seul-e-s ou en couples, des “dignitaires” de la planète (responsables ou personnel de commerces : clubs, saunas, revues, services de voyages…).
Les entretiens d'une durée moyenne de 90 minutes ont porté sur les carrières sexuelles et affectives des personnes interrogées, leur entrée puis leurs pratiques socio-sexuelles dans l'échangisme, la place de ces pratiques dans leur vie personnelle et conjugale, les perceptions et pratiques face au sida, etc. Dans le même temps, nous avons ethnographié le Cap d'Agde Naturiste deux mois durant et pendant trois années successives, en vivant sur le site pour y mettre en place la prévention sida. Dans un second temps, nous avons bénéficié d'un contrat européen et comparé les situations françaises, italiennes et espagnoles.

Cette étude a reçu successivement le soutien financier de l'AFLS (Agence Française de Lutte contre le Sida), de la Division sida de la Direction Générale de la Santé, et de l'ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida). Elle a été complétée par une comparaison européenne financée par le Programme communautaire de prévention du sida et de certaines autres maladies transmissibles (DGV).
Dans l'ensemble de cette étude, nous avons été assisté par de nombreuses personnes. Isabelle Million, vidéaste, a participé à une grande partie des observations de terrain, Yura Petrova a réalisé l'étude lexicographique des petites annonces, Jacques Laris s'est astreint au traitement manuel des petites annonces, Sylvie Tomolillo a participé à l'analyse des entretiens.


(1) Très souvent, à la différence des lieux gays, quand les adeptes de l'échangisme repèrent des novices, ils/elles leur expliquent verbalement les codes d'interaction et de présentation de soi dans ces lieux.
(2) Pendant toute une période de l'étude nous avons signé, sous pseudonyme, des articles dans les revues échangistes où nous commentions nos découvertes du milieu et les résistances à la prévention du Vih.



Sommaire
Suivante
haut