Manifeste pour une
bisexualité radicale

Daniel Welzer Lang






Nous sommes bisexuel-le-s parce que nous aimons vivre nos désirs, nos amours, nos sexualités, nos sensualités, avec des hommes et avec des femmes ; de manière conjointe, simultanée ou successive, de façon permanente ou temporaire.

Nous sommes radicales et radicaux en remettant en cause la domination masculine par laquelle les hommes s'attribuent le pouvoir sur les femmes, notamment à travers l'hétéronormativité, le couple (le deux) et la politisation naturaliste des désirs et des corps désirants et/ou désirés.
Nous sommes radicales et radicaux en luttant contre la division hiérarchique et asymétrique que produit le système de genre qui nous attribue un sexe dit biologique à travers quelques éléments d'anatomie érigés en fétiches de la différence.
Nous sommes radicales et radicaux en luttant contre les violences de toutes sortes qui contraignent les femmes à céder à l'Ordre masculin. Ordre normatif qui tout en traversant à des degrés divers le vécu identitaire des gais, des lesbiennes, des bi, des transsexuel-le-s et des transgenres, leur assigne des positions marginales..
Nous sommes radicales et radicaux en refusant de symétriser situations des femmes et des hommes, des gais et des lesbiennes, des bisexuels et des bisexuelles. Nous affirmons que les rapports sociaux de sexe, les effets de la domination masculine, concernent aussi ceux et celles qui revendiquent d'autres identités sexuelles.
Nous sommes radicales et radicaux parce que nous analysons le masculin, comme un ordre de pouvoir où l'homophobie — que l'on décline en gaiphobie, lesbophobie, biphobie, transphobie — structure les rapports de pouvoir entre hommes, entre femmes, à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. Nous refusons les analyses naturalistes qui essaient d'expliquer le monde, les relations de pouvoir, les catégories de sexualité. Nous affirmons la nature contingente et sociale des relations humaines, et des typologies à travers lesquelles on lit les sexualités.
Nous sommes radicales et radicaux parce que nous refusons l'intégration des transgenres, des lesbiennes, des bi, des transsexuel-le-s et des gais dans un ordre politico-marchand où nous devrions cacher ceux et celles qui déplaisent à l'Ordre viril : les folles, les tantouses, les butchs, les camionneuses… Nous affirmons ne pas vouloir être enfermé-e-s, ghettoïsé-e-s dans les commerces qui se présentent comme des porte-parole légitimes. Notre message, nos désirs, notre visibilité, ne sont pas capitalisables.
Nous sommes radicales et radicaux car nous lions nos luttes à celles menées par nos sœurs et nos frères issu-e-s des classes exploitées par le néo-libéralisme, l'immigration coloniale, le pillage des pays pauvres.
Nous sommes radicales et radicaux en nous alliant aux personnes les plus exploitées, notamment celles qui, pour vivre ou survivre, par choix ou non, vendent des services sexuels. Y compris aux gais, aux lesbiennes et aux bi.

Bref, nous sommes pour une bisexualité radicale
— qui permette aux hommes et aux femmes, aux transsexuel-le-s, aux transgenres, de mieux vivre leurs désirs sans contraintes précatégorisées,
— qui visibilise nos choix de ne pas être obligé-e-s de choisir entre les hommes et les femmes ; qui intègre nos désirs de dépasser la bicatégorisation et le différentialisme.
— qui nous place sans ambiguïté à côté des lesbiennes et des gais, et de toutes les personnes exploitées, dominées, dans les luttes pour la liberté et le plaisir.

La bisexualité radicale est une identité queer, au sens où elle est et n'est pas une identité sexuelle. Face aux gaiphobes, transphobes, lesbophobes et biphobes de toutes sortes, face à ceux et à celles qui veulent nous imposer de choisir la couleur et le sexe de nos amours, nous affirmons haut et fort que notre bisexualité est un véritable mode de vie, une vision de l'existence, un choix de ne pas choisir ; Et en même temps, nous affirmons notre soutien à celles et ceux qui refusent les identités sexuelles, comme n'étant que les produits du système hétéronormatif et patriarcal où la domination des femmes, l'aliénation des hommes est inhérente à la division de l'espèce humaine, du monde, en deux.
La bisexualité est une stratégie politico-discursive multiforme qui dénonce le totalitarisme de la cosmogonie binaire, ou dit en d'autres termes une manière politique de dire nos oppositions à un monde clivé par les oppositions binaires et totalitaires : homme/femme, homo/hétéro… où nous sommes sommé-e-s de choisir.

Contre les prisons du genre, nous affirmons que nous voulons tout, que nous ne voulons pas découper nos corps, nos désirs. La bisexualité radicale se veut pédagogique. Nous montrons dans les faits, avec nos corps, nos désirs, nos mots qu'il n'est pas nécessaire pour un homme de bander pour jouir, ni pour une femme d'être soumise à la pénétration. Nos peaux, nos sourires, nos corps sont les textes érogènes où s'écrit la disparition du genre, les textes où s'entremêlent nos désirs les plus fous, notamment ceux que l'Ordre hétéronormatif n'arrivera jamais à commercialiser, à idéologiser, à normaliser.

Contre la volonté de certains gais et de certaines lesbiennes de nous dénier notre identité bisexuelle sous prétexte qu'eux, qu'elles, ont utilisé le terme de bi dans leur come-out, nous affirmons nos ressemblances et nos différences. Notre come-out se fait à côté des gais et des lesbiennes, des hommes et des femmes hétérosexuel-le-s non hétérocentré-e-s.
Notre come-out, comme toute sortie du placard, dénonce aussi l'hypocrisie de l'érotique dit hétérosexuel :
— des hommes qui donnent à voir, à entendre, tous les signes de conformité aux valeurs familialistes et conjugalistes, s'adonnant en secret à des pratiques homosexuelles,
— les mêmes hommes (ou d'autres), fantasmant ou organisant à travers le commerce du sexe des relations sexuelles entre femmes à usages masturbatoires masculins ; scènes répétées à foison dans la pornographie dite hétéro.
Nous affirmons le droit à la multisexualité sans honte, sans rejet, sans violences imposées.

Le monde hétéronormé nous assigne souvent une place de traîtres, d'insoumis-e-s et d'infidèles. Nous la revendiquons.
Nous voulons trahir l'hétéronormativité parce que c'est un système de réclusion des femmes dans le domestique, une politique d'enfermement des hommes dans le professionnel, un monde marchant constitutif des oppressions et des inégalités où le corps des femmes, ou des hommes mis en situation de femmes, sert de monnaie entre les hommes qui se partagent les pouvoirs.
Nous sommes, et nous resterons, des insoumis-e-s aux catégories, y compris celle par laquelle nous nous définissons, et par laquelle vous prendrez l'habitude de nous définir. Quand, suite à nos luttes, la bisexualité sera d'usage courant, nous inventerons autre chose. Nous voulons nous insoumettre aux petites cases qui limitent nos désirs et nos vies.
Nous sommes aussi profondément infidèles. Infidèles aux injonctions de l'Eglise qui tend à amalgamer sexualité et fécondité. Lorsque nous voulons vivre avec des enfants, nous voulons faire exister des biparentalités en dehors de la reproduction de l'ordre androcentrique, agiste, viriarcal ou patriarcal ; cet ordre-mascarade qui impose aux femmes la reproduction au nom du père-mari et aux enfants soumission, respect et dépendance.
Nous sommes infidèles au Dieu-Couple qui dicte qu'il suffit d'être deux pour survivre dans nos sociétés, ou que seules les relations longues et investies sont importantes. Nous sommes infidèles à la famille. Nous revendiquons l'ensemble de nos amours, les furtifs et les autres. Face à l'obsolescence de la famille nucléaire, à la pacsisation des amours lesbiens ou gais (l'obtention de demi-droits pour les homosexuel-le-s), nous voulons inventer de nouvelles solidarités sociales, sexuelles où nos attirances, nos sensualités, nos désirs se moquent du nombre, du sexe, de l'origine et de la nationalité des personnes décidant de partager tout ou partie de leurs vie.







Voir aussi:
Les bisexuel-le-s et l'échangisme
Voir aussi: Entre commerce du sexe et utopie: L'échangisme
Voir aussi: Dossier: Orientations, identités, pratiques sexuelles
Voir aussi: Notre rubrique: Annuaire, section: Multisexualités