Léchangisme : une forme de commerce du sexe ?
Résumé de débats
Françoise Guillemaut :
On assiste à deux grandes évolutions en matière de prostitution.
La lutte contre le proxénétisme a permis quà lheure actuelle, la plupart des filles (terme générique qui comprend hommes et femmes) travaillent à leurs comptes ; parallèlement la prostitution masculine augmente (arrivée de jeunes garçons, travestis et transsexuels sur les trottoirs).
Dautre part la crise économique touche la prostitution de rue de manière très forte, le marché est fluctuant et certainement décroissant. Ce phénomène est lié également à lapparition dautres formes, dautres lieux ainsi quau développement de la télématique. Cette évolution de lieux de consommation sexuelle va certainement vers une normalisation des pratiques sexuelles.
La jonction avec léchangisme se situe à deux niveaux : les clients des prostituées de rues leur proposent de venir dans les clubs privés avec eux pour se présenter en tant que couple - ce point de jonction nest pas massif mais les filles en parlent. Les lieux de dragues échangistes sont proches des lieux de prostitution au niveau géographique et il arrive que le couple échangiste vienne demander les services de prostitué-e-s.
Jean Yves Le Talec :
Le secteur des lieux commerciaux homosexuels peut être pris comme une référence possible pour les lieux dits échangistes. Il y a de nombreux points communs, semble-t-il, y compris la variété des lieux (les saunas, les bars à back-room, les sex club, les soirées, les discothèques et pour le milieu gay, les cinémas pornos, des sex-shops....).
Il y a aussi la variété des usagers et la nature très variée également des modes de rencontres et dexpression du désir et de la sexualité.
Lexpérience du commerce du sexe homosexuel ne constitue pas un modèle exact mais peut éclairer lévolution de la planète échangiste sur plusieurs thèmes.
Le premier est celui du constat et du débat sur la visibilité. Ce débat continue de traverser la planète du sexe gay, milieu gay avec comme extrêmes, la discrétion appuyée de certains établissements comme les saunas, et à lautre extrême la visibilité revendiquée dautres lieux ou dautres milieux comme les bars queers. Cette visibilité avec le temps a fait évoluer les lieux, les clients et les pratiques. On peut avoir une réflexion en prenant comme référence le milieu gay ; à lextrême peut-on concevoir dans ce milieu gay la naissance dun radicalisme qui serait hétéro ou échangiste et qui pourrait donner lieu à un militantisme politique particulier, par exemple sur le sujet de la morale, ou bien contre le modèle dominant ou bien pour la liberté sexuelle ? Ce sont des débats que lon retrouve dans le mouvement queer avec ses différentes facettes.
Françoise Guillemaut :
Les frontières entre tous les lieux du commerce du sexe, cest-à-dire les personnes qui vivent le commerce du sexe et les lieux commerciaux où se pratique la sexualité, sont beaucoup plus perméables.
Le client est monsieur tout le monde.
On part du principe quune personne pratiquant le tapin ne le fait pas parce quelle a vécu toutes les misères du monde, mais parce quelle gagne sa vie.
Limpact qua eu le mouvement de libération des femmes sur la prostitution est de permettre de faire pratiquement disparaître le proxénétisme, dabord à cause de la loi Croissant mais aussi parce que les femmes prostituées ont un niveau de conscience qui a changé au fil des années 70. Larrivée des hommes dans le domaine de la prostitution a changé le rapport au client et au proxénète.
La prostitution a encore de beaux jours devant elle quelquen soit sa forme et malgré des difficultés financières des clients.
Daniel Welzer-Lang :
Quelques précisions ...
Il y a en Europe deux positions sur la prostitution. Un courant fortement influencé par léglise catholique et une génération de militants après la guerre qui considèrent que la prostitution est un esclavage. Quand une personne prostituée parle cest forcément son proxénète qui parle et toutes les femmes prostituées auraient été battues, violées, incestées...
Un autre courant plus pragmatique revendique le terme de travail sexuel, de commerce du sexe, de sexe tarifé.
Des personnes vivent sur le trottoir comme prostitué-e-s, et cest avec elles que lon doit faire alliance en terme de prévention sanitaire.
La politique de lÉtat français et de la Communauté Européenne a été de travailler avec les deux courants en même temps et de sappuyer sur les comités de personnes prostitué-e-s pour mettre en place la prévention sida, ce qui explique quil y ait plusieurs prostitué-e-s aujourdhui expert-e-s au ministère de la Santé.
Le concept queer...
A San Francisco, il y a des gens qui disent aujourdhui : Nous sommes queers car nous ne sommes pas comme la normalité hétérosexuelle classique, nous sommes homosexuel-le-s, lesbiennes, bi-sexuel-le-s, travesties, transgenders, crossgenders, genderfuckers. Lensemble de ces minorités ne représente peut-être pas la minorité. La minorité est peut-être dans lordre hétérosexuel normatif (papa, maman, à léglise tous les dimanches matin).
La vie sexuelle ou les choix didentité de genre des gens est beaucoup plus complexe que cela. Aux États-Unis on commence à voir des gens qui revendiquent les swingers (échangistes en américain) comme faisant partie des queers, comme une des catégories qui se juxtapose aux autres formes de sexualités différentes de lordre normatif.
Ignasi Pons :
En Espagne cest tout le contraire de la France.
Les trottoirs constituent lélément résiduel minoritaire de la prostitution (10%). En Espagne les informations sur la prostitution sont toutes fausses car les études faites sont toutes basées sur les trottoirs.
La majorité des prostituées sont des entraîneuses. Elles travaillent dans des locaux, ne sont pas obligées de se prostituer, prennent la commission de la consommation et si elles veulent, acceptent de se prostituer (une ou deux prestations par jour).
Il existe quelques prostituées dans le milieu échangiste mais on les remarque peu car la majorité dentre elles ne sont pas habillées comme des prostituées, mais de manière classique (classe moyenne haute).
Travailleur bénévole au PASST :
Les couples échangistes cherchent des travestis pour une consommation à domicile. Des travestis ou transsexuels passent des annonces dans des journaux, il y a échange dargent, léchangisme nest pas forcément propre à un espace.
Françoise Guillemaut :
Depuis 49, le fichage des prostituées est interdit par la loi en France, bien quelles le soient toutes par la police des moeurs.
Les femmes migrantes sans papiers voulant éviter le fichage ne travaillent jamais au même endroit, marchent, se rendent invisibles.
Les zones de la prostitution sorganisent en regard de la clientèle, il ny a pas de zones spécifiques. Cependant il existe des conflits de territoires (travestis-femmes).
Fred. P, responsable dune structure échangiste :
Il y a une forme déchangisme qui se tourne vers la prostitution et lorsque que lon parle de perméabilité entre léchangisme et la prostitution, il y a effectivement des couples qui vont chercher des prostitué-e-s, hommes, femmes ou travestis.
A partir du moment où il y a échange financier, il y a effectivement commerce du sexe.
Sur le plan éthique, le commerce est défini par je te vends quelque chose ; lorsque lon dit commerce du sexe cest que lon a vendu son propre sexe ou sa propre attitude sexuelle.
Sur le plan juridique il y a des contraintes, pour être commerçant il faut être enregistré à un registre de commerce ou à un registre des sociétés ou à un registre des artisans. Il y a derrière tout cela des encadrements juridiques qui sont plus ou moins prégnants et en loccurrence lorsque lon parle des nights club échangistes, des voyagistes il y a un encadrement pénal. Cela veut dire que lon ne se contente pas de faire une facture et de toucher de largent et une TVA. La perméabilité est là nulle ; les patrons des clubs ou autres ne pourraient toucher largent dune prostituée qui rentrerait dans un night club échangiste ou qui viendrait acheter un voyage car ils deviendraient des proxénètes au sens légal du terme ou plutôt au sens pénal du terme.
Un night club a une licence IV, autorisation de la mairie et de la préfecture de pouvoir vendre de lalcool et davoir en ce qui concerne les night club la licence V, cest-à-dire ouverture tardive. Tout ceci est à discrétion du maire, du commissaire de police. Le proxénétisme est un des cas de figure les plus flagrants et les plus usités par les commissaires de police pour faire fermer les établissements. Tous les patrons de boite font très attention de ne pas faire rentrer de prostituée.
Les prostituées qui infiltrent le mouvement échangiste ne sont pas habillées comme des prostituées que lon voit dans la rue.
Quest-ce quune prostituée peut bien venir faire dans une boite échangiste ? Pour une prostituée, il y a facturation de sa prestation à lunité de rapport (acte sexuel) ; dès lors se mélanger avec un groupe de vingt personnes nest pas avantageux pour elle. A mon sens, il existe donc très peu de prostituées dans les night club échangistes.
Des lois internationales ont été mises en place pour protéger notamment les prostituées dAsie et éviter les problèmes de pédophilie ; sur simple dénonciation de tourisme sexuel, une agence de voyage se retrouve fermée et le directeur mis en prison.
Le commerce du sexe concerne la prostitution mais aucunement les nights clubs et les agences de voyage.
Daniel Welzer-Lang :
Les hommes seuls qui veulent rentrer dans les soirées couples vont chercher sur les quais des femmes prostituées, rentrent avec elles (nous avons nommé ces femmes : les passeportes) et puis les femmes partent et les hommes restent. Plusieurs établissements ont donc interdit que les femmes partent seules mais en couple afin déviter de gérer le stock des hommes seuls.
Lutilisation du terme non conformisme ou échangisme est utilisé par des clubs pour autre chose que léchangisme de couple à couple. Dans lexplosion des clubs non conformistes qui se sont ouverts il y a les clubs traditionnels pour couple et les clubs qui sapparentent à des bars à hôtesses.
Dans le cadre global de ce qui se qualifie aujourdhui de club non conformiste, on a une diversité de points de vue entre les gens qui viennent du mouvement pur et dur échangiste et de lautre de ceux qui utilisent les termes du non conformiste pour être à une autre frontière dans lequel on va trouver des perméabilités.
Tout est possible, un homme qui paie mille francs pour rentrer dans une boîte peut payer une prostituée pour la nuit...
Fred. P :
Il y a des marchés consuméristes autour de léchangisme. Celui qui fait le commerce est celui qui vend, et non pas celui qui achète.
Il y a des clubs échangistes où il y a de la prostitution, une animatrice à qui lon verse des pourcentages sur les consommations des clients même si il ny a pas consommation physique, cest toutefois une forme de prostitution.
Ignasi Pons :
Il y a la définition légale du commerce du sexe qui saccompagne de cadres pénales et juridiques et il y a la définition conceptuelle.
Un homme dans la salle :
En Italie, la prostitution de rue compte environ 25000 femmes, y compris les transsexuels et les travestis. 90% de ces personnes sont immigrées et étrangères. Elles se trouvent le plus souvent en situation clandestine. La répression policière favorise la mobilité. ll y a une tendance à cacher la prostitution dans les banlieue des villes. Il existe cependant un zonage spontané dont la police ne tient pas compte.
Il y a aussi une autre variété de prostitution dans les saunas, les massages ou les maisons privées, qui comprend également environ 25 000 femmes.
Il existe une loi en Italie qui interdit louverture de locaux réguliers où peut se pratiquer la prostitution.
Les prostituées se voient proposer daller dans différents lieux échangistes.
Les hommes néchangent pas leurs femmes mais des prostituées. Cependant se pose un problème dargent car la prostituée vend une prestation, or dans léchangisme, il ny a plus de prestation.
Oscar Guasch :
On ne peut pas parler de perméabilité car lorsquune prostituée rentre dans un lieu échangiste elle ne fait pas la prostituée. On ne peut pas parler de prostitution dans léchangisme.
Roberta Tatafiore, journaliste :
On en arrive à un point de discussion et de discorde.
A savoir si léchangisme est assimilable au commerce sexuel devient un conflit permanent.
Le développement de mouvements de prostituées, de recherches, des groupes de sida a toujours été lié à la capacité de surmonter ce conflit.
La prostitution nest pas organisée par les gérants de clubs privés, à cause de la répression et de la possibilité pour la police de fermer létablissement. On ne peut toutefois pas dire quil y ait perméabilité entre échangisme et prostitution.
La prostitution est une petite partie du commerce sexuel, pensé comme lieu public de transgression. Le mouvement de prostituées non seulement revendique la prostitution comme un travail mais également comme une liberté.
Daniel Welzer-Lang :
Il y transgression dans léchangisme par rapport à la normalité de la vie conjugale. Dans le même temps, cette transgression se fait sous contrôle conjugal. Ce nest pas transgressif par rapport aux hommes seuls. Les interviews des hommes seuls montrent quils étaient souvent des clients de personnes prostituées. Ils comparent la situation comme si il y avait une offre de loisir ou de restauration. Là où il y avait uniquement prostitution de rue pour un homme marié voulant vivre dautres rapports sexuels, il y a maintenant une multiplication des offres de lieux, et pas uniquement ceux pour la consommation des corps, mais aussi les jeux, les fantasmes, les désirs. Appeler un téléphone rose, cest une consommation qui se rapporte au désir et à la sexualité tout en étant dun autre registre.
Aujourdhui il y a une diversité des offres sur le désir, le fantasme, la transgression ou la non-transgression (la multiplicité des lieux) au déficit de la prostitution de rue ou bien au risque dune diversification sociale au niveau des formes de consommation.
Roberta Tatafiore :
La hiérarchisation des offres est un produit de la modernité : la modernité est en train de déstructurer différentes communautés et à partir de là, cest évident, induit une hiérarchisation des offres à moins de contrecarrer cette hiérarchisation de notre propre volonté. Si le comité de prostituées italien et la Federsexe se mettent daccord sur leur propre définition de la liberté et si leur définition nest plus liée à leur intérêt particulier, on pourra alors surmonter la hiérarchie.
Daniel Welzer-Lang :
A mon avis, cela assouplit la hiérarchie, cela ne la surmonte pas. Il y a un éclatement des offres. Il ny a pas davantage de répression sexuelle - contrairement à ce que lon dit, on a jamais autant parlé du sexe que maintenant.
Il ny a jamais eu autant de propositions avec le désir et les fantasmes quen ce moment. Dans cette offre que lon peut qualifier de champ au sens de Bourdieu, il y a concurrence et augmentation dacteurs nouveaux et dactrices nouvelles. Par rapport au développement de léchangisme de ces dernières années chacun essaye de retrouver ses marques. La tendance actuelle est daccuser lautre, lorsquun champ se structure, les premières réactions individuelles ou collectives sinscrivent en situation de discorde, de conflit.
La prostitution nest pas un objet sociologique : la réalité sociologique est léchange économico-sexuel, dans le mariage comme dans la prostitution de rue. On peut ensuite définir des normes communes.
Oscar Guasch :
Il existe des lois différentes concernant la prostitution selon les pays. En Espagne il ny a pas de problème de proxénétisme, de violence, de délinquance autour de la prostitution. La définition de proxénétisme en France dit quune personne prostituée peut vivre avec une personne majeure si cette dernière peut justifier de ses ressources et quelle ne tire pas de bénéfice des ressources de la personne prostituée.
Roberta Tatafiore :
Il y a beaucoup de prostituées qui sont émigrées et qui ne bénéficient pas de contrat régulier lorsquelles travaillent dans les night clubs.
Fred. P :
Loffre dun night club est de vendre des verres à boire, lobjet social dune société comme les night clubs est la vente de boissons.
Daniel Welzer-Lang :
Il y a différents enjeux selon les définitions que lon adopte : celles du sociologue, du légaliste, celles des personnes prostituées.
On est actuellement en Europe sur une norme flottante de la prostitution. En France, on est abolitionniste, à savoir que lon est, pour labolition de la prostitution tout en parallèlement réglementant par la verbalisation de la police, lautorisation douverture ou fermeture détablissements ....
Au niveau de la communauté européenne il y a de gros enjeux de débats au niveau des lois en discussion sur la prostitution, entre les comités de prostituées, qui ont fait lexpertise et la preuve de leur efficacité au niveau de la prévention sanitaire et en terme de collaboration avec les pouvoirs publics, et avec dautres groupes sociaux qui émergent comme certaines sous formes commerciales, qui veulent participer aux débats.
Il y a dans certains pays européens une absence dacteur collectif et le débat alors devient complexe.