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Présentations

Entre commerce du sexe et utopie
L'échangisme

Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme de Toulouse (19-20 et 21 mars 1998)





“L’échangisme : une forme de commerce du sexe ?”

Résumé de débats

Françoise Guillemaut :
On assiste à deux grandes évolutions en matière de prostitution.
La lutte contre le proxénétisme a permis qu’à l’heure actuelle, la plupart des “filles” (terme générique qui comprend hommes et femmes) travaillent à leurs comptes ; parallèlement la prostitution masculine augmente (arrivée de jeunes garçons, travestis et transsexuels sur les trottoirs).
D’autre part la crise économique touche la prostitution de rue de manière très forte, le marché est fluctuant et certainement décroissant. Ce phénomène est lié également à l’apparition d’autres formes, d’autres lieux ainsi qu’au développement de la télématique. Cette évolution de lieux de consommation sexuelle va certainement vers une normalisation des pratiques sexuelles.
La jonction avec l’échangisme se situe à deux niveaux : les clients des prostituées de rues leur proposent de venir dans les clubs privés avec eux pour se présenter en tant que couple - ce point de jonction n’est pas massif mais les filles en parlent. Les lieux de dragues échangistes sont proches des lieux de prostitution au niveau géographique et il arrive que le couple échangiste vienne demander les services de prostitué-e-s.

Jean Yves Le Talec :
Le secteur des lieux commerciaux homosexuels peut être pris comme une référence possible pour les lieux dits échangistes. Il y a de nombreux points communs, semble-t-il, y compris la variété des lieux (les saunas, les bars à back-room, les sex club, les soirées, les discothèques et pour le milieu gay, les cinémas pornos, des sex-shops....).
Il y a aussi la variété des usagers et la nature très variée également des modes de rencontres et d’expression du désir et de la sexualité.
L’expérience du commerce du sexe homosexuel ne constitue pas un modèle exact mais peut éclairer l’évolution de la planète échangiste sur plusieurs thèmes.
Le premier est celui du constat et du débat sur la visibilité. Ce débat continue de traverser la planète du sexe gay, milieu gay avec comme extrêmes, la discrétion appuyée de certains établissements comme les saunas, et à l’autre extrême la visibilité revendiquée d’autres lieux ou d’autres milieux comme les bars queers. Cette visibilité avec le temps a fait évoluer les lieux, les clients et les pratiques. On peut avoir une réflexion en prenant comme référence le milieu gay ; à l’extrême peut-on concevoir dans ce milieu gay la naissance d’un radicalisme qui serait hétéro ou échangiste et qui pourrait donner lieu à un militantisme politique particulier, par exemple sur le sujet de la morale, ou bien contre le modèle dominant ou bien pour la liberté sexuelle ? Ce sont des débats que l’on retrouve dans le mouvement queer avec ses différentes facettes.

Françoise Guillemaut :
Les frontières entre tous les lieux du commerce du sexe, c’est-à-dire les personnes qui vivent le commerce du sexe et les lieux commerciaux où se pratique la sexualité, sont beaucoup plus perméables.
Le client est monsieur tout le monde.
On part du principe qu’une personne pratiquant le tapin ne le fait pas parce qu’elle a vécu toutes les misères du monde, mais parce qu’elle gagne sa vie.
L’impact qu’a eu le mouvement de libération des femmes sur la prostitution est de permettre de faire pratiquement disparaître le proxénétisme, d’abord à cause de la loi Croissant mais aussi parce que les femmes prostituées ont un niveau de conscience qui a changé au fil des années 70. L’arrivée des hommes dans le domaine de la prostitution a changé le rapport au client et au proxénète.
La prostitution a encore de beaux jours devant elle quelqu’en soit sa forme et malgré des difficultés financières des clients.

Daniel Welzer-Lang :
Quelques précisions ...
Il y a en Europe deux positions sur la prostitution. Un courant fortement influencé par l’église catholique et une génération de militants après la guerre qui considèrent que la prostitution est un esclavage. Quand une personne prostituée parle c’est forcément son proxénète qui parle et toutes les femmes prostituées auraient été battues, violées, incestées...
Un autre courant plus pragmatique revendique le terme de travail sexuel, de commerce du sexe, de sexe tarifé.
Des personnes vivent sur le trottoir comme prostitué-e-s, et c’est avec elles que l’on doit faire alliance en terme de prévention sanitaire.
La politique de l’État français et de la Communauté Européenne a été de travailler avec les deux courants en même temps et de s’appuyer sur les comités de personnes prostitué-e-s pour mettre en place la prévention sida, ce qui explique qu’il y ait plusieurs prostitué-e-s aujourd’hui expert-e-s au ministère de la Santé.

Le concept queer...
A San Francisco, il y a des gens qui disent aujourd’hui : “Nous sommes queers car nous ne sommes pas comme la normalité hétérosexuelle classique, nous sommes homosexuel-le-s, lesbiennes, bi-sexuel-le-s, travesties, transgenders, crossgenders, genderfuckers”. L’ensemble de ces minorités ne représente peut-être pas la minorité. La minorité est peut-être dans l’ordre hétérosexuel normatif (papa, maman, à l’église tous les dimanches matin).
La vie sexuelle ou les choix d’identité de genre des gens est beaucoup plus complexe que cela. Aux États-Unis on commence à voir des gens qui revendiquent les swingers (échangistes en américain) comme faisant partie des queers, comme une des catégories qui se juxtapose aux autres formes de sexualités différentes de l’ordre normatif.

Ignasi Pons :
En Espagne c’est tout le contraire de la France.
Les trottoirs constituent l’élément résiduel minoritaire de la prostitution (10%). En Espagne les informations sur la prostitution sont toutes fausses car les études faites sont toutes basées sur les trottoirs.
La majorité des prostituées sont des entraîneuses. Elles travaillent dans des locaux, ne sont pas obligées de se prostituer, prennent la commission de la consommation et si elles veulent, acceptent de se prostituer (une ou deux prestations par jour).
Il existe quelques prostituées dans le milieu échangiste mais on les remarque peu car la majorité d’entre elles ne sont pas habillées comme des prostituées, mais de manière classique (classe moyenne haute).

Travailleur bénévole au PASST :
Les couples échangistes cherchent des travestis pour une consommation à domicile. Des travestis ou transsexuels passent des annonces dans des journaux, il y a échange d’argent, l’échangisme n’est pas forcément propre à un espace.

Françoise Guillemaut :
Depuis 49, le fichage des prostituées est interdit par la loi en France, bien qu’elles le soient toutes par la police des moeurs.
Les femmes migrantes sans papiers voulant éviter le fichage ne travaillent jamais au même endroit, marchent, se rendent invisibles.
Les zones de la prostitution s’organisent en regard de la clientèle, il n’y a pas de zones spécifiques. Cependant il existe des conflits de territoires (travestis-femmes).

Fred. P, responsable d’une structure échangiste :
Il y a une forme d’échangisme qui se tourne vers la prostitution et lorsque que l’on parle de perméabilité entre l’échangisme et la prostitution, il y a effectivement des couples qui vont chercher des prostitué-e-s, hommes, femmes ou travestis.
A partir du moment où il y a échange financier, il y a effectivement commerce du sexe.
Sur le plan éthique, le commerce est défini par “je te vends quelque chose” ; lorsque l’on dit commerce du sexe c’est que l’on a vendu son propre sexe ou sa propre attitude sexuelle.

Sur le plan juridique il y a des contraintes, pour être commerçant il faut être enregistré à un registre de commerce ou à un registre des sociétés ou à un registre des artisans. Il y a derrière tout cela des encadrements juridiques qui sont plus ou moins prégnants et en l’occurrence lorsque l’on parle des nights club échangistes, des voyagistes il y a un encadrement pénal. Cela veut dire que l’on ne se contente pas de faire une facture et de toucher de l’argent et une TVA. La perméabilité est là nulle ; les patrons des clubs ou autres ne pourraient toucher l’argent d’une prostituée qui rentrerait dans un night club échangiste ou qui viendrait acheter un voyage car ils deviendraient des proxénètes au sens légal du terme ou plutôt au sens pénal du terme.
Un night club a une licence IV, autorisation de la mairie et de la préfecture de pouvoir vendre de l’alcool et d’avoir en ce qui concerne les night club la licence V, c’est-à-dire ouverture tardive. Tout ceci est à discrétion du maire, du commissaire de police. Le proxénétisme est un des cas de figure les plus flagrants et les plus usités par les commissaires de police pour faire fermer les établissements. Tous les patrons de boite font très attention de ne pas faire rentrer de prostituée.
Les prostituées qui infiltrent le mouvement échangiste ne sont pas habillées comme des prostituées que l’on voit dans la rue.
Qu’est-ce qu’une prostituée peut bien venir faire dans une boite échangiste ? Pour une prostituée, il y a facturation de sa prestation à l’unité de rapport (acte sexuel) ; dès lors se mélanger avec un groupe de vingt personnes n’est pas avantageux pour elle. A mon sens, il existe donc très peu de prostituées dans les night club échangistes.
Des lois internationales ont été mises en place pour protéger notamment les prostituées d’Asie et éviter les problèmes de pédophilie ; sur simple dénonciation de tourisme sexuel, une agence de voyage se retrouve fermée et le directeur mis en prison.
Le commerce du sexe concerne la prostitution mais aucunement les nights clubs et les agences de voyage.

Daniel Welzer-Lang :
Les hommes seuls qui veulent rentrer dans les soirées couples vont chercher sur les quais des femmes prostituées, rentrent avec elles (nous avons nommé ces femmes : les “passeportes”) et puis les femmes partent et les hommes restent. Plusieurs établissements ont donc interdit que les femmes partent seules mais en couple afin d’éviter de gérer le “stock” des hommes seuls.
L’utilisation du terme non conformisme ou échangisme est utilisé par des clubs pour autre chose que l’échangisme de couple à couple. Dans l’explosion des clubs non conformistes qui se sont ouverts il y a les clubs traditionnels pour couple et les clubs qui s’apparentent à des bars à hôtesses.

Dans le cadre global de ce qui se qualifie aujourd’hui de club non conformiste, on a une diversité de points de vue entre les gens qui viennent du mouvement pur et dur échangiste et de l’autre de ceux qui utilisent les termes du non conformiste pour être à une autre frontière dans lequel on va trouver des perméabilités.

Tout est possible, un homme qui paie mille francs pour rentrer dans une boîte peut payer une prostituée pour la nuit...

Fred. P :
Il y a des marchés consuméristes autour de l’échangisme. Celui qui fait le commerce est celui qui vend, et non pas celui qui achète.
Il y a des clubs échangistes où il y a de la prostitution, une animatrice à qui l’on verse des pourcentages sur les consommations des clients même si il n’y a pas consommation physique, c’est toutefois une forme de prostitution.

Ignasi Pons :
Il y a la définition légale du commerce du sexe qui s’accompagne de cadres pénales et juridiques et il y a la définition conceptuelle.

Un homme dans la salle :
En Italie, la prostitution de rue compte environ 25000 femmes, y compris les transsexuels et les travestis. 90% de ces personnes sont immigrées et étrangères. Elles se trouvent le plus souvent en situation clandestine. La répression policière favorise la mobilité. ll y a une tendance à cacher la prostitution dans les banlieue des villes. Il existe cependant un zonage spontané dont la police ne tient pas compte.
Il y a aussi une autre variété de prostitution dans les saunas, les massages ou les maisons privées, qui comprend également environ 25 000 femmes.
Il existe une loi en Italie qui interdit l’ouverture de locaux réguliers où peut se pratiquer la prostitution.
Les prostituées se voient proposer d’aller dans différents lieux échangistes.
Les hommes n’échangent pas leurs femmes mais des prostituées. Cependant se pose un problème d’argent car la prostituée vend une prestation, or dans l’échangisme, il n’y a plus de prestation.

Oscar Guasch :
On ne peut pas parler de perméabilité car lorsqu’une prostituée rentre dans un lieu échangiste elle ne fait pas la prostituée. On ne peut pas parler de prostitution dans l’échangisme.

Roberta Tatafiore, journaliste :
On en arrive à un point de discussion et de discorde.
A savoir si l’échangisme est assimilable au commerce sexuel devient un conflit permanent.
Le développement de mouvements de prostituées, de recherches, des groupes de sida a toujours été lié à la capacité de surmonter ce conflit.
La prostitution n’est pas organisée par les gérants de clubs privés, à cause de la répression et de la possibilité pour la police de fermer l’établissement. On ne peut toutefois pas dire qu’il y ait perméabilité entre échangisme et prostitution.
La prostitution est une petite partie du commerce sexuel, pensé comme lieu public de transgression. Le mouvement de prostituées non seulement revendique la prostitution comme un travail mais également comme une liberté.

Daniel Welzer-Lang :
Il y transgression dans l’échangisme par rapport à la normalité de la vie conjugale. Dans le même temps, cette transgression se fait sous contrôle conjugal. Ce n’est pas transgressif par rapport aux hommes seuls. Les interviews des hommes seuls montrent qu’ils étaient souvent des clients de personnes prostituées. Ils comparent la situation comme si il y avait une offre de loisir ou de restauration. Là où il y avait uniquement prostitution de rue pour un homme marié voulant vivre d’autres rapports sexuels, il y a maintenant une multiplication des offres de lieux, et pas uniquement ceux pour la consommation des corps, mais aussi les jeux, les fantasmes, les désirs. Appeler un téléphone rose, c’est une consommation qui se rapporte au désir et à la sexualité tout en étant d’un autre registre.
Aujourd’hui il y a une diversité des offres sur le désir, le fantasme, la transgression ou la non-transgression (la multiplicité des lieux) au déficit de la prostitution de rue ou bien au risque d’une diversification sociale au niveau des formes de consommation.

Roberta Tatafiore :
La hiérarchisation des offres est un produit de la modernité : la modernité est en train de déstructurer différentes communautés et à partir de là, c’est évident, induit une hiérarchisation des offres à moins de contrecarrer cette hiérarchisation de notre propre volonté. Si le comité de prostituées italien et la Federsexe se mettent d’accord sur leur propre définition de la liberté et si leur définition n’est plus liée à leur intérêt particulier, on pourra alors surmonter la hiérarchie.

Daniel Welzer-Lang :
A mon avis, cela assouplit la hiérarchie, cela ne la surmonte pas. Il y a un éclatement des offres. Il n’y a pas davantage de répression sexuelle - contrairement à ce que l’on dit, on a jamais autant parlé du sexe que maintenant.
Il n’y a jamais eu autant de propositions avec le désir et les fantasmes qu’en ce moment. Dans cette offre que l’on peut qualifier de champ au sens de Bourdieu, il y a concurrence et augmentation d’acteurs nouveaux et d’actrices nouvelles. Par rapport au développement de l’échangisme de ces dernières années chacun essaye de retrouver ses marques. La tendance actuelle est d’accuser l’autre, lorsqu’un champ se structure, les premières réactions individuelles ou collectives s’inscrivent en situation de discorde, de conflit.
La prostitution n’est pas un objet sociologique : la réalité sociologique est l’échange économico-sexuel, dans le mariage comme dans la prostitution de rue. On peut ensuite définir des normes communes.

Oscar Guasch :
Il existe des lois différentes concernant la prostitution selon les pays. En Espagne il n’y a pas de problème de proxénétisme, de violence, de délinquance autour de la prostitution. La définition de proxénétisme en France dit qu’une personne prostituée peut vivre avec une personne majeure si cette dernière peut justifier de ses ressources et qu’elle ne tire pas de bénéfice des ressources de la personne prostituée.

Roberta Tatafiore :
Il y a beaucoup de prostituées qui sont émigrées et qui ne bénéficient pas de contrat régulier lorsqu’elles travaillent dans les night clubs.

Fred. P :
L’offre d’un night club est de vendre des verres à boire, l’objet social d’une société comme les night clubs est la vente de boissons.

Daniel Welzer-Lang :
Il y a différents enjeux selon les définitions que l’on adopte : celles du sociologue, du légaliste, celles des personnes prostituées.
On est actuellement en Europe sur une norme flottante de la prostitution. En France, on est abolitionniste, à savoir que l’on est, pour l’abolition de la prostitution tout en parallèlement réglementant par la verbalisation de la police, l’autorisation d’ouverture ou fermeture d’établissements ....
Au niveau de la communauté européenne il y a de gros enjeux de débats au niveau des lois en discussion sur la prostitution, entre les comités de prostituées, qui ont fait l’expertise et la preuve de leur efficacité au niveau de la prévention sanitaire et en terme de collaboration avec les pouvoirs publics, et avec d’autres groupes sociaux qui émergent comme certaines sous formes commerciales, qui veulent participer aux débats.
Il y a dans certains pays européens une absence d’acteur collectif et le débat alors devient complexe.



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