Léchangisme : une forme de commerce du sexe ?
Quelques observations sur le commerce du sexe :
offre, demande et prévention sida
Françoise Guillemaut, Martine Schutz-Samson et Jean-Yves Le Talec
Cette introduction a été proposée par les auteurs en ouverture de latelier Léchangisme : une forme de commerce du sexe, dans le cadre du Séminaire européen Léchangisme entre commerce du sexe et utopie, qui sest tenu à Toulouse du 19 au 21 mars 1998.
Lorsque lon parle de commerce du sexe on peut comprendre cette expression selon deux significations :
- les lieux commerciaux où lon pratique des échanges sexuels, qui offrent les conditions répondant à la demande des consommateurs, couples ou hommes seuls;
- les personnes qui vivent de léchange sexuel comme dune profession : il sagit traditionnellement des prostitué-e-s, ou des personnes qui proposent leurs services comme escorte.
Débattre des différentes formes de commerce du sexe implique de considérer les différentes formes doffre et de demande. Celles-ci se diversifient, et participent de la structuration et de la hiérarchisation du marché du sexe. Se pose alors la question de la liberté sexuelle, qui reste une affaire privée, et celle du rapport à la réglementation, lorsquil sagit de vendre des services. Rappelons que les lois concernant le proxénétisme sont extrêmement sévères en France.
Au risque de froisser les abolitionnistes, sil y en a dans cette salle, nous parlons bien de la prostitution comme dun métier ou dun activité économique, et non comme dun destin tragique ou dune fatalité sociale. Pour autant, les personnes prostituées demeurent largement dans un état de non-droit, sur le plan de la reconnaissance, de légalité et des acquis sociaux.
La France défend en effet une position abolitionniste, et de ce fait ne reconnait aucun statut aux personnes prostituées.
En se plaçant du point de vue du commerce du sexe traditionnel, cest à dire principalement celui de la prostitution de rue, on peut constater que cette activité a beaucoup évolué depuis les années 70-75, avec le démantèlement des réseaux de proxénétisme organisé, et avec larrivée des hommes prostitués, quils travaillent en garçon ou travestis, ou encore quils aient choisi de devenir transsexuelles. Depuis quelques années, ce métier traverse une crise économique plus ou moins sévère selon les lieux : la demande a diminué, ou du moins a-t-elle évolué, alors que loffre sest maintenue, voire sest accrue.
Les difficultés économiques, que lon peut relier à la baisse du pouvoir dachat des clients, mais aussi à la concurrence de nouvelles formes de commerce du sexe, comme les lieux commerciaux (peep show, salons de massages) et les lieux où se pratique léchangisme, entrainent une dilution et une pluralité de lexpression du désir et de la pratique sexuelle. Cette évolution rend plus précaire la situation des personnes prostituées tout en normalisant et en contrôlant lexpression du désir et de la sexualité. Dans les représentations collectives, le recours à la prostitution de rue reste au bas de la hiérarchie, et les personnes prostituées font toujours lobjet de rejet et de stigmatisation.
Si nous évoquons ces difficultés du métier de la prostitution de rue, cest pour les rapprocher des nouveaux métiers liés aux lieux commerciaux de la planète échangiste : une hôtesse qui travaille au SMIC dans un bar le dimanche est-elle mieux lotie ? Son sort est-il différent, quand on lui propose daméliorer ses revenus dans la back room, comme lexpliquait Daniel Welzer-Lang, dans son introduction ? Bénéfie-t-elle dune meilleure protection de sa santé, dun meilleur accès aux soins, de meilleurs droits sociaux ? A plus ou moins long terme, ne sagit-il pas là dun incontournable sujet de préoccupation, voire de militantisme, pour les consommateurs-trices, les associations intervenantes et les partenaires contractuels de cette forme de travail ?
Le second point de vue que nous souhaitons aborder est celui des lieux commerciaux homosexuels, comme référence possible des lieux commerciaux échangistes. Il y a de nombreux points communs, comme la variété des lieux (saunas, bars à back-rooms, sex-clubs, soirées, et même discothèques, sans oublier les cinémas pornos et les sex-shops), la variété des usagers, des modes de rencontre et dexpression du désir et de la sexualité.
Cette expérience des commerces du sexe gay/homosexuel, sans aller jusquà constituer un modèle, peut éclairer lévolution de la planète commerciale échangiste sur quelques thèmes :
- le constat et le débat sur la visibilité : il continue de traverser la planète du sexe gai, entre lextrême discrétion de certains saunas et la visibilité revendiquée de certains bar cuirs. Elle a fait évoluer les lieux, les clients et a transformé les pratiques. A lextrême, peut-on concevoir, comme dans le milieu gai, la naissance dun radicalisme hétéro ou échangiste, qui puisse donner lieu à un militantisme politique particulier (contre la morale, contre le modèle dominant, pour la liberté sexuelle, etc), à linstar du mouvement queer ?
- en matière de prévention et de lutte contre le sida, lhistoire de ce qui sest passé dans le milieu commercial gai ces quinze dernières années est riche denseignements. En particulier, limplication ou la non-implication des commerçants, la création du Syndicat national des entreprises gays (SNEG), son histoire, sa dynamique et ses réalisations peuvent permettre au milieu échangiste dêtre plus efficace en ce domaine. Certes, les circonstances ne sont plus les mêmes, lépidémie a évolué et larrivée de nouveaux traitements plus efficaces a bouleversé les états desprit face au sida. Ce qui amène quelques questions :
un syndicat patronal en mesure dacquérir un certain espace de contrôle sur les politiques de prévention et leur application représente-t-il le meilleur choix stratégique ?
les associations ont-elles un poids suffisant pour exiger une charte minimale de prévention dans les lieux commerciaux ? Des synergies sont-elles envisageables avec la planète gaie ?
la nature même des messages encore utilisés largement aujourdhui nest-elle pas obsolète ? Ne convient-il pas dinventer de nouvelles formes de prévention qui intègrent à la fois lévolution des thérapeutiques et lévolution des mentalités par rapport à la notion de peur, de prise de risque, de représentation de la maladie ? De même, est-il pensable de placer en priorité des notions déducation aux rapports sociaux de sexe, de manière à faciliter le contrôle de la prévention par les femmes ?
Certains problèmes connus en milieu gai peuvent-ils être prévenus en milieu échangiste, comme la résistance absolue à toute prévention de la part de certains établissements, le refus de rendre le risque visible, ou sa minimisation (back rooms absolument sombres, absence daffiches, refus daccès opposé aux associations
), ainsi que les problèmes surajoutés qui rendent la prévention encore plus difficile, comme la consommation dalcool ou/et de psychotropes (ecstasy, LSD).
Plusieurs indices peuvent être interprétés en ce domaine comme étant alarmants : baisse de la vigilance, diminution de leffort de prévention, reprise des contaminations. La responsabilité en revient à chacun, afin que la liberté et le plaisir ne soient pas ternis par des lendemains qui déchantent. Enfin, il semble important de rester attentif à la structuration dun mouvement de lutte contre le VIH en milieu échangiste en évitant lécueil fort couteux aujourdhui de la bureaucratie et de la centralisation.
Pour conclure, il est toujours difficile de parler, dans les lieux commerciaux tels que les bar à hôtesses et autres, des formes prostitutionnelles que lon peut y rencontrer. Nous constatons que les frontières entre les différentes formes de commerce du sexe sont perméables et floues; sous couvert de recherche de plus de liberté, (et cela ne veut pas dire quelle nexiste pas), ou pour répondre à des demandes de clients, on saperçoit finalement sur le terrain que certains club engagent des femmes que personne ne désigne comme prostituées à commencer par elles-mêmes, mais qui rendent des services sexuels. On saperçoit par ailleurs que les clients, les consommateurs, utilisent pour leur part plusieurs des formes doffres disponibles sur le marché du sexe ; cela va des sex-shops aux petites annonces en passant par la prostitution de rue ou les divers lieux commerciaux. Les personnes prostituées quant à elles (femmes, hommes, travestis ou transexuelles), semblent sadapter à la demande des clients, qui fréquentent ces différents lieux.
Le propos nest pas de se positionner sur cet état de fait mais dobserver une dynamique. Cest la finesse de lobservation qui nous permet dancrer la prévention des MST et en particulier du VIH dans la réalité.
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