Le double visage de lorgie
ou léchangisme comme exemple de gestion
spécifique du rapport au tiers.
Serge Chaumier
Le plaisir, il faut vraiment le couper pour que ça existe ? Seulement, si cest doublé quand on est deux, alors ça doit être triplé quand on est trois, quadruplé quand on est quatre, centuplé quand on est cent, non ? On a le droit dêtre cent pour partager ? (1)
Le tiers est-il superfétatoire ou est-il fondamental dans le rapport de couple ? Nous émettons lhypothèse quil est fondamental et que tout rapport amoureux implique un rapport au tiers vécu selon une modalité spécifique. Chaque couple définit les limites dans lesquelles il accepte ou refoule le tiers, mais le besoin de tiers sexprime irrémédiablement. Toutes les histoires damour en parlent dune quelconque façon. Nous avons proposé dans notre travail de thèse, sans prétendre être exhaustif, une carte topographique des idéaltypes de rapport aux tiers (2). Nous avons remarqué que le rapport au tiers, quelles que soient ses formes, est le plus souvent stigmatisé, cest-à-dire que la pression sociale est assez forte pour faire renoncer au tiers, pour lévacuer. Pourtant, le tiers est récurrent, omniprésent, utile même pour insuffler du désir, de lénergie, pour lutter contre la dégénérescence de lamour. Face à linsatisfaction conjugale, à lennui, on peut repérer plusieurs types de réponses. Si une aventure extra-conjugale est le rapport au tiers le plus courant, le plus traditionnel, pour raviver une relation, il nous semble que plusieurs facteurs rendent lexpression de ladultère plus difficile quauparavant. Le lien amoureux de type romantique sur lequel se construit désormais la majorité des relations conjugales, fait apparaître sous le signe de léchec et du reniement de lidéal de départ, la relation adultérine. Face à ce dilemme, les partenaires préfèrent vivre une polygamie successive, amenant à un enchaînement de divorces et de remariages. Laugmentation considérable du nombre des ruptures légitimes est ainsi en lien direct avec la volonté historiquement nouvelle détablir le mariage sur linclination affective plutôt que sur lintérêt familial et lignagié. Dautres, plus nombreux encore, vivront allègrement leur besoin de tiers au travers de mécanismes variés de sublimation. Que ce soit au travers de mise en scène partagée ou de constructions imaginaires proprement individuelles, une ressource peut être trouvée dans un tiers virtuel.
Le développement considérable des productions érotiques dans la société contemporaine, nous semble intéressante à interroger comme lieu privilégié de production de fantasmes compensatoires. Dans une société, où les valeurs du couple sont prédominantes, le tiers est vécu par transposition au travers de productions culturelles, dans la littérature, les images publicitaires, les productions cinématographiques... Les relations rêvées présentent, du reste, lextrême avantage de demeurer idéales. Les fonctions socio-politiques dun érotisme omniprésent demeurent à étudier.
Le tiers est tutoyé à des instants privilégiés, au travers de relation de séduction, de drague, déchange physique limité comme pendant les danses, moments de forte intensité érotique, lieu dune réénergétisation de la relation conjugale. Certains couples ne se suffisent pas de ces espaces éphémères et allusifs. Le tiers peut alors être invité pour un échange plus ou moins limité. Une façon de sauvegarder durablement sa relation de couple, et son idéal de partage fusionnel, tout en vivant un adultère neutralisé, sexprime dans la pratique de léchangisme. Le couple ne risque pas alors lautodissolution dans le rapport au tiers, car celui-ci est canalisé dans un espace précis et pour un temps donné (3). Les rythmes, les objets et les enjeux de léchange sont alors nettement définis. La relation déchangisme est temporaire, elle concerne avant tout une pratique sexuelle. Lidéal de fidélité, et plus largement les valeurs traditionnelles du couple ainsi que les rôles de chacun, peuvent être sauvegardés au quotidien. Louverture aussi surprenante soit elle est canalisée dans une expression limitée, temporaire, transgressive. Comme laffirment les couples échangistes eux mêmes, la pratique de léchangisme permet de réaffirmer le couple, plutôt que de viser à le transformer.
A partir du moment où la relation sexuelle convoque plus de deux personnes en même temps, se pose le problème des limites. «La promiscuité est toujours produite par un collectif ; elle est la manifestation dune priorité de la communauté sur lindividu et le couple», dit Francesco Alberoni (4). Le terme de promiscuité regroupe des significations multiples. Il y est souvent associée une vague idée de prostitution. Priorité du groupe sur le couple : on constate une césure sans équivalent entre le 2 et le 3 dans limaginaire social. A partir du moment où un troisième est invité dans lespace intime du couple nest-ce pas la porte ouverte à tous les autres ? Se pose alors la question : le rapport avec tiers inclus est-il un rapport orgiaque ? Peut-on définir lorgie comme un rapport commençant avec le tiers ? Le triolisme peut finir dans lorgie prévient Max Marcuse (5).
Où peut donc se tracer la séparation entre rapport amoureux et rapport orgiaque ? Il y a là une ambiguïté à résoudre. Une angoisse sociale se cache derrière cette question. Dans limaginaire social, le rapport à trois, même amoureux, est souvent assimilé à la partouze, lorgie, la décadence, le chaos. Lhomme y est assimilé à une bête et la femme à une pute. Pourquoi y aurait-il cependant une différence aussi fondamentale entre amour dun autre et amour de deux autres ? Quest-ce qui fait que dans limaginaire, il y ait une différence aussi profonde entre aimer une autre personne, ce qui serait noble, et en aimer deux autres, ce qui serait bestial, orgiaque, décadent ? Y a-t-il une frontière aussi infranchissable, radicale, entre le deux et le trois ? Il ny a pourtant pas de limite de principe. Une grande peur se manifeste dans le rapport avec tiers inclus. Une peur que la transgression de la limite du couple soit une transgression de toutes les limites et ramène les rapports sociaux à des rapports sauvages, instinctifs, de nature. Ceci est déjà supposer quil y ait une nature animale, trouble, perverse, bestiale, quil faille domestiquer, cest-à-dire refouler, réprimer, canaliser dans le couple, sans quoi lordre social serait ébranlé. Éléments constitutifs dune fantasmatique du chaos qui se trouve profondément enracinée dans une conception paradigmatique de lordre social.
Le rapport au tiers semble mettre en jeu toutes les frustrations accumulées par une situation de couple clos. Louverture possible au tiers fait resurgir tous les refoulements, soit dans une fantasmatique, soit dans des comportements sauvages de défoulement. Comme dans toute situation de répression, le retour du refoulé se fait alors violent, débridé, avec une sauvagerie hors du commun. Cest ce qui est constaté dans les périodes de trouble, quand la pression sociale se relâche et où le sexe est toujours en premier lieu ce qui éclate. Période de guerre, où viols collectifs, tortures, sadisme, perversions sexuelles, se multiplient. Le mari respectable devient un monstre. Cet ordre de chose est tel quil est devenu commun de se représenter lhomme habité de pulsions bestiales, prêtent à surgir dès quon les débride. Certaines sociétés ont domestiqué cette bestialité dans des périodes dorgies ritualisées : bacchanales, carnavals, moments festifs durant lesquels périodiquement peut sexprimer ce qui est ordinairement tu. De même, léchangisme peut être compris comme une sorte de soupape temporaire. Nos sociétés entretiennent un rapport de mauvaise conscience face à cette soit disant nature perverse, elles se complaisent à la mettre en scène dans la littérature, au cinéma, de façon ostentatoire, mais semblent aveugles à la reconnaître quand elle sexprime, et cherchent à leffacer des traces de lHistoire. Ainsi, les drames des femmes violées dans tous les conflits guerriers, sont-ils soigneusement occultés de lHistoire officielle. En revanche existe un traitement symbolique de lorgie dans les productions culturelles, lieu où vont se vivre mais aussi puiser les fantasmes.
Le couple semble le rempart ultime à la barbarie menaçante pour lordre social. Moyen de canaliser les pulsions, de les réprimer, rempart contre les débauches et les violences des comportements supposés sexprimer sans cela. Face à cette menace, lEglise catholique recommande le mariage comme lieu de protection pour les femmes. Etre appropriée par un pour être protégée de tous les autres, commente Colette Guillaumin (6). Pourtant on pourrait montrer que toutes les sociétés ne reposent pas sur cette violence sous-jacente, même si il existe toujours une violence fondatrice dune autre nature (7).
Deux types dorgies
Il nous semble que les ambiguïtés du rapport au tiers, dans léchangisme où dans toutes autres pratiques, les confusions résultant de lamalgame entre différentes réalités, peuvent être comprises en menant une analyse de ces conditions dexpressions et par une recherche de classification. Le rapport avec tiers inclus peut être considéré comme un rapport orgiaque si lon accepte quil y ait deux types dorgies : une orgie de participation et lautre de décompression. Lorgie, au sens libertin, celle que pratique ou décrit Sade, est une orgie résultant de la frustration. Elle ne sactualise que dans la boulimie de consommation et de destruction. Georges Marbeck saisit bien quil sagit dune toute autre réalité que de celle dont parle Fourier : «Orgie à toutes les pages, presque à toutes les lignes, mais elle nest, dans le système du marquis, que prétexte à démontrer, à assener inlassablement, par lexemple, la parole et les actes limpossible harmonie dune quelconque société humaine, puisquil nest de jouissance qui vaille, aux yeux des Delbène, Saint-Fond, Noirceuil, Blangis, Curval et autres Bande-au-ciel, libertins fantoches, simples prête-noms de ses obsessions monomaniaques, que celle qui nie lautre, lécrase, le supplicie, le supprime comme nul et non avenu. Nous sommes là aux antipodes du Nouveau Monde amoureux fondé sur lart de jouir à linfini de toutes les fantaisies, de toutes les différences de lautre et des autres. Le boudoir sadien, gueuloir du crime, foutoir de labjection raisonnée, théâtre du désir despotique des maîtres épuisant toutes les figures de la monstruosité érogène, est lenvers même de lHarmonie fouriériste...» (8). Sade, écrit Georges Marbeck, affirme la puissance négatrice du désir. Il y a donc plusieurs types dorgies, comme lindique Fourier (9). Il y en a au moins deux : celle que Fourier dirait attachée au monde Civilisé, et celle qui sexprimera en Harmonie.
Fourier fait la distinction entre lorgie en civilisation, qui est dégradée et proche de la prostitution, et lorgie en harmonie, qui est réglée sur lenthousiasme de lart (10).
Lorgie amoureuse est une orgie de sentiments. Il y a, par exemple, lordre polygame ou transcendant, lordre omnigame ou unitaire (orgie composée), qui sont des types peu favorisés par la Civilisation (trio et orgie). Lorgie fouriériste (11) est énergétique. Orgie civilisée et orgie harmonienne, orgie bourgeoise libertine et orgie libertaire, orgie sexuelle et orgie énergétique, peu importe les qualificatifs quon leur donne, limportant est de les distinguer, ce qui est rarement le cas. Dès que le tiers est impliqué dans une relation, le sens commun sous entend orgie et réduit toujours le phénomène à son expression la plus basse. Il y a pourtant une différence notable entre la sexualité collective de gens partageant ensemble un projet de vie et la partouse, rencontre exclusivement axée sur le sexe. La revue Sexpol, en son temps, sest employée à montrer la richesse de lune et laliénation de lautre, et la nécessité de ne pas les confondre (12).
La première différence que lon peut repérer entre lorgie bourgeoise et lorgie libertaire, est que la première ne change pas lordre social. Elle vient le subvertir, le transgresser pour un temps limité. Même durant léchange, les rôles sexuels ne sont pas toujours bouleversés, la femme soumise demeurant le plus souvent objet (et ce jusque dans le rapport masochiste). Dans les parties carrées, léchangisme, les soirées dorgies sexuelles, des schémas très conventionnels sont ainsi mis en oeuvre. Ces pratiques sont le fait de gens socialement conservateurs, sans que cela pose problème. Le sexisme, le racisme, le ségrégationnisme de classe peuvent sy exprimer librement, comme le rapportait déjà Gilbert Bartell. Son enquête sur léchangisme aux États-Unis révèle que les couples ne sont pas, hors de cette pratique, des marginaux. Il sagit dune classe moyenne bourgeoise (13). Ils ont des comportements très traditionnels, voire réactionnaires. Les noirs ne sont pas admis dans ces réseaux et les rôles sexuels demeurent très typés (14).
Les échangistes sont particulièrement méfiants envers les hippies, les drogués et les homosexuels. Si les relations entre femmes sont encouragées pour activer les fantasmes de lhomme, tout homosexuel masculin est exclu du groupe. Lhomme semble craindre de voir sa domination remise en cause, dêtre évalué. Si son fantasme le plus courant est dêtre avec deux filles, la peur dêtre regardé est si prégnante que les couples échangistes sisolent dans des pièces séparées (15). Bref les rôles traditionnels sont préservés. Léchangisme ne vient pas libérer, mais conserve un certain nombre de valeurs bourgeoises, affirme Reimut Reiche. Cest à ce titre une fausse libération. De même, les textes dérotologie véhiculent de semblables stéréotypes (16). Au-delà de la réactualisation nécessaire des données sur léchangisme (17), on peut admettre certaines logiques densemble.
Le fait quil apparaisse nécessaire à certains échangistes davoir quelque-chose à échanger pour se réclamer de léchangisme, signifie bien que lon se situe dans le registre de la possession et des rapports marchands plutôt que dans le don de soi. «En considérant les autres comme des objets sexuels plutôt que comme des personnes, on évite toute relation affective et toute menace concomitante à légard du mariage» (18). Dans les rites traditionnels de la partouse, personne nest amoureux (19). En réalité, il ny a pas de remise en cause profonde des rôles, peu daffectif est en jeu et lorgie demeure limitée dans un temps précis. Le rapport est avant tout sexuel : Tout est plaisir. La femme, idéalisée par ailleurs, y demeure comme dans limaginaire érotique, une salope, une pute, un bel objet. «Lautre sexe nest plus que du matériel, expression fréquente dans les bouches échangistes» (20). Cest ce qui rend possible, dans cette forme dérotisme, la présentation, par exemple, de femmes nues au milieu dhommes habillés. On retrouve en abondance ces images sexistes dans toutes les productions érotiques et pornographiques. Les adeptes du swing, de léchangisme, ne prétendent pas, comme les utopistes, remettre en cause le mariage. Au contraire, ils recourent à cette pratique pour le sauvegarder, pour lutter contre lépuisement érotique et finalement consolider leur couple. Cest une façon de gérer le tiers en le canalisant en des moments très délimités qui ne viennent pas remettre en cause le reste de la vie commune.
Léchangisme semble un moyen de canaliser ladultère du conjoint. Hors de léchangisme, le couple se jure fidélité absolue (21).
Georges Marbeck fait la distinction entre orgie et partouse. La partouse se limite au sexe et pas du meilleur, alors que lorgie porte lécho des vibrations fondamentales de lêtre. Comme la prostitution, comme la pornographie de consommation, la partouse fonctionne comme une machine à éponger des stocks de désirs, de fantasmes réfractaires ou impropres à linvestissement conjugal, des masses de pulsions résiduelles cherchant des issues de secours, avertit Georges Marbeck.
Or, dans la véritable orgie, ce nest pas le cul qui est convoqué, mais lesprit (22).
Toutes autres sont les expériences de tiers inclus tentées dans les trios ou les communautés libertaires, où se partage une vie en commun sur le long terme. On ne saurait confondre léchangisme ou lorgie libertine avec ce type de communauté. Si lorgie bourgeoise maintient des polarités sexuelles fortes et vient renforcer les archétypes traditionnels, lorgie libertaire, au contraire, vient bouleverser lordre des rôles sexuels traditionnels et implique nécessairement légalité. Elle vient révéler la bisexualité que lindividu porte en lui. «En un autre langage, conduire dune disjonction exclusive, caractéristique de la tension des sexes sur le plan social, non à lindifférenciation manipulée conservatrice de cette tension ou même la renforçant, mais à une disjonction inclusive permettant à lindividu de reconnaître en lui lhomme et la femme quil contient, de ne trouver son identité que dans la multiplicité permutative des rôles, ou, comme le voulait Fourier, par sa présence dans la multiplicité des groupes» (23). Le viol y est impensable, le respect de lautre forgé en idéal. On peut alors parler damour de groupe et non de sexualité de groupe, comme dans léchangisme. Des témoignages expliquent bien la différence (24). Dans ces expériences, les rôles y compris sexuels sont permutés, la bisexualité, lhomosexualité y ont une place non problématique. Lorgie libertine ne remet pas en cause lidée que lamour ne peut se vivre quà deux, alors que lamour de groupe, au contraire, renverse profondément la notion de couple et de famille. La différence sexprime par le projet ou non de vie en commun. Soit la sexualité est un moment dun quotidien et sexprime de manière polymorphe, soit elle est vécue pour elle-même et de façon génitale (25).
Lorgie libertine est dans la compétition, lantagonisme des sexes et la rivalité, la domination mâle. Cest léconomie de la misère, cest baiser pour baiser (26). Au contraire, lamour à mille commande lautonomie des partenaires, une autre qualité de fantasmes, une polyvalence des désirs. Les relations érotiques sont des relations sociales comme les autres, cest-à-dire quelles sinsèrent dans un quotidien. Le rapport est avant tout affectif. Il y réside un côté mystique évident. Guy Talèse donne lexemple de la communauté de Sandstone, comme lieu dexpérimentation. Ce nest pas alors quun lieu déchanges sexuels, mais aussi de rencontres, de recherches, de sensibilité, de découvertes, de travail sur soi, où lon pratique la bioénergie où le yoga... (27).
Lexpérience est éminemment subversive et ne peut être menée que par des acteurs en rupture avec les valeurs de leurs sociétés, impliqués dans la contre-culture. Dans ces expériences, on ne recherche pas le défoulement provisoire dune tension, mais on cherche à inventer de nouvelles formes de sociabilité plus justes, moins frustrantes. Cest une recherche dharmonie sociale où il ny aurait aucun besoin de période de décompression. Il sagit bien sûr dune recherche dutopie concrète. Il y a, par conséquent, une opposition entre ces deux rapports, qui semblent pourtant si proches par les formes quils peuvent prendre. Le rapport de couple se situerait au milieu des deux.
Nous pouvons donc définir le premier rapport comme rapport orgiaque bourgeois et le second comme rapport avec tiers inclus. La différence nest pas quantitative, mais qualitative, de même que Thémis Apostolidis distingue sexuel et amour entre deux personnes : Ça semble être la même chose mais ça nest pas la même chose... (28) La différence repose sur la conscience que les acteurs ont du rapport quils vivent, de la signification quils lui donnent. Mais aussi de la place quoccupe ce rapport dans le quotidien, par son effet de rupture ou de continuité avec les autres valeurs vécues, de la charge symbolique quil prend, de lénergie en jeu dans le rapport. Différence dénergie entre un rapport planifié, programmé, comme partie du samedi soir, et le rapport imprévu, spontané, instantané où X partenaires se rencontrent, sont émus et se laissent glisser dans un rapport sans savoir où cela les mène. Différence entre lorgiaque, que lon peut qualifier de cosmique pour reprendre les termes de Georges Marbeck, tel quon le retrouve dans les communautés spirituelles, rapport qui peut sassocier à la transe, et le rapport déchangisme qui, lui, repose sur des codes et des stéréotypes assez simples de performance, de domination-soumission, etc.
Dans ce cas, lattention est centralisée, focalisée sur le sexe, il y a une mise en condition, préparatifs, recours à des artifices pour améliorer les capacités sexuelles et une interaction pauvre avec lentourage. Les relations sociales sont des prétextes et donc plus enclines à lhypocrisie. Dans lautre cas, linteraction est forte avec le milieu parce que lambiance, le climat, la musique, les odeurs, etc., auront une importance déterminante. Il ny a pas de finalité à la rencontre. Les relations entre personnes comme sujets seront les réels moteurs du désirs. Cest donc lénergie en jeu qui caractérise ces deux rapports.
Le rapport bourgeois est plus accessible dans notre société, il est même indispensable à son fonctionnement, offrant des soupapes de défoulement sexuel. Au contraire, le rapport libertaire est à la fois plus dangereux pour lordre social quil menace, et plus difficile à mettre en oeuvre
Lénergie qui sépare les deux est de nature différente, engendrée par la frustration ou au contraire par lerrance érotique.
Le rapport orgiaque libertaire nécessite des individus dans un état de frustration peu important pour ne pas dégénérer dans un rapport orgiaque de compensation. Ce glissement possible entretient la confusion entre les deux plans et nourrit la peur de séchapper du couple. Sans doute la littérature confond elle très souvent les deux rapports, entretenant des fantasmes malsains. Le rapport orgiaque libertaire implique de laffectif entre les participants. Il est par nature imprévisible, non programmable. Il cristallise les passions. Il est à la fois mal connu, envié, rêvé mais aussi haï car il implique une liberté sexuelle, un rapport à lautre fait dautres choses que de frustrations. La perversité nest pas chez les naturistes, mais chez ceux qui cherchent à les observer sans se montrer. Cest sur cette frustration que sappuie une bonne partie de lérotisme. Le frustré méprise, haït, ce qui représente sa frustration. Il développe une haine de la prostituée, des gauchistes-hippies qui pratiquent lamour libre, des femmes en général, et de tout ce qui le renvoie à sa propre misère sexuelle (29).
Il est courant de dénoncer la trop grande liberté sexuelle comme si elle était perverse, négative, car sont mélangées dans un même lot liberté et décompression. Lamour libre est présenté comme décadent, et les images dorgies mêlent tous les clichés. Ceux-ci se rattachent davantage à la compensation, à la désublimation répressive quà lamour partagé quotidiennement et visent à renforcer les stéréotypes. Lorgie libertaire est mal connue, mal représentée, mal comprise. Elle est dénigrée car elle représente un danger certain démancipation. Une femme qui a publiquement plusieurs amants est couramment considérée comme une traînée, une prostituée, une femme publique dont on peut abuser.
Les discours traditionnels sur ce thème mettent en garde les femmes et leurs disent en substance : trouvez un homme qui vous défende contre les autres hommes, ne jouez pas avec la bête immonde, nallez pas la délivrer. Dans un témoignage, une jeune femme explique comment le fait de partager lamour avec un couple amène la suspicion, la stigmatisation et létiquetage de fille facile. Les autres hommes la traitent de salope et finissent finalement par la violer (30). Les épouses respectives cautionnent lacte, désavouant celle qui lavait bien cherché. La frustration des couples ordinaires peut sexprimer avec une sauvagerie hors du commun quand les limites sont transgressées. Pensons également au quen dira-t-on ? qui entoure toutes les communautés qui ont essayé dinstaurer des relations différentes entre les sexes.
Lorgie, quand elle est exceptionnellement reconnue, est connotée négativement, comme plus destructrice que créatrice de reliance ou de fusion sociale. La confusion entre les deux types dorgies est courante. Pourtant lélan orgiaque, dune part, et les conséquences pathologiques dune orgiaque née du défoulement dune société productiviste et répressive dautre part, ne sauraient être assimilés. Francesco Alberoni est lun des rares auteurs à mettre en garde contre lamalgame (31). La communauté amoureuse, liée à létat naissant, conséquence dune profonde mutation intérieure des individus, est toute différente de lorgie libertine, ou de livresse provoquée par la foule, la fête, la transe où seuls des éléments favorables sont nécessaires, une ambiance, un groupe accueillant, etc. Il sagit alors dans ces moments deffusion sociale intense dexcitation érotique dans laquelle lindividu se laisse aller, phénomène de contagion de la passion dans une foule par exemple, moments où une puissance de cohésion est en jeu (32) mais qui ne lie pas les individus en une communion damour. Il ny a pas didéal de fraternité dans une foule en transe, possédée... Il sagit le plus souvent, dans ces manifestations, divresse érotique collective et non pas détat naissant. Alberoni note très justement que si Bataille, Bastide, Lapassade, Maffesoli ont bien vu le caractère dionysiaque de lorgie assimilée à la transe, ils ont eu le tort damalgamer lorgie avec létat naissant et de le confondre à un état dexaltation et de fusion éphémère. On ne peut pas confondre les Murias, chez qui lindividualité est brisée volontairement chez les deux partenaires, et la prostitution occidentale où seule lidentité de la femme lest... Ceci entraîne des relations fort différentes que lon ne saurait mélanger (33).
Ce nest pas un hasard si Verrier Elwin nemploie pas le terme de prostitution pour le Ghotul : on ne saurait amalgamer des types de relations aussi éloignées (34). Si ils le sont souvent, cest parce quil arrive que létat naissant se transforme en orgie libertine. Talese, comme cest le cas dans nombre des revues érotiques, donne des exemples en pratiquant lamalgame. Les expériences marginales de mariage open ou de sexualité libre issues de la contre-culture sont couramment mélangées à des formes telles que la prostitution ou léchangisme, sous prétexte dun point commun : le sexe.
Des utopies en acte
Des communautés très différentes les unes des autres, dans lesquelles lamour et la sexualité étaient parfois collectivisés, ont fleuri partout en Occident dans les années 60/80 (35). Une critique radicale y a été menée de la notion de famille, mais également des rapports de sexe, de la virilité et de lhétérosexualité comme constitutifs du système... Remettre en cause le couple, cest bouleverser lordre familial. Le mariage collectif est une contestation en acte des valeurs de la famille classique. «Nous essayons dinventer une forme nouvelle de vie en société» (36), dit lun des partenaires. Car cest se confronter à tout un ordre social. Lexpérience scandinave que relate Guy Sitbon prouve que cest non seulement la morale de la société, mais aussi la législation sur la conjugalité, les normes administratives et bancaires, les droits de lenfant, la notion même de propriété privée, qui se trouvent du même coup remis en question (37). Cest le travail, lécole, léducation, la hiérarchie, autant de courroies de transmission du système liées entre elles, qui sont repensées. Il est logique que les éléments constitutifs de la société patriarcale soient bousculés quand on redéfinit la conjugalité (38). «La propriété et la famille sont trop étroitement liées : si lun de ces piliers du monde bourgeois se trouve ébranlé, la solidité de lautre devient incertaine. Cest pourquoi la bourgeoisie a toujours si soigneusement défendu ses bases familiales» (39), dit Alexandra Kollontaï. Cest pourquoi elle continue à le faire. Il est utopique de penser changer lordre social de la société capitaliste en évitant ces questions... (40) Lamour dépasse dans ce cas et de loin, la simple affaire individuelle, contrairement à ce que pensait Lénine ! Fourier pense quagir sur le mariage, lunion des êtres, cest avoir une action sur lensemble du social, voire du cosmos, «tout est lié dans le système des passions», dit-il. Aussi ne faut-il pas sétonner que la réflexion sur laffectivité conduise vers des domaines qui pourraient sembler a priori bien éloignées du point de départ.
Cest la structure même de la société et de ses composantes que lordre sexuel interroge. Jean-Baptiste Fabre montre que nombre de communautés ont achoppé sur cette question (41). Sans doute les difficultés affectives ont-elles été sous-estimées. La socialisation semble, au bout du compte, avoir été la plus forte et lémancipation par rapport aux modèles (parentaux, sociaux, linguistiques...) avoir été difficile (42). Cependant Gérard Mauger, Claude Fossé montrent quil y a des moments où la jalousie est absente, où le groupe vit une expérience forte de partage intense et où un échange collectif sétablit. Ces moments de partage sans rivalité, même sils sont éphémères, témoignent dune utopie réalisée (43).
Une autre forme par laquelle peut sexprimer lamour énergétique est la relation de couple-open qui conduit à la dislocation du couple en un trio amoureux. Entre le couple et la collectivisation dans une communauté, il existe des tentatives pour ouvrir le couple sur le tiers, pour vivre lamour à trois. Des relations trines, des ménages à trois, peuvent se constituer. Ces expériences plus limitées, plus individualisées, font partie du courant de la contre-culture. Sans être un amour communautaire, le mariage open permet de tenter lexpérience dintégrer un jour un troisième dans le couple, innovant ainsi un type damour particulier. Trois individus saiment et décident de vivre une relation trine. «Il existe un type de promiscuité qui ne trouve pas sa réalisation dans lorgie et dans lindistinction des corps, mais qui consiste en un refus dun objet damour unique, en la facilité à passer dun objet damour à lautre et en des rapports sexuels avec plusieurs personnes» (44), affirme Francesco Alberoni. Dans les ménages à trois, toutes les situations sont possibles : trois hommes, trois femmes, deux hommes et une femme, deux femmes et un homme (45). Nous appelons triade, ou relation trine cette forme de lien. Des témoignages rapportent des unions qui se maintiennent ainsi, de plusieurs semaines à plusieurs années (46). Ce type dunion est lintermédiaire entre le couple institutionnalisé et la communauté. Nommé parfois mariage multilatéral, ce qui désigne à la fois les triades et les mariages de groupe, la triade peut être considérée comme une variante du mariage de groupe ou au moins un intermédiaire (47).
La relation amoureuse trine intègre la sexualité, mais la dépasse en établissant une relation durable entre les partenaires, dans laquelle elle nest quun élément parmi dautres. Le projet sexuel ny est quune dimension de la relation amoureuse et quotidienne. Si la relation échangiste est sans doute plus fréquente que la relation affective, et si elle dispose dune visibilité plus grande, des expérimentations de relations affectives avec des tiers existent qui expriment une volonté dun autre mode relationnel possible. Il sagit alors dune autre conception du social qui est en jeu. Dans une relation trine, la relation affective sétablit entre tous les partenaires, ce qui montre lécart avec léchangisme (48).
Ce qui intéresse les partenaires dans la relation ouverte, ce nest pas le sexe mais lintimité, laffection, lamour, les émotions, la sensualité. Ce nest pas le sexe en soi, qui nest quune partie et qui peut même être absent, au sens génital. Si léchangisme ou le sex-groupe permet de défouler des frustrations, dassouvir des envies tout en demeurant dans le cadre du couple, cest ce cadre qui précisément empêche de construire une relation affective ouverte. «Le sex-groupe nous plaisait par la sécurité quil nous offrait : nous ne risquions pas que lun de nous deux tombât amoureux dune tierce personne» (49), dit un échangiste interviewé. Mais ce couple se lasse bientôt de ce manque daffectif et recherche lamour, il souhaite alors que le partenaire tombe amoureux dun tiers, et découvre lamour de lamour. Le trio est souvent présenté sous son aspect uniquement sexuel (50). Les médias nabordent guère la question, ou seulement pour jouer avec le fantasme de relations faciles (51). Linvitation a pourtant une signification différente si elle est exceptionnelle, aventure dun soir ou si elle porte sur un investissement affectif sur le long terme. On voit demblée une telle organisation dans Pourquoi Pas ? de Coline Serreau. Le clin doeil ironique du film pose la question dintégrer ou non le tiers, qui pour cette triade est représenté par le quatrième partenaire. Cest aussi loccasion de découvrir les valeurs alternatives dune telle organisation familiale.
Des témoignages publiés et des entretiens avec des partenaires de ménages à trois relatent ces expériences. Max Pages, par exemple, raconte ces expériences amoureuses de tentatives de couple open (52) . Wendy et Burt rapportent l'expérience de leur mariage ouvert (53) . Surtout répandu dans les années 70, dans les pays nordiques, en Suède, au Canada essentiellement ou encore aux États-Unis, ces formes de vie ont permis de donner un nouveau visage à la conjugalité. Tous les témoignages insistent sur l'importance des livres de Robert Rimmer, The Harrad Experiment et Proposition 31, ou encore du livre de O'Neill, Le Mariage open, dans ce choix de vie. Soit le mariage ouvert est craint, soit il provoque des fantasmes et des utopies exagérées. Il est toujours l'objet de pressions sociales. (54)
Les témoignages montrent que pour vivre une telle expérience, il est nécessaire de révolutionner son corps, de laisser émerger et développer la sensualité, de changer aussi les habitudes de couple, le rapport dominant-dominé. On insiste sur limportance du polymorphisme, de lapprentissage de lart de lamour, sur lécoute et la découverte des rythmes, sur la magie du rapport dans linstant, sur labsence de stratégie et le respect de lautre. Pour quelle puisse durer, une relation à trois implique des relations sincères et profondes. Elle implique également de remettre en question les valeurs communes de la société, tout comme le fait lamour communautaire. Peu de ces expériences demeurent dans un trio hermétiquement clos sur lextérieur. Cest souvent un trio stable, autour duquel gravite une mouvance de relations affectives créant un tourbillon, un dynamisme et une éternelle remise en question. Un quatrième peut venir sajouter, ou encore le trio est composé de deux couples qui fixent leur union devenue quaternaire. Ainsi dans ce témoignage : «Cela fait maintenant trois ans que cette vie communautaire dure. Nous formons vraiment un ménage de groupe très solide. Bien sûr, cela tient surtout à ce que tous nous nous entendons à merveille» (55). Évidemment le modèle du trio ouvre la voie à une dissolution possible et totale du couple dans le groupe, cest-à-dire communauté. Maurice Blanchot parle de la communauté des amants, de communauté élective (56). Le concept de néo-famille ou famille élargie est proposé pour ces petits groupes de partage. Différentes formes existent avec des évolutions de lune à lautre. Du mariage à trois, qui forme une famille avec un fort engagement affectif (57), il est possible de passer aux groupes familiaux, accueillant plusieurs couples qui vivent ensemble. Cest dune économie élargie, généralisée et en acte dont il sagit (58).
Pour ne pas conclure
Dans leurs diversités et leurs marginalités, les courants de la contre-culture ont expérimenté de nouvelles formes de rapports. Des possibles sy sont exprimés. Dans les années 70, la prise de conscience du caractère politique de la sexualité et du rapport entre les sexes, était importante. Cette démarche a été refoulée dans les années 80 et la sexualité est redevenue en apparence une affaire privée, de lordre de lintime. A loccasion du sida, sest effectué un retour de lidéologie traditionnelle, avec des discours normatifs qui exhortent à la fidélité conjugale...
Pourtant, léchec fréquent des communautés ne veut pas dire que ces expérimentations demeurent lettre morte : une part de ce qui sest vécu là est réintégré dans lexpérience quotidienne, resurgit ailleurs, sous des formes modifiées. «Il sagit de comprendre, en rejetant nos habitudes historiques, comment les groupes ou les ensembles humains sécrètent de la mutation après en avoir esquissé lexpérimentation (souvent aberrante) à travers des cas particuliers. Sans doute certains de ces éléments qui composent lhérésie seront-ils ultérieurement réintégrés dans le tissu commun de lexpérience ou de lidéologie. Il nen reste pas moins que la rupture primitive est riche en semences quasi infinies» (59), écrit Jean Duvignaud. Même si le couple semble être une valeur dominante de la société contemporaine, lidéal utopique damour de lamour continue à tarauder limaginaire collectif. Les expériences hors couple ont laissé une trace, même si elles peuvent apparaître limitées, fragmentaires, fragiles, inconséquentes. Si Robin Fox a raison, lavenir doit inventer une nouvelle forme de rapport amoureux enrichi de toutes ces expériences passées (60). Il nous semble que nous puissions repérer ici où là des réinterprétations, des réappropriations de ces éléments dans lidéal conjugal contemporain. De nouveaux idéaux amoureux reprennent sur un autre mode et dune autre façon, une recherche de relation au tiers redéfinie et enrichie de ces expériences passées.
Sans aller jusquà la remise en cause radicale des valeurs familialistes contenue dans lidéal libertaire communautaire, ou dans celles du couple à trois, il nous semble que des tendances sociologiques contemporaines attestent dune influence des valeurs de la contre-culture dans les recherches de nouvelles formes de conjugalité. Sous un jour moins politique et moins théorisé, une recherche pour vivre concrètement les apports de la remise en cause libertaire, et les exigences quelle a fait apparaître, sexprime dans de nouvelles pratiques sociales, au travers de modes de vie et de nouveaux idéaux conjugaux.
Ainsi les conjoints sont de moins en moins enclins à prétendre vivre un couple fusionnel dans lequel leur individualité est sacrifiée. Toute appropriation, toute domination, toute confusion, dun Tu dans le Nous paraît insensée. Le Nous du couple nest plus un processus fusionnel qui soppose aux autres, mais un renouvellement ouvert sur le multiple. Comme dans lespace communautaire, le Nous du couple se doit de respecter chaque Tu (61).
Les femmes, notamment, ne supportent plus de disparaître dans le projet marital. La volonté daffirmer son individualité, et sa propre subjectivité, amène les membres du couple à inventer de nouvelles formes relationnelles. Chacun des partenaires entend vivre une expérience singulière et la conjuguer à une histoire de vie commune. Ce qui se joue alors cest la possibilité pour chacune des deux individualités formant le couple daffirmer une existence autonome non confondue avec celle de leur conjoint. Refusant la con-fusion de lamour romantique qui superpose lhistoire de vie des partenaires à celle de leur couple, chacun va développer un espace et un modèle relationnel propre. Il sagit de passer alors du modèle unaire de la fusion romantique au modèle trinitaire du couple composé de trois dimensions : celle de chacun des partenaires et celle de la relation. Un peu à limage du mariage aristocratique de lAncien Régime qui propose cette non-confusion des époux. Le mariage dintérêt permet en effet à chacun de conserver sa liberté pour vivre des relations à lextérieur du ménage. Quand Madame est dans son hôtel particulier parisien, Monsieur est sur ses terres de province. Il ne saurait arriver auprès delle sans se faire annoncer ! Le mariage damour bourgeois a révoqué ce modèle, en promettant une félicité auto-suffisante. Si léchangisme a réintroduit louverture sur le tiers, cest à condition dêtre en couple, préservant ainsi un vécu fusionnel. Le couple-open remet lui en cause la fusion et affirme la polyvalence des désirs et des affects. Le couple contemporain repose plus que jamais sur une relation amoureuse, mais celle-ci cherche éventuellement à souvrir sur dautres relations affectives, et plus seulement, comme à lépoque romantique, discrètement sur des relations sexuelles. Il sy affirme surtout, comme valeur fondamentale, la nécessaire autonomie des partenaires. Chaque couple négocie la part de fusion quil est prêt à consentir et la part dautonomie quil saccorde. Le phénomène sociologique des couples non-cohabitants est une illustration frappante de cette volonté de concilier dune nouvelle façon ces éléments. Le féminisme réclamait davoir un lit à soi, il sagit désormais davoir chacun son chez soi, à limage de ces couples dintellectuels ou dartistes célèbres. En cela, on peut lappréhender comme une recherche dun nouveau modèle relationnel, qui propose une relation renouvelée au tiers.
Notes
(1) Duvert Tony, Le Bon sexe illustré, Minuit, 1974, p. 79.
(2) Chaumier Serge, Tiers inclus / Tiers exclus. Sociologie du rapport au tiers dans les récits théoriques et filmiques sur lamour, Thèse de 3ème cycle, soutenue sous la direction de Patrick Baudry, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III, 1996, p. 967.
(3) Liotard Philippe, «Cherche corps à jouir pour bêtes à plaisir. Voyage au pays des annonces érotiques», dans Imaginaires sexuels, Quel Corps ?, n° 50-51-52, Avril 1995, p. 250.
(4) Alberoni Francesco, LErotisme, Ramsay, 1987, p. 114.
(5) Marcuse Max , «LAbsence de jalousie», in La Sexualité, sous la dir. A. Willy, C. Jamont, Marabout, 1964, p. 107.
(6) Guillaumin Colette, Sexe, Race et Pratique du pouvoir, Paris, Lidée de nature, Ed. Côté femmes, 1992.
(7) Girard René, La Violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972.
(8) Marbeck Georges, LOrgie, Laffont, 1993, p. 25.
(9) Alexandrian, Les Libérateurs de lamour, Points Seuil, 1977, p. 149.
(10) Fourier Charles , Le Nouveau monde amoureux, Paris, Anthropos, 1967, p. 326 et suiv.
(11) Tacussel Patrick, LAvènement de la sociologie, Paris V. Sorbonne, 1993, Tome II, p. 605.
(12) Sexpol, n° 13 mars 1977, p. 9.
(13) Rapport sur le comportement sexuel des Français, sous la dir. de Pierre Simon, Julliard, 1972.
(14) D. Bartell Gilbert, La Sexualité de groupe. La révolution érotique ?, Paris, NOE, 1972, p. 173 et p. 45.
(15) Egalement Falconnet Georges, Lefaucheur Nadine, La Fabrication des mâles, Seuil, 1975, p. 95.
(16) Par exemple, celui de Louis Pauwels dans Laslo Havas, Les Derniers jours de la monogamie, Mercure de France, 1969.
(17) Welzer-Lang Daniel, La Gestion polygame du désir : léchangisme entre commerce du sexe et utopies, Résumé du rapport de recherche, Septembre 1997.
(18) I. Murstein Bernard , «LEchangisme», in Styles de vie intime, Pierre Mardaga, Bruxelles, 1981, p. 137.
(19) Rossolin Orgius, «A bas la partouze !», Sexpol n°13, mars 1977, p. 16.
(20)Dictionnaire de lamour, de lérotisme et de la sexualité, sous la direction de Yves de Saint Agnès, Juillard, 1980, p. 503.
(21)Heck Peter et Suzanne, Les Joies de lopen mariage, Sélect, Montréal, 1976, p. 61.
(22) Georges Marbeck, Propos recueillis par Maïthé Lefèvre, «LOrgie est-elle toujours dans lair du temps ?», in Imaginaires sexuels, Quel Corps ?, n° 50-51-52, Avril 1995, p. 161.
(23) Schérer René, Emile perverti ou des rapports entre léducation et la sexualité, Laffont, 1974, p. 81.
(24) Rossolin Jacques et Roy Marc, «Vive lamour de groupe», Sexpol, n° 13 mars 1977, p. 20.
(25) Marcuse Herbert, Eros et Civilisation, Minuit, 1955.
(26) «Lamour à mille», in Catalogue des Ressources, Vol. 3, 1978, p. 654.
(27) Lauteur donne plusieurs exemples de ces communautées qui tentent de vivre une utopie sexuelle : Talese Guy, La Femme du voisin, Paris, Juliard, 1980, p. 286 et p. 449.
(28) Apostolidis Thémis, «Pratiques sexuelles versus pratiques amoureuses. Fragments sur la division socio-culturelle du comportement sexuel», Sociétés, n° 39, 1993, p. 43.
(29) Voir bien sûr sur ce thème Reich Wilhem, Ecoute petit homme, Payot, 1990 ; Le Meurtre du Christ, Champs Libre, 1971.
(30) Badeaux Serge, Comment réussir un ménage à trois. Un guide sexuel, inédit, Québec, Les Presses libres, 1883, p. 112.
(31) Alberoni Francesco, LErotisme, Ramsay, 1987, p. 120-121.
(32) Maffesoli Michel , LOmbre de Dionysos, Méridiens, 1985, p. 49.
(33) Maffesoli Michel , «La Prostitution comme forme de socialité», in Le Sexuel, Cahiers Internationaux de Sociologie, Vol. LXXVI, 1984, p. 124.
(34) A la rubrique Amour libre, Lo Duca confond également, Muria, prostitution et orgie. Dictionnaire de sexologie, Pauvert, 1962, p. 15.
(35) Lacroix Bernard, LUtopie communautaire, PUF, 1981.
(36) Dufresne Francine , «Le Mariage collectif. Une idée qui fait son chemin», in Plexus, n° 36, Juin 1970, p. 94.
(37) Sitbon Guy , «Mariage à 15», in Le Nouvel Observateur, n°25, Sept. 1969.
(38) Millett Kate , La Politique du mâle, Paris, Stock, 1971, p. 49.
(39) Kollontaï Alexandra, Marxisme et révolution sexuelle, Maspéro, 1977, p. 54.
(40) Palmier Jean-Michel , «Reich Ressuscité», in Plexus, n° 34, Avril 70, p. 62.
(41) Fabre Jean Baptiste , Relations homme-femme et enfant-adulte dans les utopies amoureuses, Thèse de doctorat, Université de Montréal, 1983, p. 439.
(42) Bolle de Bal Marcel, La Tentation communautaire, Ed. de lUniversité de Bruxelles, 1985, p. 100.
(43) Mauger Gérard, Fossé Claude, La Vie buissonnière, Coll. Malgré tout, Maspéro, 1977.
(44) Alberoni Francesco, LErotisme, Ramsay, 1987, p 129.
(45) Badeaux Serge, Comment réussir un ménage à trois, Québec, Les Presses libres, 1983, p. 25.
(46)Bartell Gilbert D., La Sexualité de groupe, Paris, NOE, 1972, p. 138.
(47)Larry L. Constantine, «Les Relations multilatérales révisées : le mariage de groupe dans une perspective élargie», in Styles de vie intime, sous la dir. de Bernard I. Murstein, Pierre Mardaga, Bruxelles, 1981, p. 168.
(48) Dufresne Francine, «Le Mariage collectif. Une idée qui fait son chemin», in Plexus, n° 36, Juin 1970, p. 91.
(49) Heck Peter et Suzanne, Les Joies de lopen mariage, Montréal, Sélect, 1976, p. 107.
(50) Par exemple, larticle, de Max Mamoud et Georges Olivier Tzanos, clame que le trio nest pas uniquement sexuel mais lillustre avec des photos de femmes nues et lascives ! Le fantasme fait recette. «Le Couple cest fini ! LAmour à trois», in LEcho des savannes, Juin 1995, n° 139, p. 26-31.
(51) A ce titre lémission Bas les Masques consacrée à La Vie à Trois, fait figure dexception en ayant abordé le problème sous langle de laffectif. Ainsi le témoignage de Maeva, Tania et Jean Michel : «Ce nest pas le cul qui nous rapproche mais lamour !».
(52) Pagès Max, Le Travail amoureux, éloge de lincertitude, Dunod, 1977.
(53) Wendy et Burt, «Notre mariage ouvert», in Styles de vie intime, sous la dir. de Bernard I. Murstein, Pierre Mardaga, Bruxelles, 1981, p. 74.
(54) Roger H. Hubin, «Une Relation triadique», p. 182 ; Jacquelyn J. Knapp et Robert N. Whitehurst, «Le Mariage et les relations sexuellement ouverts. Données et perspectives», in Styles de vie intime, sous la dir. de Bernard I. Murstein, Pierre Mardaga, Bruxelles, 1981, p. 59.
(55) David Patricia, Le Nouveau mariage open, Montréal, Quebecor, 1983, p. 162
(56) Blanchot Maurice, La Communauté inavouable, Minuit, 1983.
(57) Heck Peter et Suzanne, Les Joies de lopen mariage, Montréal, Sélect, 1976, p. 113.
(58) Coll, Breaking the barriers to desire. New approaches to multiple relationships, Kevin Lano et Claire Parry, 1995.
(59) Duvignaud Jean, Le Ça perché, Stock, p. 262.
(60) Fox Robin , cité par Helen E. Fisher, La Stratégie du sexe, Calmann-Lévy, 1983, p. 244.
(61) Métral Marie-Odile, Le Mariage : Les hésitations de lOccident, Aubier, 1977, p. 269-270.