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Présentations

Entre commerce du sexe et utopie
L'échangisme

Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme de Toulouse (19-20 et 21 mars 1998)





Premières réflexions pour le séminaire européen de Toulouse
(19-20- 21 Mars 1998)
L’échangisme entre commerce du sexe et utopie


Maïté HOYER


En 30 ans, la sexualité et surtout la vie courante a beaucoup changé et très vite.
Il y avait : avant 68, puis les années idylliques semble t-il entre la contraception et le sida, de 1970 à 1980; puis les années sida.

Je ne parlerais pas longtemps d’avant 68, ou tout ce qui touchait au sexe était tabou, où l’homme pouvait exercer sa virilité en toute impunité, mais par contre où la femme “bonniche ou potiche” comme disaient les slogans de Mai 68, devait accomplir le devoir conjugal pour rester une honnête femme. C’était l’époque de l’adultère où les hommes nantis entretenaient une ou plusieurs maîtresses et les autres s’adonnaient à la prostitution.
Femme objet pour le plaisir de l’homme, considérée comme un être inférieur.
Jusqu’en 1970 quant un père mourait l’enfant était mis sous tutelle. La mère n’était même pas tutrice de droit. Aujourd’hui l’autorité parentale est partagée à égalité par les deux époux.

1968 a apporté des acquis fondamentaux :

En premier la déculpabilisation du plaisir. Auparavant tout ce qui faisait plaisir était coupable. On impliquait dans notre inconscient la crainte du plaisir sous toutes ses formes.
Puis la libération de la femme : la contraception et l’avortement leur ont permis de crier que leur corps leur appartenaient. Elles ont revendiqué et obtenu le droit au plaisir.
Puis l’abolition de la censure : des propos et des comportements entachés par les parents et la société en général, de sensation de honte et de malaise pour tout ce qui touche à la sexualité, se transmet aux enfants par le moyen de manifestations de déplaisir et de pressions plus ou moins fortes, si bien que les normes sociales de la pudeur, de la sensibilité aux expériences pénibles se reproduisent peu à peu.
Mais c’est aussi la base et le cadre des différentes structurations pulsionnelles individuelles. Une lutte se déroule dans le moi de chacun entre les manifestations pulsionnelles prometteuses de plaisir et les interdictions et restrictions lourdes de menace.
L’éveil des premiers émois de la sensualité est chargé en émotions psychiques. Cet éveil entraîne parallèlement une érotisation croissante du corps. Chaque information sur le sexe rencontre un écho de la sphère des émotions et de fantasmes, mais le dilemme s’installe très vite, l’angoisse et surtout l’enregistrement des menaces éducationnelles conduisent vite à des ambivalences. Plaisir agréable mais défendu.
L’abolition de la censure n’a pas tout résolu. C’est ainsi que chacun a du faire avec tout son passé et donc a réagi en fonction de ce premier vécu familial qui laisse des traces indélébiles.
On retrouve souvent le même regard sur la société, les mêmes indignations les mêmes priorités morales, la tolérance et la générosité pour certains, la solution de facilité pour d’autres, qui mettent l’argent comme une valeur prioritaire.
La sexualité n’étant plus un tabou énorme, on osait en parler, la pratiquer librement. Il était licite de faire plaisir. C’est à cette époque que l’on a parlé d’échangisme mais ce terme désigne un éventail énorme. S’il n’y avait pas de censure sociale, il restait cependant les interdits de chacun et les fantasmes personnels.
Il est “interdit d’interdire” disait-on à l’époque. William Reich prôné un peu comme un maître à penser, nous ayant dit que la morale seule par la répression qu’elle instaurait était à l’origine de ces aberrations. Supprimez l’interdit vous supprimez le refoulement : dont aussi la perversion, la transgression, la violence. C’est aller bien loin de croire que la morale contre la nature qu’elle nous imposait, nous rendait pervers ou méchant.
Le besoin de transgresser un interdit caractérise souvent la démarche initiale du pluralisme. La fête érotique que les êtres se donnent à eux-mêmes dans le secret de l’intimité, s’arc-boute sur la négation de l’interdit hérité d’une famille, d’une classe. Le quotidien, ses pesanteurs, ses responsabilités, ses contingences sont abolis. L’interdit fonde l’inconscient différent pour chaque individu et fonde la subjection de l’érotisme. Les couples qui parviennent à transgresser cet interdit entament une quête érotique qui est une exaltation progressive et une découverte renouvelée sans cesse remis en question, merveilleuse ou très décevante.
La sensualité est la propre de l’humain : c’est la capacité à fantasmer qui l’a créé. Ainsi, au gré de son imagination et de sa fantaisie, l’être humain peut raccourcir ou prolonger, faire durer ou bifurquer le chemin qui mène à son plaisir.
Les femmes ont autant de pulsions que les hommes mais le conflit entre leurs désirs et leurs interdits est plus important, certainement par une éducation moins permissive. Pour beaucoup de femmes de ma génération, le fantasme du viol était très répandu. C’était un moyen pour elles de transgresser les tabous, elles jouaient “au gendarme et au voleur” avec leur morale. Elles ne sont pas coupables puisque l’amant était l’agresseur, et avait abusé de leur innocence. Ces mises en scènes, reflet de l’érotisme individuel, entraînent des comportements vite classés dans les déviances. Il en est ainsi de “l’échangisme partouze”.

Mais tout est relatif, chacun à son seuil et doit faire avec ce qu’il est. L’important c’est la liberté de l’autre. Deux adultes consentants peuvent se permettre ce que d’autres considèrent comme des déviations. Mais là encore chacun à ses limites. Ce qui est important c’est de se sentir unique et préféré.
Je n’apprécie pas particulièrement la façon de voir de Sartre et de Simone de Beauvoir avec leur “amour contingent” parce qu’à un moment donné il y a eu rupture entre eux puisqu’ils étaient pris par l’amour d’un autre. La “sexualité ouverte” est tout à fait différente, puisqu’elle parle de partage de plaisirs et non d’amour. Mais faire l’amour c’est partager des sensations et des émotions. Cela peut aller très loin si l’on n’est pas pleinement satisfait, même lorsqu’on est très amoureux de son conjoint. La nouveauté de sensations nouvelles est une fête très sensuelle lorsqu’elle est réussie. On peut même parler de “toquade physique” sans mettre en péril son amour. C’est à chaque couple de savoir ce qu’il veut, ce qu’il souhaite. Si l’on n’a pas trouvé dans son conjoint le partenaire idéal, on cherche alors à s’approprier l’autre, mais cela est différent de la fête du couple qui partage. Où est la limite ? C’est là que chacun doit se situer par rapport à ses exigences personnelles et à ses exigences de couple. On ne peut pas tout avoir, il faut choisir. Si l’on veut une complicité profonde, cela veut dire non à certaines choses, en particulier ne jamais léser l’autre. Malheureusement très peu de couples peuvent se “payer ce luxe” car leurs exigences sont différentes.
N’ayant plus d’interdit très vite la sexualité est devenue une performance. Dans son livre récent “la pyramide du plaisir”, Jean-Claude Guillebaut explique : “la sexualité contemporaine a fait de l’autre un simple vis a vis, un outil masturbatoire, un instrument plus ou moins performant et susceptible d’évaluations”. Le sexe est devenu un marché capitaliste alors qu’au départ c’était une libération et encore “nos démocraties fondées sur la liberté et l’individualisme sont devenues plus répressives et tyranniques, y compris en matière de sexe puisque le sida oblige à des précautions draconiennes”.
Le sida a en plus été récupéré pour en faire une punition divine. Cette idée de mort dans l’amour est effrayante : antagonisme poussé à l’extrême puisque la vie c’est l’amour, la seule vraie valeur avec la communication dont l’acte amoureux est la fusion la plus importante.
Malheureusement après le libéralisme, la sexualité est devenue pour beaucoup un acte banal, un loisir innocent qui trouve sa place entre le jogging et la télévision. Les femmes étant aussi disponibles que les hommes ont pris la mentalité qu’elles reprochaient aux hommes machos. Je lisais récemment les conseils qu’un hebdomadaire féminin donnait aux femmes : “pour attirer un garçon de 20 ans ou un homme de 50 ans, on n’utilise pas les mêmes appâts. Comment le capturer et affûter votre stratégie”.
Suivait l’énumération des choses à faire suivant l’âge que l’on souhaitait. Où est le respect ? La liberté de l’autre dans tout cela ? Si l’on considère l’autre comme une proie c’est qu’on a rien compris à l’amour.
En matière de sexualité, l’amour et la liberté de l’autre fixent les limites. Entre une morale de la culpabilité et un immoralisme coupable, il reste à inventer une éthique de l’amour, de la responsabilité surtout au temps du sida.

Témoignage de Maité HOYER sur l’échangisme, de la contraception au sida, soit des années 1970 à 1980 :

Cet exposé est le résultat de dix années de confidences sur la sexualité d’environ 300 personnes et le vécu d’un couple d’amoureux qui, mariés très jeune et puceaux tous les deux ont découvert ensemble une sexualité très riche, puis au bout de vingt années de fidélité, ont senti le désir de partager avec d’autres leur sexualité. Cela a été un cheminement de discussions puis une très longue réalisation de leurs fantasmes qui s’est faite dans un accord tacite mûrement réfléchi avec toujours une harmonie et une complicité parfaite. Age idéal 40 ans, 20 ans ensemble de sexualité vivante, et surtout abolition de la censure qui permettait de réaliser ce souhait. Période privilégiée entre la contraception et le sida, nous parlerons donc des années 70 à 80.

La révolution de 68 avait en effet apporté des acquis fondamentaux. En premier la déculpabilisation du plaisir. Auparavant tout ce qui faisait plaisir était coupable, on implantait dans notre inconscient la crainte du plaisir sous toutes ses formes, d’où une culpabilité énorme lorsqu’on transgressait cet interdit.

Des comportements et des propos entachés par les parents de sensation de honte et de malaise se transmettent aux enfants par le moyen de manifestations de déplaisir et de pressions plus ou moins fortes, si bien que les normes sociales de la pudeur et de la sensibilité aux expériences pénibles se reproduisent peu à peu chez les enfants mais ces normes fournissent aussi la base et le cadre des différentes structurations pulsionnelles individuelles. Une lutte se déroule dans le moi de chacun entre les manifestations prometteuses de plaisir et les interdictions et restrictions lourdes de menaces. Spontanément l’enfant découvre son corps, le plaisir qu’il procure. Pour cette génération la partie du corps située entre la ceinture et les genoux n’avait pas d’existence légale. L’activité de cette “terre” inconnue restait secrète et interdite.

D’abord le mystère de la naissance : on racontait aux filles “qu’elles naissaient dans des roses” et aux garçons : “qu’ils naissaient dans les choux”.
Puis lorsqu’ils grandissaient et s’inquiétait du ventre rebondi de leurs mères ou voisines on les rassurait en leur parlant de tout autre chose. Chacun essayait de se documenter comme il pouvait. Pas avec les parents, “ce n’est pas de ton âge”, leur répondait-on. “Ce petit est vicieux” rajoutaient les plus cyniques. Alors on fabulait...

Les copains essayaient de renseigner. Les “mieux instruits” avaient une très vague idée de la “chose”; de la maternité peut-être, mais pas de l’acte sexuel. L’initiation pouvait se faire entre frères et soeurs, ou même quelquefois entre camarades privilégiés, cela dépendait du système éducatif des parents. Certains enfants ont eu la grande chance de n’avoir pas trop d’interdits ; d’avoir pu partager leurs découvertes avec frères et soeurs ou voisins sans être censurés. Alors que certains, placés “sous grande surveillance” familiale, gardent, encore adultes, cette soif de savoir, de voir, tant ils ont eu d’interdit.

L’activité ludique commence beaucoup plus tôt qu’on ne l’imagine ; l’enfant joue au papa et à la maman, au docteur, ce qui est déjà un exercice pour découvrir l’autre, ou éventuellement l’autre différent de soi. Ces jeux de la petite enfance ont une grande importance pour la vie d’adulte, mais surtout la façon dont l’adulte a réagi à cet éveil.
J’ai été frappé par les confidences d’une jeune femme qui était angoissée chaque fois qu’elle faisait l’amour. Elle revivait à ce moment, la scène d’enfance où ses parents l’avaient surprise avec son frère en train d’explorer leurs sexes. La punition et la honte qu’on lui avait faite avaient pesé très lourd sur elle. Le processus culturel et psychologique de la culpabilisation était enclenché.
Pour beaucoup de nos contemporains, la sexualité devient une fonction à dissimuler, une espèce de tare. Puis parfois s’ajoute la dépréciation de soi, ce qui conduit à des troubles graves de la personnalité. La majorité de nos contemporains sont encore selon l’expression de Sartre reprise par Simone de Beauvoir : “Les victimes-complices d’un système répressif qui a mutilé leur penchant naturel à la joie des sens”.

La sexualité est comme le reste de notre vie psychique étroitement liée à notre histoire individuelle. J’ai eu ainsi les confidences d’un professeur de philosophie de 50 ans apparemment très à l’aise, fils unique d’une mère abusive : il ne se lasse jamais de découvrir le sexe féminin mais il en a très peur. Cela l’a conduit à avoir des relations sexuelles par personne interposée : il regardait sa femme faire l’amour avec un autre partenaire sans pouvoir lui même participer, souvent dans les lieux publics près desquels il se cachait. C’est l’échangisme qui petit à petit l’a amené à participer lui même mais il n’avait aucun discernement dans son choix.
C’est ainsi que ce couple passait ses vacances dans des endroits naturistes où toutes sortes d’expériences les enchantaient.

Ils nous ont raconté plusieurs expériences cocasses qui leur étaient arrivées dans ces endroits.
Puis la libération des femmes : “femmes potiches ou femmes boniches” clamait le MLF en 68. C’était vrai pour beaucoup de couples déjà il ne fallait pas pousser trop loin les études de la fille pour qu’elle reste sous la domination du mari. Femme considérée comme un être inférieur. Jusqu’en 70 quand un père mourrait, l’enfant était mis en tutelle, la mère n’était même pas tutrice de droit. Aujourd’hui l’autorité parentale est partagée à égalité par les époux.
Dans la mentalité de beaucoup d’hommes il y avait deux sortes de femmes : les épouses mères de leurs enfants, avec qui la sexualité était réservée à la procréation, et les prostituées.
Les religions judéo-chrétiennes condamnaient tout ce qui n’était pas destiné à cette fin : baisers, caresses, positions amoureuses. Sans en être encore aux chemises percées d’un trou de nos grands parents il n’était pas rare qu’un homme n’ait jamais vu sa femme nue. On faisait le devoir conjugal dans le noir, dans la position du missionnaire codifiée par l’église, et surtout il ne fallait pas trop éveiller sa femme ; qu’elle ne prenne pas du plaisir n’avait aucune importance. Je ne sais plus quel homme célèbre disait “le plus agréable lorsqu’on fait l’amour c’est quand on monte l’escalier” - c’est dire l’importance du fantasme et la pauvreté de l’acte amoureux...
Les hommes avaient alors recours à la prostitution. Ce qu’on demande à la prostituée ce n’est pas seulement d’être n’importe qui mais encore n’importe quoi, c’est à dire surtout pas une femme complète mais seulement la porteuse du lieu de plaisir qui se loue au détail : le vagin. Le “client” n’est entré en relation qu’avec un sujet partiel, pour satisfaire un désir partiel et limité, sans engagement, sans durée. Femme objet sexuel par excellence avec notion d’asservissement ou d’humiliation. La contraception n’existait pas, et l’avortement était reconnu comme une faute coupable, c’est ainsi que sous le gouvernement Pétain une femme a été guillotinée comme avorteuse.
La grande révolution pour cette génération était le mariage d’amour : conjoint choisi par eux, pour eux-mêmes et non pour des contingences matérielles ou des pressions économiques comme la génération précédente. Pour l’homme son épouse n’était pas un objet mais son égale et sa complice. Pour eux la défloration n’a été qu’une étape, un long cheminement d’un éveil de sensations de partage, de sensualité, de désir qui ont abouti un jour non défini à l’acte sexuel. Quelle différence d’avec le viol du soir des noces provoqué souvent par la maladresse du mari, par l’ignorance de la femme.

Cette première fois primordiale pour la fille induit toute sa vie sexuelle future. Si la défloration a été traumatisante, une fixation négative à l’homme subsistera toujours à moins qu’un “substitut” atténue cette première expérience.
Il en est de même pour le garçon. “Qu’elle soit pucelle ou qu’elle soit putain” chante Brassens “Jamais de la vie on ne l’oubliera la première fille qu’on a pris dans ses bras”.
J’ai reçu de nombreuses confidences d’hommes de “cette première fois”, de la peur qu’ils avaient ressentie de ne pas être à la hauteur. Dans les récits d’hommes sur la sexualité collective on retrouve très souvent cette crainte et en plus dans le collectivisme celle du jugement de l’autre. Pour une première fois avec une inconnue de nombreux hommes m’ont conté n’avoir pas eu d’érection. L’attitude de la femme à ce moment là a été pour eux très importante voire déterminante. Si elle a minimisé cet échec en faisant diversion, en mobilisant l’homme par exemple sur des caresses, très souvent l’homme a repris confiance en lui . Par contre si elle a montré sa déception, la “blessure” peut faire une sorte de réflexe conditionné qui peut le gêner dans ses relations sexuelles futures.
Tout homme qui aime une femme a attendu qu’elle soit prête pour faire l’amour. Par contre une femme amoureuse n’a pas toujours attendu le jour de ses noces pour se donner à l’homme qu’elle aimait. Mais c’était déjà transgresser un interdit terrible, d’autant plus qu’à cette époque ou la contraception n’existait pas, les risques de grossesse était nombreux. On jugeait très sévèrement une femme qui était mère moins de neuf mois après le mariage. Les mères persistaient à maintenir la sévérité de cette règle, surtout l’église qui parlait de faiblesse à ne pas recommencer. Dans les nombreux couples que j’ai rencontrés, presque tous avaient transgressé cette règle, leur complicité était déjà très importante. Ces couples d’amoureux ont voulu être des amants et maîtresses, ne pas dissocier la femme mère de leurs enfants et leur plaisir sexuel. D’abord le mari a admis et voulu que sa femme ait les même droits que lui. Fini l’esclavage domestique, il pensait que la femme n’était pas à son service, mais avait droit à son épanouissement personnel ; deuxième constatation chez ces couples : la plupart des femmes travaillent, ont un métier à elles. Beaucoup d’hommes de cette génération ont eu du mal à admettre que leur femme ait un métier : elles devenaient leurs égales et non leur subordonnées.

A l’intérieur du couple, quand ils échappent au jugement des autres adultes, beaucoup d’hommes et de femmes jouent à redevenir petits, à retrouver des plaisirs que leur conscience évoluée devrait leur interdire, et qu’elle leur interdit souvent jusqu’à ce que la tentation soit trop forte. Retrouver le sens du jeu est merveilleux, le jeu gratuit sans autre finalité que lui-même. Les jeux de la petite enfance, nous les avons oubliés, nous en rêvons parfois, nous en parlons avec nostalgie, s’ils sont convenables, ou nous les refoulons purement et simplement pour n’en être pas dérangés, mais le plaisir des jeux anciens demeure, revendique même si les circonstances qui ont déterminé ce plaisir ont totalement sombré dans l’oubli.
Les confidences des couples sont multiples à ce sujet, et nous pensons que tout est permis entre deux adultes consentants. “Certaines gens des plus normaux” rêvent de la sexualité des autres et de la fête avec d’autres. Tout en regardant la monogamie comme répondant aux besoins sociaux, on doit pouvoir considérer que du point de vue biologique, la monogamie ne correspond pas aux besoins de l’excitation supérieure. Car si les éléments problématiques et fuyants disparaissent, et que l’objet de l’attention est devenu si familier à la conscience, les réactions émotionnelles sont “qualifiées”. C’est là l’explication sommaire qui fait que les hommes et les femmes mariés s’intéressent souvent à d’autres que leurs partenaires conjugaux. Au mot monogamie est souvent associé le mot monotonie.
“Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés”, disait Flaubert. La pratique des amours collectives est l’une des expressions sexuelles les plus anciennes de l’homme qu’elle traduise une simple pulsion érotique ou une intention religieuse, voire mystique. Aux Indes, notamment, elle constituait la partie essentielle du rituel de “l’érotisme sacré”. Dans la Chine des Ming la plupart des grands événements de la vie collective, mariages, deuils, moissons, changements de saison se célébraient par des “orgies”. L’Antiquité, avec les mystères d’Eleusis les cérémonies bachiques, les Saturnales, sans parler des moeurs privées de ces époques, nous a laissé nombre de témoignages précis. Il n’est pas jusqu’à certaines peuplades d’Afrique qui ne se livrent à l’érotisme collectif.
Ainsi depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, dans les civilisations les plus primitives comme le plus raffinées, il semble bien que les pratiques collectives aient été utilisées couramment, ouvertement, quelquefois ostensiblement. Ce défi aux moeurs est si audacieux que beaucoup d’individus très évolués sur le plan sexuel manifestent une hostilité marquée à l’endroit de ces pratiques.
L’amour collectif ne tend assurément pas à la procréation, il n’est pas non plus “justifié” par les transports affectifs. Il traduit une recherche du plaisir pour lui-même, recherche particulièrement libérée des tabous ordinaires.
D’autre part, il bouleverse nombre de notions apparemment “définitives” en ce qui concerne le couple. Ce couple que nos civilisations considèrent comme la cellule fondamentale des sociétés. Tous les principes “sacro-saints” qui en font une entité individuelle indissoluble dont les éléments se doivent une fidélité totale et permanente ; toutes les idées courantes concernant l’amour exclusif unique : le droit de propriété. Propriété dont croient disposer l’un sur l’autre les partenaires et sa conséquence, la jalousie. La garantie des “secrets d’alcôve”, si anxieusement protégés par les partenaires les plus libres, bref, la conception traditionnelle et que nous imaginons universelle du couple.
Tout cela est fondamentalement remis en question par les pratiques collectives.

Le modèle du couple parental pose déjà question à partir du moment ou il faut partager l’identité et l’amour. La pluralité est déjà induite par les obligations de la cité. Dès le plus jeune âge, l’enfant doit partager l’amour avec des gens divers. Ce qui veut dire que déjà le désir éclate : “j’aime maman, j’aime aussi ma maîtresse”. A un moment donné, nous sommes tous confrontés à ce problème de pluralité. Même lorsque nous avons construit un phénomène affectif unique, nous ne pouvons nous empêcher de regarder ailleurs, puisque nous avons déjà appris la pluralité. Là démarche du couple qui ne met pas en question l’amour profond, mais le désir de continuer la pluralité est très intéressante. Quand un couple prend conscience d’une façon ou d’une autre de ce désir avec le maximum de complicité et de communication, il arrive à parler de possibilités d’explosion dans la continuité sexuelle. C’est malheureusement réservé à une réalité d’amour dont l’objectif est avant tout l’épanouissement de l’autre.
Le pluralisme vrai est réservé à une “aristocratie” de l’amour.
Il n’est pas simple de dire à l’autre que l’on désire quelqu’un d’autre, cela peut même être perçu comme un rejet, pourtant ces confidences dans le couple sont très importantes. Elles font toute la complicité amoureuse. Bon nombre de couples ont joué à “celui là te plaît-il, ferais-tu l’amour avec lui ?” Avant d’arriver au pluralisme, il y a toute cette vie du couple. Si la communication a été profonde, beaucoup de questions se posent entre eux. Les désirs rentrés quand ils peuvent être partagés rendent le couple plus à l’aise. Il s’agit à l’origine d’une longue concertation du couple. Mais la satisfaction des besoins inconscients ne coïncide pas obligatoirement avec nos désirs conscients. Les chemins du désir sont tortueux, jalonnés d’obstacles, de haltes, de signaux et d’embûches. Et chacun de nous a son système propre quel que soit son sexe, et sa manière spécifique de réagir aux stimulations extérieures.

Comment respecter l’autre et vivre soi-même ses propres fantasmes ? Il est très difficile pour un couple de réaliser la plurisexualité. Nous avions observé que très souvent il s’agissait d’un défi de type ludique du style “chiche tu ne le feras pas”. Dans le cadre de nos observations, plusieurs couples s’arrêtaient au stade de la première rencontre, sans jamais oser aller plus loin. Le jeu consistait pour l’un comme pour l’autre à mesurer leurs possibilités de séduction.
Dans ce domaine, le passage à l’acte suppose, d’après les confidences que j’ai pu recueillir, soit une complicité dans un but d’épanouissement ou de compromission de régulariser des faits déjà établis, soit dans l’induction de l’un ou de l’autre de prolonger ses habitudes d’avant le mariage. Le séducteur adolescent a manifestement tendance après quelques années de mariage, à vouloir retrouver ses possibilités, voire à réveiller ses talents sexuels. C’est dans cette situation, d’impression “d’usure” que l’homme qui veut retrouver les performances de sa jeunesse, entame une manoeuvre de persuasion de sa femme pour l’amener à partager avec d’autres couples sa propre nostalgie.
J’ai pu constater que dans ce cas de figure, l’amour conjugal aussi paradoxal que cela puisse paraître, conduit à ces pratiques, qui demandent pour le couple un dialogue et une complicité authentique qui ne se comparent pas avec l’adultère clandestin de l’un ou l’autre partenaire.
J’ai vu ainsi un couple dans une situation un peu particulière : le mari avait de son côté des expériences sexuelles multiples sans toutefois parler de maîtresse attitrée. Il était aussi amoureux de sa femme et voulait avec elle construire quelque chose de stable. Un cheminement personnel l’avait amené à réaliser ce dilemme. Par un hasard de rencontre dans un cinéma “porno”, il avait fait la connaissance d’un couple entraîné à une pratique pluraliste. Ce couple l’avait invité à leur fête collective. Aimant sa femme, il avait la nostalgie de l’y conduire, mais ne savait comment lui avouer son passé personnel. Très exigeant envers lui-même, et amoureux véritablement de sa femme, il a voulu prendre le risque de l’aveu. Ce fut pour eux une période très difficile, la femme tombant de haut devant les fantasmes de son mari. Par amour, elle l’a suivi mais ne peut s’empêcher d’être jalouse, car au fond d’elle-même elle n’a plus confiance en lui. De son côté, le mari est “piégé”, parce que ça ne l’amuse pas tellement que sa femme soit présente dans ce type de situation. Cependant on pourrait noter que l’épouse très réticente au départ, semble avoir trouvé l’occasion de réaliser ses propres fantasmes de séduction, mais ils sont toujours un peu sur “la corde raide”. Le système de partage avec d’autres couples dans lequel ils se sont installés, semble parfaitement convenir à la femme qui peut ainsi “surveiller” son mari. Mais ce dernier n’y trouve pas son compte et son jardin secret en est manifestement perturbé.

Les conduites pluralistes faites d’un commun accord conduisent à l’intégration ou l’organisation de réunions d’un certain nombre de couples dont l’objectif est manifestement d’aboutir à des échanges sexuels gratuits. Qui dans le couple légal a décidé l’autre à cette pratique ? C’est une question qu’il nous est très difficile à élucider. En effet, nous avons pu constater à travers les entretiens que les uns ou les autres ont bien voulu nous accorder, que si c’est le mari qui semble avoir pris l’initiative, très souvent la femme a fortement induit.

A cette époque la notion de groupe ou de regroupement comportait plusieurs formes :
Tout d’abord, le “triolisme” :
C’est surtout une combinaison érotique destinée à “épicer” la vie sexuelle du couple. Dans sa forme la plus commune (deux femmes un homme), il permet de satisfaire quelques uns des fantasmes sexuels les plus courants. Beaucoup de femmes, sans être homosexuelles, éprouvent sinon un désir conscient, du moins une curiosité pour les contacts saphiques. Le triolisme permet de satisfaire cette curiosité sans en faire une exclusivité. D’autre part, il est peu d’hommes que le spectacle de ces contacts saphiques laissent indifférents. En outre, la présence simultanée de deux partenaires flatte l’instinct polygame du mari, instinct déculpabilisé par l’assentiment de l’épouse.
Moins souvent le troisième élément est un homme, la peur de l’homosexualité frappait beaucoup d’hommes de cette génération.

Autre situation : un couple rencontre un autre couple chez l’un des deux couples.
Aux dires de tous, c’est souvent la première démarche à laquelle pensent les couples qui veulent se lancer dans le pluralisme. D’abord cela les rassure : un couple comme eux. Ils insistent donc pour rencontrer un couple légitime. Le collectivisme est très souvent vécu comme une dépravation et fait très peur. Par contre, les couples m’ont avoué que cette situation à quatre, était des plus difficile, parce qu’il n’y avait pas de “fuite possible”. Il n’est pas évident que si deux se plaisent, les deux autres soient forcément attirés l’un par l’autre.

Un couple s’intègre à un groupe d’amis.
Sous un prétexte de soirées qui ont au départ une allure mondaine pour certains, ces soirées d’amis durent même tout un week-end, souvent à la campagne, dans la maison de l’un d’eux. Tout est partagé, les frais généraux comme la sexualité collective. Ces réunions d’amis chez des particuliers sont très différentes des organisations commerciales réservées à cet effet. Bien que ces couples ne se connaissent pas, il s’établit très vite une complicité entre eux. Ils se sont choisis et si au départ, ils semblaient chercher seulement une complicité sexuelle, pour se revoir, par la suite ils ont souhaité partager autre chose que la sexualité. D’après ce qu’ils m’ont raconté, presque tous sont restés dans leur milieu socio-culturel.
C’est ainsi que pendant tout un week-end, certains couples de niveau culturel supérieur, tout en se réservant des moments intenses de plaisir physique, vivent aussi des moments exaltants de discussion philosophique. L’amitié entre les hommes est très importante, celle des femmes aussi. Toutes les préoccupations de chacun peuvent être évoquées. C’est souvent la personnalité du couple qui reçoit qui oriente ces réunions. Plusieurs couples m’ont d’ailleurs rapporté l’importance de ces hôtes. Pour certains, c’est tout un art d’associer des gens qui pourront se plaire, de savoir discerner le libéralisme de chacun pour ne mettre ensemble que des gens qui semblent correspondre. Ainsi, certaines soirées sont très collectives, alors que, à d’autres, les couples ne se retrouvent que deux à deux.
C’est une véritable fonction de maîtres de maison qui leur incombe. Ils savent mettre “en valeur” ceux qui ont besoin d’assurance, restreindre les “excités”, s’ils gênent les autres. Un couple m’expliquait que pour eux, c’est très différent lorsqu’ils reçoivent chez eux ou lorsqu’ils vont chez les autres. Ils sont alors plus détendus et soucieux de leur plaisir propre.

Il existait également des organisations que nous dirons commerciales, où sont organisés des jeux provoquants et qui conduisent à s’inviter réciproquement, étant entendu que dans ces endroits, la règle du jeu est énoncée de la façon suivante : “ici, il ne se passe rien”.

Il existait aussi des lieux à initiative commerciale, qui permettent de réaliser sur place, des relations inter-sexuelles. Il faut noter à ce niveau que ce type d’établissement, apparemment toléré par les autorités publiques, accueillait à l’époque beaucoup moins de couples réguliers que d’hommes qui se faisaient accompagner onéreusement par des dames. La mentalité de la clientèle de ces maisons diffère beaucoup de celle des soirées collectives chez des particuliers. D’après les témoignages recueillis, les couples dit échangistes n’appréciaient pas du tout le mercantilisme de ces endroits. Déjà pour le principe, une femme n’est pas un objet, elle ne s’achète pas. Les hommes se plaignent que ces dames sont en “service commandé”, ce qui change la nature de leurs ébats. Les femmes n’apprécient pas du tout cette clientèle masculine, qui fait d’elles des objets. Dans l’échange, me disait l’un d’eux, on est avec les autres femmes, comme on est avec la nôtre, et non avec une prostituée. La subtilité de la chose est très importante. Pourtant tous sont unanimes pour dire que la bienséance et la liberté de chacun sont toujours conservées.

Les “partouzes” collectives, permettent de réaliser toutes sortes de fantasmes, quelquefois peu avouables. Il y a ceux et celles qui ont toujours rêvé d’avoir un maximum de partenaires, il y a ceux et celles qui ont besoin d’une ambiance érotique pour être excités, il y a les voyeurs qui sont stimulés par le spectacle, les exhibitionnistes des deux sexes qui aiment à se donner en spectacle, il y a les masochistes qui trouvent leur plaisir à voir leurs conjoints livrés à autrui.
Mais les tendances humaines ne sont pas si excessives. Nous sommes un peu de tout cela, c’est pour cela que ces couples apprécient cette sexualité collective.

Il est probable qu’il existe aussi des “partys” spécialisées ou tout au moins spécifiques à tendances plus particulières : sado-maso par exemple, dont il semble que le recrutement se fasse de bouche à oreille entre complices. Il semblerait aussi que se sont les hommes qui y conduisent le plus souvent les femmes, sans toujours les prévenir des pratiques qu’elles sont susceptibles de subir...

Nous avons eu écho également d’un rite de rencontres insolites mais pour autant aussi réglées, de voiture à voiture dans des lieux particuliers et surtout dans des territoires forestiers praticables et bien connus. Il faut dire à ce sujet que Paris n’en détient pas le privilège, malgré la réputation de certains bois. Ce que nous avons cru comprendre dans cette situation est qu’il ne s’agissait pas toujours de couples réguliers, et, comme pour les réunions que nous avons dénommées commerciales, très souvent la partenaire féminine était mercenaire.

La plupart des couples de cette génération n’avaient pas eu de vie sexuelle avant de se marier. Les femmes pour beaucoup étaient vierges quand elles connurent leurs maris. Pour les hommes, c’est un peu différent, quoique pour la jeunesse masculine de cette époque, les mouvements tel le scoutisme prêchaient aussi à l’homme de se garder pour l’être unique.
Ces couples ont vu chez des plus jeunes qu’eux un plus grand libéralisme sexuel. Et surtout ont éprouvé le besoin de vivre les interdits qu’ils s’étaient donnés dans leur jeunesse. “Nous n’avons pas voulu mourir idiots”, m’a expliqué un de ces couples. C’était là, un premier prétexte. Des couples complices et amoureux ont voulu ainsi “relancer” leur vie sexuelle devenue trop monotone, chercher ensemble des sensations fortes et nouvelles. Ces couples sont en quelque sorte “l’élite” de la sexualité de groupe, car ils cherchent là une complicité, un épanouissement réciproque.

Nous avons bien sûr, le récit de couples en difficultés et qui pensaient par ce moyen rallumer la flamme ou tout simplement fuir. D’après ce que j’ai pu constater, pour ces derniers, la sexualité ouverte n’a rien arrangé, ni rien détérioré de plus. Entre la complicité et la fuite il y a des comportements d’arrangement qui permettent de réaliser un compromis. Le mot “échangiste” signifie bien cette démarche d’arrangement. Pour certains, il s’agit donc d’échanges avec toutes les restrictions que cela comporte.
C’est ainsi qu’un mari me raconte qu’il lui est intolérable que sa femme prenne du plaisir, alors que lui n’en a pas eu.
Par contre, dans un mariage ouvert où chaque partenaire est sûr de son identité et fait confiance à l’autre, il existe des possibilités de relations subsidiaires qui peuvent être un enrichissement pour chacun. La fidélité n’est pas forcément une fidélité physique. Mon mari est mon seul amant, m’expliquait une dame qui a pourtant de nombreuses expériences sexuelles. Je réinvestis tout ces plaisirs dans mon propre couple et suis de plus en plus amoureuse de mon mari.
Aimer quelqu’un cela veut dire non pas le briser, le restreindre, mais l’épanouir, souhaiter pour lui une vie enrichissante. Ne vaut-il pas mieux être complice que geôlier ? Les faits montrent que beaucoup de couples cherchent une issue au traquenard de leur mariage clos...

D’après les confidences que j’ai recueillies voilà ce que je peux rapporter sur la façon de se rencontrer en province à l’époque. Deux circuits semblaient possibles :

Tout d’abord les boîtes à danser, spécialisées, réservées certains soirs aux couples échangistes. Mais au dire des couples, il y a beaucoup d’indécis dans ces soirées. Une très faible proportion de couples finissent la soirée chez l’un ou l’autre. Ils relatent aussi que pour la majorité, ces couples ne souhaitent pas se revoir. Ils veulent la variété et la multiplicité des rencontres.

D’autres utilisent des journaux spécialisés à des rencontres sexuelles et fantasment déjà beaucoup à tous ces “préparatifs”. D’abord l’achat du journal lui-même, à l’époque réservé aux sex-shops. Très peu de femmes rentraient dans ces magasins, c’était le “privilège” de l’homme qui risquait “d’entacher” sa réputation en fréquentant ce genre d’endroit. Puis il faut écrire par l’intermédiaire du journal ou mettre soit même une annonce. Cette deuxième solution m’ont-ils raconté, semble être la plus discrète. Tous les atouts sont en mains de celui qui reçoit. Il peut alors choisir ce qui l’intéresse dans le courrier qu’il recevra. D’après les journaux que j’ai pu voir, le libellé de ces annonces est souvent vulgaire ainsi que les photos à l’appui. Les candidats s’attardent sur leur anatomie, leurs spécialités, leurs souhaits “cela nous permet de discerner ceux qui ont la même façon que nous de voir ces choses”, m’a répondu un monsieur. “Ainsi, me disait-il, nous éliminons ce genre d’annonce pour nous réserver pour celles qui décèlent un peu plus d’humour et de chaleur humaine”.

Les annonces avec les lettres qu’elles suscitent, suffisent à certains.
Ils les collectionnent amoureusement, se régalent des fantasmes décrits. La plupart des couples vont plus loin, et cherchent alors à se voir. C’est souvent le mari qui fait le “démarcheur”. Il y a ensuite les coups de téléphone. D’abord l’attente avec tout le côté jeux qu’elle suscite, puis la voix qu’on imagine. Ce premier stade plaît beaucoup à certains.

Au nombre des émotions érotiques primaires, celles que provoque la voix viennent au premier rang. Certaines voix affolent, un timbre particulier, une diction, un phrasé de tel ou tel type peuvent provoquer une captation érotique que ne justifient pas forcément les paroles prononcées. On imagine chez l’autre des traits et généralement une séduction correspondant à l’impact sensuel de la voix, quitte à se trouver affreusement déçu en apercevant l’être d’où émanait la voix séductrice ! La voix est un attribut physique au pouvoir libidinal extrêmement important.

En matière d’attirance sexuelle, les stimuli sensoriels sont plaisants ou désagréables. C’est affaire de libido personnelle, et les goûts sont très nombreux. C’est la signification particulière de la symbolique érotique de chacun. Ainsi, pour la voix, pour qu’elle plaise, il faut qu’elle corresponde au type auquel les auditeurs attachent une valeur libidinale positive. A cette époque là, un réseau de “voix érotiques” s’était déjà constitué, certains journaux en faisant la publicité. Dans les lettres reçues, des couples m’ont relaté que des hommes leur avaient demandé ce mode de relation, “chacun devant s’exciter à distance”.
Les premières lettres échangées en général, sont banales. Il s’agit d’une simple prise de contact avec proposition de rencontre. On se décrit sommairement, on indique l’heure et le lieu d’un éventuel rendez-vous. Certains demandent des photographies mais beaucoup ne le souhaitent pas ayant peur de tomber dans le piège d’un collectionneur ou d’un maître chanteur. Si on m’a signalé maintes fois avoir “perdu des photos”, je n’ai par contre jamais entendu parler de “chantage”. Mais là déjà le risque fait partie de l’excitation. Par contre, une grande discrétion est de mise. On ne donne pas les noms, ni les adresses même aux amis, parfois on les présente en indiquant seulement les prénoms. Libre ensuite à chacun de poursuivre s’il le souhaite ou non. Cet attrait du défendu qu’on partage émoustille les fantasmes. Puis c’est la rencontre elle-même dans un endroit le plus neutre possible, un café en général.
Comment va-t-on se reconnaître ? Va-t-on se plaire ? Les sens et l’appétit sexuel vont à l’école buissonnière, moins stimulés par la perspective de l’acte que par tous ces préliminaires. Beaucoup de couples au départ pensaient ne pas faire de distinction entre les niveaux sociaux. Avec l’excitation toute neuve de ce projet, la plupart pensaient que seule l’attirance physique comptait. Mais très vite des détails ont accroché.
Une dame horrifiée me racontait que le monsieur de l’autre couple lui avait dit : “alors on le fait ou on ne le fait pas”. Pour faire l’amour ensemble, il faut partager autre chose : en particulier des habitudes communes de vie sociale. C’est ce que la plupart m’ont conté. En général les hommes sont excités par des détails anatomiques bien précis des femmes : les seins pour certains, les fesses pour d’autres, mais pour tous deux, l’attrait de l’inconnu les fait beaucoup fantasmer. Les couples doivent ensuite se décider presque toujours ils s’invitent à dîner pour faire plus ample connaissance. La connivence est faite d’avance, le couple a imaginé un signe pour voir s’ils sont tous deux consentants. Toutes ces phases excitent beaucoup le couple, ou le divisent si l’accord entre les deux n’est pas parfait. Les maris les plus “généreux” laissent leur femme choisir. Il semblerait que la femme soit beaucoup plus sévère dans son choix, elle est moins dépendante que l’homme de son imagination. Souvent aussi des hommes viennent seuls, n’ayant pas réussi à décider leur épouse ou essayant de se glisser dans l’intimité du couple. Le premier contact est très émotionnel, parce que tout l’imaginaire est en marche.
Il y a aussi tout le jeu de la séduction et de la complicité du couple lorsque les deux couples paraissent se plaire. Il y a souvent une phase préliminaire. L’excitation est provoquée par divers “stratagèmes”. La bonne éducation et les retenues bien “normales” font que ce premier temps dure plus ou moins longtemps. L’un d’entre eux doit faire le premier pas. L’érotisme est très personnel. Certains aiment que la volonté de “débauche” de l’autre partenaire soit évidente et qu’elle se manifeste par de violentes suggestions. Pour d’autres, c’est tout à fait l’inverse. Ils sont choqués et même bloqués, de ce comportement. J’ajouterais d’après leurs confidences que ce sont la majorité.

Un homme très collet monté vêtu extérieurement de façon très stricte arrivait à ces soirées avec des sous-vêtements féminins. Il en est ainsi par exemple, pour la valeur aphrodisiaque du vêtement. Certains hommes m’ont confié qu’ils apprécient la naïveté vestimentaire de la femme : la culotte “petit bateau” entrevue dans leur enfance hante certains parce qu’elle est liée à leur premier émoi sensuel.
D’autres apprécient “la lingerie noire”, autrefois uniquement réservée aux “dames de mauvaise vie”.

Des confidences érotiques peuvent servir d’excitation à une autre “clientèle plus intellectuelle”. Certains se racontent leur premier éveil sexuel ou les expériences sexuelles multiples qu’ils ont pu avoir. Pour d’autres, la musique douce leur sert de préliminaire. Ils dansent et flirtent, parfois nus, ce qui est très excitant.
Pour d’autres encore, ce sont des films pornographiques ou tout naturellement ils abandonnent l’écran pour la réalité.

Ces rencontres collectives sont quelquefois induites par des habitudes dites éducatives comme les grands jeux des adolescents où l’on met l’individu en situation d’agressivité voire d’homosexualité. A mon avis, toute activité collective, du bal au grand jeu est vraisemblablement assimilable à certaines activités de sexualité collective. D’ailleurs, nous avons pu entendre que de nombreuses réunions de ce genre sont souvent introduites par des jeux. On joue par exemple, à se déshabiller et à se donner des “gages” de plus en plus audacieux. Les règles sont alors acceptées parce qu’il s’agit d’une activité ludique qui trouve quelquefois son support dans des jeux de société.

Deux êtres qui se rencontrent sont séparés par toute l’épaisseur des préjugés, des interdits et des tabous sociaux. Leur approche, c’est-à-dire, en fait, l’évaluation de leurs possibilités sexuelles, ne se fait qu’à travers mille conventions, après mille détours. Encore celles approximatives auxquelles parviennent les partenaires sont-elles le plus souvent si vagues qu’elles laissent la place à tous les malentendus. La coquette violemment fardée, vêtue de façon “aguichante” peut passer par exemple pour une sensuelle douée d’une sexualité agressive alors qu’elle peut fort bien n’être qu’une timide, un peu masochiste, qui adopte les dehors d’une “fille facile” dans un double souhait d’autopunition et de guérison de sa timidité.

L’excitation est souvent subordonnée à la mode et à l’image publicitaire du moment. Les journaux sont bien significatifs de ce phénomène. Les femmes sont souvent plus sensibles à des défauts physiques très subjectifs. Une dame me racontait qu’elle n’avait pas pu faire l’amour avec un monsieur charmant parce qu’il avait une dentition détestable.
Plusieurs couples, mais c’est la minorité, avouent que pour faire l’amour, ils préfèrent être dans des lieux différents, pour ne pas être avec leurs conjoints. Ils ne voient pas et surtout se sentent plus libre. On a beau trouver l’excuse, me disait l’un d’eux, que c’est du plaisir et non pas de l’amour, l’acte sexuel que l’on partage est une communication importante, déjà une complicité de corps où passent plein de choses : odeurs, sensations tactiles. Accepter de se faire plaisir ou de donner du plaisir à quelqu’un d’autre que son amoureux n’est pas simple. Il faut déjà admettre qu’un couple, c’est deux individus, et que chacun a droit à sa vie propre. Le plaisir qu’ils ressentent n’est pas forcément le même. L’un peut raffoler de la musique, l’autre être ému par un coucher de soleil. Le projet du départ de ne rencontrer qu’un couple s’ouvre très vite, les réunions “d’amis” semblent pour tous beaucoup plus satisfaisantes. “On peut choisir, me disait une dame, et pas forcément le mari de la dame avec qui mon mari fait l’amour”.

D’autres m’ont expliqué que la fixation à un couple est très dangereuse, cela peut être un piège du départ qui a laissé de mauvais souvenirs à plusieurs couples. Ils avaient induit une situation amoureuse et non une situation de plaisir.
Plusieurs couples m’ont raconté avoir voulu partager leur sexualité avec des amis de longue date. Tout au moins, dans les cas que j’ai rencontrés, cette situation n’avait rien amené de positif bien au contraire. En effet des liens affectifs existaient déjà, la rencontre sexuelle avait renforcé ces liens, jusqu’à une limite insupportable pour le couple légitime. Un de ces couples a même poussé l’expérience jusqu’à cohabiter à quatre. Mais si deux partenaires vivaient une parfaite idylle, il n’en était pas de même des deux autres. Cela se solda par deux divorces.

Très mauvaise expérience aussi d’un couple qui a voulu échanger de partenaire tout un week-end. Pour un des deux, une fixation amoureuse les a beaucoup gêné, mais ils ont rectifié par la suite.
Par contre, par le biais de la correspondance, des couples se sont trouvés en présence de connaissances voire de collègues de travail. Ce nouveau mode relationnel n’a pas posé de problèmes particuliers. Au dire de presque tous les couples, le plus agréable serait une réunion de cinq ou six couples. Mais là encore, il faut beaucoup de temps pour trouver de vrais amis.
J’ai été amenée à contacter un groupe d’une douzaine de couples, moyenne d’âge 40 à 55 ans, niveau culturel universitaire. Ces couples ne se retrouvent pas forcément tous, ni à date fixe. De plus, chacun de son côté fait de nouvelles connaissances qu’il présente au groupe, si elles semblent convenir. Chaque couple est libre de voir ensuite qui lui plaît. Ils se retrouvent chez les uns ou les autres, mais en particulier chez deux d’entre eux, pour les commodités de “l’affaire”.
Pour de telles rencontres, le gros problème, m’ont-ils dit, c’est la tranquillité. Il faut d’abord écarter les enfants adolescents ou mariés mais qui peuvent arriver à l’improviste, étant toujours chez eux, chez leurs parents... Des histoires assez cocasses où l’on a essayé d’écarter les importuns sont bien sûr arrivées.
Ce qui frappe dans ce groupe, ce n’est absolument pas la sexualité mais une amitié très profonde, très réelle. En se mettant à “nu”, au sens propre, ils sont arrivés à l’être aussi au sens figuré. Faire l’amour demande tout soi. On peut rarement tricher dans des moments pareils !
Ce qui est merveilleux, m’ont-ils dit, c’est la complicité et la grande tendresse qui les lient. Leurs réunions n’ont rien d’une vulgaire “partouze”. Ils se retrouvent pendant tout un week-end et ainsi ont du temps pour tout. Pour parler d’abord, pour partager le repas, pour échanger ensuite des sensations physiques ou des discussions culturelles. Les enfants ne sont pas oubliés dans ces conversations, ni les préoccupations de chacun.
Mais cette situation “de manque de tenue” fait qu’ils n’abordent pas des banalités.
Plus tard des couples se forment pour faire l’amour. Dans ces couples comme d’autres groupes interrogés, il est rare de voir des amours collectives, cela demande peut être une plus grande détente. L’interdit de l’homosexualité est très fort, surtout pour les hommes. Par contre, lorsque des femmes aiment caresser leurs semblables, les jeux tournent plus facilement vers le collectivisme.
Ce qui est frappant d’après le dire du groupe déjà cité, c’est de voir les “vrais couples” se retrouver pour dormir enlacés. Reprendre dans le sommeil “leurs habitudes” pour se rassurer certainement. Le réveil pour tous serait merveilleux, c’est au moment du petit déjeuner que les confidences seraient les plus fortes. Dans ce groupe, par exemple, chacun avait raconté spontanément ses premiers émois sexuels, les jeux enfantins auxquels ils s’étaient livrés.
Il n’y a pas que du positif dans ces rencontres de groupe. Deux couples ont posé problème. Ainsi l’un d’eux n’avait pas un système relationnel très clair ; beaucoup de choses étaient dissimulées. Il leur a été trop difficile voire impossible de partager leur plaisir ensemble. Ils ont préféré mener chacun leurs expériences de leur côté sans en parler. Certains couples nous ont avoué que ce côté secret et interdit faisait partie du piment de leur vie.
Ce choix est totalement différent du projet des couples que nous venons de décrire.

Un deuxième couple à présenté des difficultés conjugales beaucoup plus complexes en ce sens qu’ils en sont arrivés à une séparation vécue très douloureusement par la femme. En fait, lorsque nous avons rencontré le mari, il nous a expliqué que sa démarche vers le pluralisme était tout simplement un désir de libération. Du pluralisme, il est passé à une autre mono-sexualité avec une femme beaucoup plus jeune que la sienne. Il avait conduit sa femme au pluralisme pour se libérer d’elle.

Certains maris ont été “débordés” par la nouvelle sexualité de leur femme. L’un d’eux me racontait que sa femme était très timide et pas du tout intéressée par la sexualité. Puis révélée par la sexualité de groupe, elle avait par la suite des exigences très curieuses. Elle souhaitait des amours très provocantes dans des endroits publics, s’exhiber avec plusieurs hommes. Cet homme très tolérant et amoureux de sa femme admettait cela tout en étant dépassé par ces nouveaux fantasmes sexuels, dont il mesurait les conséquences uniquement par rapport à sa propre culpabilité voire son incompétence à l’avoir éveillée lui-même ; ainsi qu’à une notion d’imprudence par rapport à sa suggestion. Il s’agit là, nous semble-t-il, d’une explication de démarche masculine qui tient au désir de se faire peur avec tout ce que cela peut comporter.

L’amour est, ou devrait être une fête sensuelle de toute la participation du corps, la plus infime de ses parcelles épidermiques étant réceptives. Certaines zones, dites érogènes sont plus ou moins sensibles, mais déjà très variables d’une personne à l’autre. Par contre, “l’exploration” sensuelle d’un nouveau partenaire est très excitante. Surtout les femmes m’ont parlé avec enthousiasme de cette découverte. Pour beaucoup d’entre elles, c’est ce qu’elles préfèrent dans le pluralisme. Elles aiment “éveiller” un homme, leur côté maternel y trouve son compte. Il est aussi plus facile de donner que de recevoir. C’est moins culpabilisant.
Ces femmes m’ont parlé tout de même du plaisir qu’elles ont pris avec d’autres partenaires que leurs maris. Beaucoup ont cherché ailleurs ce qu’elles n’avaient pas chez elles. C’est ainsi que des femmes dont le mari est très paternel, sont très attirées par des hommes très immatures. L’inverse est également vrai. Cette confidence concerne les hommes autant que les femmes. Dans l’acte sexuel aussi la nouveauté est le principal facteur d’excitation. Plusieurs femmes trouvaient ainsi que leurs maris ne s’intéressaient qu’à l’excitation génitale et à l’intromission immédiate alors qu’elles appréciaient surtout la sensualité de l’éveil de tout leur corps...
Ces couples m’ont raconté aussi que le pluralisme avait été pour eux la meilleure école d’éducation sexuelle. Au contact d’autres partenaires, ils avaient acquis de nouvelles techniques, découvert de nouvelles “variations”, qu’ils reproduisaient ensuite dans leur couple. Le pluralisme les avait aussi valorisé sur leur propre sexualité. La peur de l’anormalité qui dissimule bien souvent le désir de n’être pas comme les autres, était dépassée.
Des détails anatomiques sont ainsi mis en compétition surtout pour l’homme avec son pénis. La comparaison avec les autres hommes sur sa taille, peut par exemple, les valoriser ou les inhiber. J’ai reçu dans ce sens plusieurs confidences d’hommes. Tout d’abord de certains qui ne peuvent pas vivre cette compétition. D’autres voulaient être rassurés sur la normalité de leur pénis.
Ce que j’ai senti d’important, c’est la façon dont ils se vivent. Un homme au sexe tout petit peut ainsi se sentir très bien, et faire les plus grandes conquêtes, alors qu’un autre se culpabilise. C’est vrai aussi pour les femmes. Elles n’aiment pas montrer ce qui ne leur plaît pas en elles. Là encore, c’est très subjectif.
Emportés par le plaisir de l’étreinte, certains oublient la présence des autres participants. Une dame très timide et pas du tout exhibitionniste, me racontait que lors d’une soirée chez des amis, elle avait été tout d’abord affolée par le nombre de participants surtout dans l’espace assez réduit des locaux, jusqu’à ce qu’elle trouve “chaussure à son pied”. Elle avait passé une soirée inoubliable de sensations nouvelles auprès d’un inconnu.

D’après les confidences que j’ai reçues, ce qui est le plus excitant, c’est l’imprévisible. Quand on rencontre un inconnu, passé la première impression, qui doit être agréable, pour qu’elle soit poursuivie, la suite ne peut s’imaginer ; tous les facteurs très intimes rentrent alors en jeu : odeur, grain de peau...
Mais aussi tout le mystérieux de l’individu s’il correspond à l’autre, c’est la fête ; toutes les tendances de chacun qui se complètent ou s’harmonisent.

Très souvent les femmes m’ont avoué qu’elles se culpabilisaient lorsqu’elles prenaient du plaisir avec un autre homme que leurs maris, elles restaient souvent bloquées au niveau de l’orgasme. Au dire de plusieurs, elles prenaient beaucoup de plaisir avec ces amants de rencontre, mais ne jouissaient vraiment qu’avec leur partenaire officiel. D’autres m’ont dit qu’elles s’imaginaient souvent en situation de viol. J’ai reçu de nombreuses confidences dans ce sens : femmes qui ne peuvent jouir même avec leurs maris que si elles se sentent forcées.

Toute femme qui tentait d’échapper à l’image ancestrale de proie soumise au désir masculin se voit facilement qualifiée de “dévergondée”, “d’allumeuse”, voire de nymphomane. Toute la morale de notre XIX siècle bourgeois est basé sur de tels a priori, socialement chargée de maintenir stable la famille, la femme devait être celle qui ignore le plaisir.
La femme considérée par les primitifs comme outil sexuel a gardé au cours des siècles le triste privilège de se voir attribuer comme une évidence le rôle du partenaire naturellement passif dans le domaine des choses de l’amour. Ce sont les hommes qui étaient actifs. Même avec des gens dit “évolués”, des anecdotes amusantes nous ont été contées : “C’est moi le coq”, avait dit un homme furieux à sa partenaire toute contente de “sa position dominante”.
Plusieurs femmes m’ont expliqué aussi que le plaisir de plaire les avaient beaucoup valorisées. La femme qui ne se trouve pas assez belle, est réconfortée lorsqu’un partenaire admire une partie d’elle qu’elle n’aimait pas : seins trop gros, ou fesses trop larges. Ce besoin d’être admiré, que nous avons tous, se concrétise lorsque nous “plaisons” particulièrement.

Certains couples de milieux favorisés nous ont raconté que pour une discrétion plus grande, ils ont préféré aller à l’étranger, pour tenter l’aventure du pluralisme.
Dans les années 1970, les pays nordiques permettaient de réaliser tous ces fantasmes. Nous avons ainsi reçu les confidences d’un couple de psychologues qui ont fait un vrai pèlerinage. Après plusieurs essais où ils n’arrivaient pas “à passer à l’acte”, ils eurent à Amsterdam, la chance de pouvoir aboutir.

Voilà ce qu’ils racontent :
“Nous avions 43 ans tous deux, mariés depuis 22 ans, toujours très amoureux. Vie sexuelle très réussie, mais sans aucune autre “expérience” de part et d’autre. Très complices et éveillés, nous avions senti le besoin d’ouvrir notre couple, le désir de faire l’amour avec d’autres gens. Mon mari voulait que ce soit moi qui concrétise cette démarche, dit la dame, et que je choisisse le couple selon mon goût personnel. Par une brochure de spectacles achetée dans un kiosque nous avons trouvé ce que nous cherchions : un genre de club où l’on propose par photos un choix très important de couples. Le choix paraissait impossible, dira-t-elle. Ce fut le patron qui fut sélectionné parce qu’il ressemblait beaucoup à mon mari, ajoute-t-elle, son amie plaisait beaucoup aussi Nous voulûmes rester dans la même pièce, moi surtout pour me rassurer, dit-elle. Le plus difficile fut de se déshabiller devant un inconnu. Puis elle fut étonnée de la sensualité qui se dégageait à la nouveauté d’un corps nouveau.”
Plaisir physique certainement, mais ce qu’ils expriment, c’est le cadeau qu’ils se firent : “en voyant mon mari jouir avec cette dame, je n’ai pas du tout été jalouse, au contraire, j’ai été très émue comme si je lui donnait toutes les dames de la terre”. “Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues” chantait Prévert par la bouche de Montand.
J’ai senti à travers certains couples très solides que l’inverse pouvait se dire...

Au dire de tous la première fois de ce “passage à l’acte” dans le pluralisme est très importante. Un couple partage ce qu’il a de plus secret. Chacun donne à l’autre le droit au plaisir sans lui. C’est tout un programme et un cheminement qui induit toute la suite de leur amour. Lorsqu’une barrière des interdits telle que celle-là saute, la porte est ensuite ouverte à plein de permissions. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas des allées et venues dans le sens de la régression. Nous cherchons des autorisations, des échappatoires à notre angoisse, à notre culpabilité plus ou moins sous-jacente.

Lorsque le projet du couple est défini, la règle d’or est que “l’amour, c’est avec le conjoint ; seul le plaisir est partagé”. Il y a une grande différence assurent-ils entre une relation amoureuse et une relation sexuelle gratuite où mâle et femelle réalisent un phénomène hédoniste. Cela devrait conduire alors à un mécanisme sexuel autonome où il ne s’agit plus d’amour, c’est-à-dire de partage, mais d’un phénomène ludique gratuit qui n’engage en rien, autre chose que sa propre satisfaction.
A l’inverse, il n’est pas négligeable de constater que ces types de relations qui veulent se dire libérées, peuvent conduire à des phénomènes émotionnels, dont le couple a à s’expliquer ensuite.
Nous avons pu entendre des témoignages de difficultés conjugales issues de lien occasionnel dont l’un ou l’autre des partenaires légaux s’inquiétaient. J’ai surtout eu les confidences des femmes de ces couples échangistes. La plupart n’avaient eu de relation sexuelle qu’avec leurs conjoints avant de se lancer dans le pluralisme. Au départ elles avaient été très réticentes car elles avaient du mal à dissocier l’amour qu’elles avaient pour leurs maris d’avec le plaisir physique.
Dans l’esprit des femmes, on ne fait l’amour que si on est amoureuse. Là est la grande différence avec l’homme. C’est tout au moins ce qu’on avait induit chez les deux sexes. D’ailleurs, pour cette génération, une femme “libre” est une putain.

L’image idéale de la mère a aussi retenu beaucoup de femmes. Que penseraient mes enfants s’ils savaient ? Un couple est ainsi venu me voir affolé parce que leur fils adolescent avait découvert cette sexualité un peu “particulière” de leurs parents. Le fils, très choqué avait accusé le père de prostituer sa mère. Il a fallu beaucoup de temps à ce couple pour rétablir la situation.
L’image de marque que chacun représente fait aussi hésiter plus d’un : “Les gens honorables ne font pas l’amour en public”.

Ces couples m’ont raconté que dans les premiers temps de cette recherche, les émotions étaient très fortes, au niveau de braver les interdits, puis qu’après cela devenait plus banal donc moins amusant.
Les règles très strictes que le couple s’étaient faites au départ ne sont pas toujours concordantes. Parfois chacun des complices construit son projet indépendamment de l’autre : l’un et l’autre ayant projeté des phénomènes imaginaires tout à fait différents de la corrélation. Il n’est pas évident que les cas d’identité des triangles semblables soient réalisables. La recherche du phénomène d’égalité semble bien être une démarche perpétuelle mais que l’on peut considérer comme illusoire. Nous ne pourrons jamais imaginer une rencontre de gens “équipés différemment” au niveau du plaisir, sans imaginer qu’il s’agit toujours de fantasmes confrontés. Souvent ces couples cherchent ensemble des phénomènes du type ludique, plutôt que sexuel. “On a peur de se faire peur”, et la réassurance consiste en des retrouvailles que l’on nous a souvent contées. Dans ces phénomènes d’échange, en voyant sa femme reconquérir ses possibilités de séduction, très souvent c’est l’homme triomphant au départ qui manifeste ensuite le plus de jalousie.
Il y a dans cette situation une forme de jeu provocateur, et souvent solitaire. La séduction est un pari par rapport à l’autre. L’homme et la femme relancés dans la compétition amoureuse redécouvrent l’envie et le besoin de plaire.
Ces couples apparemment très libérés nous ont avoué qu’ils avaient été jaloux, parfois de détails anodins.
Ainsi, une dame furieuse me racontait qu’elle avait entendu son mari appeler une autre dame “gamine” en faisant l’amour, appellation qui lui appartenait. Ainsi, ce sont souvent des détails qui peuvent paraître anodins, qui “accrochent” la sensibilité de l’autre.

La pensée des positions ou des situations particulièrement licencieuses est une chose, mais la réalisation est tout autre. Ce passage à l’acte n’est jamais anodin, ni lourd de conséquence pour soi et son conjoint.
L’acceptation d’un contrat de vie collective provisoire, voire d’une soirée, apporte souvent à l’un ou à l’autre des réalités intérieures, que l’on ne peut prévoir. La réussite de cette expérimentation dépend manifestement de la conjugaison affective des deux partenaires et surtout de la qualité de leur communication. Comme pour toute réunion quelle qu’elle soit, il y a l’avant, le vécu, et l’après.

Les couples m’ont raconté être passés par des stades très divers. Le premier pas effectué, ils pensaient qu’il n’y avait guère de différence entre le plaisir sexuel et celui de la table, mais c’était nier l’acte amoureux : le ramener au plaisir uniquement physique. L’être humain n’a pas qu’un corps, un sexe. Il ne peut laisser tout le reste “au vestiaire”. C’est encore un faux fuyant et une grosse hypocrisie de dire qu’on ne fait l’amour qu’avec son corps. Cela ressemble à la danse de nos grands-parents, où l’on prônait que c’était pour le plaisir de la danse et non de la personne qu’on avait dans ses bras.

Ce qui est important dans l’acte amoureux, c’est le partage, l’éveil des sensations et des émotions. Comme le postulait Férenczi on peut considérer aussi bien le sommeil que l’acte sexuel comme une régression à l’état de vie intra-utérine. C’est ainsi que certains hommes rejetés par leurs mères dès la conception, ne peuvent pas supporter la chaleur du vagin d’une femme. Des frustrés, meurtris de la petite enfance, beaucoup restent toujours des abandonniques enfants qui n’ont pas été importants pour quelqu’un, pas choyés, mal aimés. Les gens qui ne pourront jamais être adultes ne peuvent pas vraiment partager une sexualité. De plus il faut s’aimer soi-même pour être bien avec l’autre.
Tout être même très frustré ressent, même s’il s’en défend, l’importance d’une communication vraie.
Il semble d’ailleurs que certains à la “carapace” très forte se laissent aller parfois, lorsqu’ils font l’amour, à être vraiment eux-mêmes. Très peu de temps, ils se donnent ou donnent à l’autre ce qu’ils ne peuvent pas faire dans la vie courante, et même parfois à leur conjoint qui peut leur rappeler une mauvaise relation oedipienne ou autre. La connaissance secrète de la véritable personnalité du partenaire est souvent si éloignée du visage extérieur, officiel, social, que c’est une émotion extraordinaire de le découvrir. Cela pose alors problème au couple. Où est la limite, jusqu’où ? C’est affaire de seuil personnel, c’est là que chacun doit se situer par rapport à ses exigences personnelles et ses exigences de couple.

Une dame me racontait qu’ainsi elle s’était donnée une première limite : “si un homme me plaît vraiment, disait-elle à son mari, je ne ferai plus l’amour avec lui”. Bien sûr, cela s’est produit. Elle en avait parlé et son mari très sûr de lui l’avait encouragé à continuer cette relation, très épanouissante pour elle. Son récit laissait transparaître qu’elle avait eu une “toquade” pour cet homme. Mais cet engouement passager n’avait en rien altéré la relation profonde qu’elle avait avec son mari. Ce couple profondément amoureux et complice est allé plus loin dans leur projet amoureux. Ils m’ont raconté qu’ils se faisaient des défis, se donnant par exemple, deux heures pour “draguer” chacun, de leur côté, puis ensuite joyeux et excités, ils se retrouvaient. Ce couple s’est senti assez solide pour aller plus loin. Ils pensaient que chacun pouvait se faire plaisir de son côté, que la communication affective qu’ils avaient entre eux était plus importante que la fidélité physique. Il y a plusieurs années que ce couple vit ainsi amoureux et complice : mais les choses se sont faites très progressivement, chacun prenant de l’assurance dans l’amour de l’autre.
Ils m’ont expliqué ce qu’est la complicité vraie : c’est pour eux quelque chose de très exigeant. Ils ne font l’amour avec d’autres personnes que lorsqu’ils se sont “retrouvés” entre eux, pas forcément physiquement. D’ailleurs, l’autre est toujours présent en eux. C’est ce qui gêne parfois leurs amis qui le sentent, m’ont-ils dit en riant. Ils vivent une sexualité très ouverte où chaque partenaire est sûr de son identité et fait confiance à l’autre. Pour eux, il existe des possibilités nouvelles de relations subsidiaires. S’ils ont des rapports extra-conjugaux, c’est sur la base de leur propre relation intérieure, c’est-à-dire parce qu’ils ont éprouvé la maturité de l’amour, qu’ils ont une confiance réelle, qu’ils sont capables d’expansion personnelle, d’amour et de plaisir avec les autres, et capables aussi de réinvestir cet amour et ce plaisir dans leur propre couple sans jalousie.

Le difficile est là. Que peut-on donner à l’autre qui n’est pas son conjoint sans léser ce dernier ? Tout cela est affaire de seuil personnel. Le plus important, c’est de se sentir unique et le préféré. C’est la situation de moins ou d’exclusion qui est insupportable.

La jalousie est un sentiment fort, c’est davantage une réaction qu’un sentiment, une réaction provoquée par la crainte d’une perte de propriété. La relation triangulaire que l’enfant a déjà vécu avec ses parents, tend à réapparaître toutes les fois que se présente une situation réelle ou redoutée de structure similaire de rivalité ou d’envie. La jalousie tire son origine dans une confusion de soi et d’autrui. On prête ou on ne prête pas. En général, on tente de prêter à qui on fait confiance, ceci est vrai dans le domaine du pluralisme, autant pour l’homme que pour la femme, et le jeu et les règles du jeu sont souvent réciproques. Cependant ces couples sont très paradoxaux. Ils ont du mal à accepter la complicité avec quelqu’un d’autre que leur conjoint, mais l’acte amoureux est une complicité, déjà une communication corporelle très importante. Chacun essaie de trouver son seuil. J’ai reçu ainsi les confidences d’un homme qui m’expliquait s’être trouvé devant un dilemme quand une partenaire lui avait demandé de faire l’amour dans la baignoire. Il avait refusé car c’était une situation dont raffolait sa femme. Cela aurait été la tromper ajoutait-il.

Dans la vie courante, la propriété de l’un par rapport à l’autre, prend une importance considérable. Déjà au Moyen Age, au cours des rites du mariage, l’époux posait publiquement le pied sur celui de son épouse avant de la déflorer, ce qui signifiait que désormais, elle était “sa possession”.
De tous temps, l’infidélité physique est ressentie comme une “incompétence”, avec tous les troubles de sa propre identité.
C’est le regard de l’autre apprécié subjectivement qui conduit à ces angoisses.
L’enfant a manifestement peur de l’autre représentant, ou sa mère ou son père, qu’il ne peut conquérir malgré un équipement organique qu’il considère comme possibilités de conquête. Qu’il s’agisse par exemple de seins naissants de la fille ou des érections matinales du garçon. Tout cela est accentué par le “quand dira-t-on”. Le cocufiage fait la risée de tous. Ce phénomène a fait le bonheur de nombreux littérateurs à travers les siècles. Ajoutons que dans le mécanisme du trouble, c’est beaucoup plus l’autre, que le sujet qui est connu comme incompétent.
“J’ai un instinct possessif, je suis jaloux”, me confiait un mari, “mais en même temps, je suis politiquement et foncièrement engagé pour la libération de la femme. Accorder à ma femme la liberté sexuelle que je prône, est pour moi très difficile”. Il me raconta comment voulant surmonter cette difficulté, il avait vécu une expérience atroce : il s’était trouvé “bloqué” avec l’autre dame tant il guettait sa femme. Il n’avait pu supporter de l’entendre jouir dans les bras de l’autre homme. D’autant plus, que sa femme, très réticente, s’était laissée convaincre et avait dit : “tu l’as voulu, tu l’as eu”.
La “tromperie” du mari malin ou de la dame adroite nous ont paru rare dans cet échantillonnage. Ainsi, nous avons pu constater que par rapport à ces phénomènes collectifs, très peu de rencontres individuelles et secrètes avaient existé.

Il s’agit donc, bien d’un phénomène de fête, certes bien particulière, mais dont la complicité est toujours présente. Il semble toutefois à travers nos expériences qu’il y ait tout un cheminement entre le besoin et la réalisation du désir. Par exemple, si l’organisme signale qu’il est déshydraté, tous les mécanismes du désir interviennent et impliquent un choix possible. J’ai soif, je désire telle boisson : mais la réalité du moment me conduit à me satisfaire de ce que je peux trouver ou négocier compte tenue de mes possibilités d’échanges avec les éléments naturels comme, et surtout avec les autres.
Il en est ainsi, aussi de la sexualité. Je rêve d’un acteur de cinéma par exemple, mais je me contente d’une adaptation à un ou à une autre. Beaucoup rêvent ainsi en faisant l’amour à une tierce personne.
La polyvalence et l’ambiguïté du désir conduisent dans le cadre du pluralisme à des choix quelquefois très paradoxaux. Par exemple, un monsieur qui vit et qui aime une femme très maigre dit que dans l’exercice de la sexualité de groupe, il se précipite sur les dames “bien en chair”.
Dans l’esprit de beaucoup de gens, les personnes qui pratiquent la sexualité de groupe seraient perçues comme des “champions” de l’amour. On fabule toujours sur ce qui tente et fait peur... Mais champion, qu’est-ce que cela veut dire ? Certains l’attribuent au nombre de partenaires avec qui ils ont pu faire l’amour dans une soirée. D’après ce que j’ai pu constater, une minorité cherche non le score, mais la qualité de la relation.
Certaines femmes aiment aussi faire l’amour avec plusieurs hommes en même temps, ou à un rythme qui ferait penser à celui de la prostituée. C’est ainsi qu’un couple parisien louait un petit studio en plus de leur domicile, pour ces soirées partouzes. L’hôtesse faisait même un petit bénéfice en faisant payer les hommes célibataires. Elle avait même trouvé un “étalon noir” ou les femmes les unes après les autres venaient s’empaler sur ce phallus géant. Cet esprit un peu dégradant d’elles-mêmes, de femme objet, les déculpabilisaient peut-être.
Des maris aiment aussi voir leurs femmes dans cette situation, ce côté de femme “putain” excite une certaine catégorie d’hommes. Plusieurs femmes m’ont raconté avoir été choquées pendant l’acte amoureux de la vulgarité du langage de messieurs apparemment très bien élevés. Ces hommes pour s’exciter ont besoin d’avilir la femme, de la traiter de “salope” et de “putain”. Dans ce cadre de soirées collectives, il apparaît qu’un code relativement informel interdit tout langage amoureux entre partenaires occasionnels. Une dame me relatait qu’elle était furieuse qu’un homme autre que son mari l’appelle “chérie” en faisant l’amour. Elle trouvait cela tout à fait déplacé.
Cette situation exceptionnelle de sexualité collective libère des pulsions verbales qui sont dans la vie quotidienne parfaitement contrôlées. Il semble que les histoires grivoises si fréquentes dans les réunions d’hommes n’ont pas droit de cité dans ce type de rassemblement. La sexualité est plus franche et n’a pas besoin d’alibis.
Depuis que je fréquente ces rencontres multiples, me racontait un monsieur, je n’ai plus du tout la même façon de voir les dames : avant je fantasmais de suite devant un corsage un peu trop échancré ou une jupe trop fendue, ce côté de la femme objet m’intéresse beaucoup moins, par contre, j’ai découvert une possibilité de l’équilibre de l’échange ; et remis en place des notions acquises de domination virile.
Habituellement le langage amoureux est très faible ; la communication verbale est très rare ; d’abord parce qu’on ne nous a pas habitué à communiquer à ce niveau, puis surtout parce qu’on a peur de communiquer à l’autre ses désirs. Beaucoup de couples “légitimes” souffrent de ce “non dit”. Un grand malaise vient souvent de la confusion de son désir propre avec celui de l’autre. Un monsieur très étonné m’expliquait qu’il avait “tout” acheté à sa femme pour l’exciter : des livres érotiques, des vêtements sexy ; il était surpris que cela la laisse froide. Ce fut difficile de lui faire comprendre que sa femme n’avait pas forcément les mêmes désirs que lui.

Certains témoignages féminins que j’ai reçu, sont très sévères sur la sexualité des hommes. Plusieurs femmes pensaient que les couples qui osent se risquer dans la sexualité de groupe sont les plus évolués. Il n’en est rien, semblerait-il. Cette démarche un peu particulière ne correspondrait pas forcément avec une sexualité débordante ni avec des pratiques particulières de l’acte amoureux. J’ai reçu seulement deux confidences dans ce sens : tout d’abord, d’une dame ahurie parce qu’un homme lui avait demandé d’uriner dans sa bouche. Le premier émoi passé, elle s’était exécuté, un peu inquiète de la suite des événements Une autre s’était vue invitée aux services d’un chien pour lui faire un cunnilingus.
Un groupe réuni de plusieurs femmes pratiquant la sexualité de groupe avec leurs maris, m’ont expliqué comment elles “classaient” leurs partenaires :
- ceux qui peuvent rester en érection autant qu’elles le désirent, un peu comme un godemichet, ce ne sont pas forcément, m’ont elles dit les plus agréables.
- ceux qui sont très sensuels, et compensent ainsi une virilité plus faible.
- ceux qui se font l’amour tout seul ; confondant leur plaisir avec celui de leur partenaire.
A ces trois “catégories” d’hommes s’ajouteraient les plus mal vécus par elles : les éjaculateurs précoces, qui en plus ne “savent rien faire” pour compenser.
Plusieurs femmes m’ont expliqué qu’elles sentent très fort les dispositions de l’homme à leurs égards; l’érection de celui-ci en est la première preuve ; c’est un “grand pouvoir” pour la femme que d’ériger un phallus, de voir concrétiser le désir qu’elles suscitent. Elles m’ont dit aussi, sentir la façon dont l’homme percevait la femme. Cette sexualité collective ne serait pas réservée aux hommes qui sont parfaitement à l’aise avec les femmes, bien au contraire. Si elles ont rencontré avec ces couples légitimes peu d’hommes qui les considèrent comme des objets sexuels, elles rencontrent parfois des hommes qui ont très peur des femmes, souvent à l’origine par problème maternel ; elles reconnaissent, m’ont-elles dit, en faisant l’amour, les relations qu’ils ont eues avec leurs mères. Certaines à ce moment-là, croient à la “magie de l’acte amoureux”, qui pourrait compenser et pourquoi pas guérir...
Ces témoignages si durs ne sont pas la majorité. Par contre beaucoup ont insisté sur la communication profonde, sur l’émoi et l’éveil sensuel que leur avait révélé cette sexualité multiple. La plupart des femmes que j’ai rencontrées, appréciaient davantage dans une soirée une seule relation réussie à une multitude de contacts.

Autant l’homme que la femme souhaitent avant tout être reconnus pour eux-mêmes, non comme un objet sexuel. Pourtant une catégorie de couples bien précise apprécient ces “débordements physiques”, où ils peuvent se laisser aller à faire des “incongruités”, me racontait un monsieur très guindé ; ainsi il cherchait des partenaires différentes pour chaque rencontre où l’anonymat lui permettrait une plus grande liberté.
La “réussite” de la rencontre dépend des deux partenaires du couple institué ; tous en sont persuadés. Elle est due surtout à “l’abandon” dans l’acte amoureux, mais cela ne se commande pas. Même avec un même partenaire, chaque fois est différente et unique. C’est vrai tout autant avec le conjoint qu’avec un partenaire occasionnel. L’état d’âme de chacun est très variable et les deux réunis encore plus. C’est pour cela que l’acte amoureux est parfois une fête très violente, un acte banal ou même parfois déplaisant. Cet abandon très important peut faire que chacun se donne à l’autre, se laisse aller sans limite ce qui est très rare.

De nos jours, n’ayant plus d’interdits, pour les deux sexes la sexualité est devenue un acte banal, un plaisir innocent entre le jogging et la télévision, une performance. Dans son livre récent, La tyrannie du plaisir, Jean Claude Guillemaut explique : “la sexualité contemporaine a fait de l’autre un simple vis à vis, un outil masturbatoire et susceptible d’évaluation. Le sexe est devenu un marché capitaliste, dit-il aussi, alors qu’au départ c’était une libération, nos démocraties fondées sur la liberté et l’individualisme sont devenues plus répressives et tyranniques y compris en matière de sexe. Entre une morale de la culpabilité et un immoralisme coupable, il reste à inventer, suggère-t-il, une éthique de l’amour et de la responsabilité, surtout au temps du sida”.


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