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Présentations

Entre commerce du sexe et utopie
L'échangisme

Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme de Toulouse (19-20 et 21 mars 1998)






Rapport sur la situation italienne de l’échangisme

Valentina Rettore


1. Introduction. Le travail d’exploration et de sensibilisation.

En Italie, le phénomène de l’échangisme n’a pas encore donné lieu à une recherche systématique et articulée. Une phase d’exploration s’est initiée en quelques mois visant à en comprendre les formes et les façons d’être ; rendant compte de son accessibilité et de sa diffusion, elle se donnait également pour objectif de dresser un bilan de l’état de la prévention sida au sein de ce contexte ainsi que d’y repérer les éventuelles possibilités d’intervention.

Cette exploration a été conditionnée par deux faits :
-l’organisation du séminaire sur l’échangisme en Mars 98 à Toulouse.
-la complémentarité de l’étude italienne et de l’étude réalisée lors des 4 dernières années en France.

Les conséquences de ces prémisses s’entrelacent et se combinent en plusieurs façons, ainsi, l’organisation du séminaire imposait d’agir à 2 niveaux :
-contacter les propriétaires des établissements commerciaux, des magazines et leurs associations.
-contacter qui, au niveau théorique, pouvait être intéressé-e par ce sujet (chercheur-e-s, universitaires et intellectuel-le-s en général).

Concernant le milieu échangiste, il faut donc préciser que les premières informations recueillies ont été médiées par les professionnel-le-s du secteur approché-e-s, tandis que manque encore la plupart du travail ethnographique avec les protagonistes directs des pratiques échangistes : couples et singles. Les avantages de cette première prise de contact résident en ce que, grâce à leur connaissance du marché, le dialogue avec les professionnel-le-s a permis de poser d’emblée le cadre approximatif et général de la diffusion du phénomène et de vérifier la disponibilité de ces sujets à une possible action de prévention sida. Les limites en sont que, si pour mettre en place une action de prévention efficace on doit connaître le sens que l’agent met dans ses pratiques, alors l’approfondissement et l’étude de ces mêmes pratiques dans la situation italienne de l’échangisme doivent encore êtres réalisées par une recherche appropriée.
Concernant l’aspect théorique, la situation italienne a mis en évidence la presque totale absence d’ études ou de recherches spécifiques publiées sur le sujet. Si on exclut les guides de l’érotisme commercial diffusés un peu partout en Italie, le travail le plus considérable cherchant à appréhender le phénomène est celui de Roberta Tatafiore, actuellement en cours de publication. Dans ce contexte, la complémentarité de l’étude italienne et de l’étude française est apparue encore plus nettement. Dès lors, le cadre que Daniel Welzer-Lang a élaboré tout au long de ces quatre années de recherche pour analyser l’échangisme devient un référent important.
En Italie le phénomène reste encore pour sa plus grande part submergé et inconnu, à l’heure actuelle l’exploration conduite ne permet d’avancer aucunes conclusions définitives, mais seulement de produire une description d’ensemble de la situation où le conditionnel est obligatoire.
Au regard de la situation italienne, grâce à l’utilisation combinée des catégories d’analyse proposées par Daniel Welzer-Lang et des résultats obtenus par la recherche française, on peut avancer quelques hypothèses sur les dynamiques, l’organisation et les caractéristiques de ce phénomène en Italie. Par exemple, par rapport à l’homosexualité, il est à remarquer que dans les boîtes visitées, et ce en général plusieurs fois au cours d’une même soirée, on peut assister à des shows lesbiens mais que par contre l’équivalent masculin des ces pratiques n’existe pas, les hommes rencontrés et directement interrogés à ce propos ont niés l’existence de l’homosexualité masculine dans la planète échangiste, on peut alors penser que se passe en Italie la même chose qu’en France : il y a une bisexualité féminine considérée comme naturelle et une bisexualité masculine cachée.
En ce rapport, la partie théorique de la recherche devra prendre appui sur un travail ethnographique plus approfondi, donnant pour sûr le cadre et les résultats de la recherche faite en France, on cherchera plutôt à faire apparaître les caractéristiques et les aspects particuliers de la réalité italienne.
En conclusion on peut dire que, durant ces mois passés en Italie, ont été menés à bien à la fois un travail d’ exploration du terrain ainsi qu’un travail de sensibilisation, surtout à l’égard des organismes de santé publique (associations ou institutions) qui s’occupent de prévention sida lesquels, pour la plupart, n’avaient jamais pensé que cette population (les échangistes) existait et qu’elle devait être considéré-e-s dans les programmes de prévention. Au vu des premiers éléments nous avons toujours constaté une réaction de surprise suivie d’un vif intérêt et d’une bonne disponibilité.
Après avoir donné quelques éléments concernant les petites annonces et les clubs privés, nous avons ici cherché à relever les aspects caractéristiques du phénomène en Italie (par exemple le nombre élevé des singles), il est apparu également utile de faire allusion au cadre juridique où s’insère l’organisation commerciale de l’échangisme.

La Federsex est un autre élément spécifique du panorama italien. Il s’agit là d’une association née spontanément pour représenter les intérêts des établissements commerciaux qui travaillent sur le marché sexuel lesquels sont en contact étroit avec le milieu échangiste. Le problème de la relation entre commerce sexuel et échangisme sera seulement abordé, nous évoquerons succinctement le rapport de la prostitution et des conditions du travail des autres professionel-le-s du secteur. Enfin, en rapport avec la situation ainsi décrite, nous avons cherché à rendre compte de l’état de la prévention sida.

2. Quelques éléments. Description initiale du phénomène échangiste en Italie.

Parce qu’ il paraît être en très rapide évolution, en son sein, mais aussi par rapport à la définition des limites qui l’ identifie comme un segment particulier du commerce sexuel, il n’est pas facile de faire une description du phénomène échangiste.
La typologie des lieux de rencontre est presque similaire à celle relevée en France. Il y a des lieux de dragues extérieurs, clubs, Internet, petites annonces et soirées privées. Semblent toutefois manquer les saunas, lesquels en Italie sont surtout utilisés pour cacher des formes de prostitution, manquent également les grands centres de tourisme sexuel, qui au contraire sont présents à l’étranger (Cap d’Agde en France, le nouveau village de Barcelona en Espagne ...), on ne peut cependant pas exclure l’arrivée de pratiques échangistes sur quelques petites plages naturistes qui en Italie sont en train de se gagner un place.

2.1 Les petites annonces

De nombreuses revues sur l’échangisme sont disponibles dans les kiosques à journaux (s’ils sont pourvus d’une section pornographique), toutes sont interdites aux moins de dix-huit ans. En majorité, ce sont de petites publications bimensuelles, mensuelles ou bimestrielles, au faible tirage, d’édition souvent récente elles sont généralement publiées seulement pendant une ou deux années.
Au vu de la récente publication et de l’augmentation du nombre de ces revues (1) on peut penser qu’il y a un intérêt croissant par rapport au phénomène échangiste et donc une expansion du marché.
Une exception doit être faite pour la revue “Fermo Posta”, qui après “La coppia moderna” sortie il y a vingt ans, à été la première revue échangiste italienne. Diffusée depuis dix ans, c’est maintenant la plus connue et la plus distribuée, elle un peu comparable à la revue française “Swing”. La vente en est à peu près de 15.000/20.000 exemplaires/hebdomadaires.

Chaque semaine sont publiées de 500 à 1000 petites annonces avec et/ou sans photo, le tout subdivisé par zone géographique Nord/Centre/Sud.
Selon les éléments donnés par son directeur, l’âge du lectorat est actuellement en train de baisser. La revue propose également un service de rencontre par le biais du support vidéo. Ces vidéos sont tournées soit directement par les gens eux/elles-mêmes, soit par son intermédiaire.

2.2 Les Clubs Privés

Les clubs en Italie sont, selon une première évaluation, à peu près 150/200 avec 100/150.000 adhérents (2) qui en général appartiennent à la classe moyenne-haute.
Leurs caractéristiques sont variables. Certaines boîtes cherchent à créer une atmosphère, la musique y est bonne et elles apportent beaucoup d’attentions à l’aménagement intérieur, elles peuvent ainsi proposer de vraies chambres différenciés par thèmes (harem, S/M, grands lits ronds), souvent pour garantir une visibilité, il y a des vitres sur les portes et des miroirs américains séparent les chambres.
Il en est d’autres qui sont plus modestes, l’ameublement y est réduit à l’essentiel et l’espace est partagé par des séparations percées de hublots, il n’y a souvent pas de lits ni de vraies portes, mais seulement des petits divans.
La taille de l’établissement ne semble pas être un critère déterminant lequel réside plutôt dans la distribution de l’espace. Il y a des clubs qui, pour multiplier les formes de socialité entre les clients, à côté de la piste à danse et des privés, activités plus traditionnelles, ont aussi des salles restaurant. D’autres, par rapport à la structure traditionnelle ont révolutionné le rapport des espaces : les chambres, élément classique, sont en train de disparaître, au profit des labyrinthes, l’Olimpo de Rome en est un exemple, dans ce cas on ne parle plus de club privé mais de discothèque transgressive.
La fréquentation des clubs ainsi que les petites annonces laissent apparaître une baisse de l’âge moyen des utilisateurs, la clientèle de l’Olimpo, par exemple, est constituée pour 50% de jeunes entre vingt-cinq et trente-cinq ans et pour 50% de personnes âgées de quarante à cinquante ans.
De façon générale on peut supposer que le phénomène est en évolution et que ses limites sont sans cesse redéfinies sur le marché de sexe commercial.

2.3 Quelques caractéristiques particulières.

Quelques caractéristiques semblent pouvoir spécifier la situation italienne en rapport à la situation française :

La visibilité des clubs italiens est nettement inférieure, ce constat doit pouvoir être reconduit à la question morale laquelle, en comparaison à la norme juridique encore indéfinie, fait sentir son poids.
Les hommes y sont plus nombreux que les femmes, il y a là plusieurs explications possibles. D’une part les femmes seules ne peuvent en général accéder à un club, en effet, si la police fait un contrôle elle peut accuser le propriétaire de réouverture de bordels (3) ou d’ autres délits relatifs à la prostitution impliquant de fait qu’une femme seule dans un club est nécessairement une prostituée. Cette interdiction paraît avoir surtout une valeur symbolique, mais elle entraîne quand même différentes conséquences au moins par rapport à la définition de la situation où les acteurs agissent. Au niveau pratique, comme en témoignent les liens avec la prostitution ou la présence d’animatrices travaillant dans les établissements, il y a assez de stratégies pour tourner la difficulté.
D’autre part il ne semble pas qu’il y ait une forte limitation du nombre des singles dans les clubs, ils sont présents dans toutes les boîtes et presque partout. A ce propos la solution qu’ont adopté quelques établissements est de réserver des espaces aux seuls couples et d’interdire l’accès aux hommes seuls. On ne doit pas oublier qu’en Italie un single paye quatre à six fois le prix d’un couple pour entrer, ainsi un couple paye 50.000 Lit, un single lui, peut avoir à payer entre 200.000 ou 300.000 Lit, cela peut être interprété comme une façon d’en limiter le nombre et d’en sélectionner la classe, mais peut également caractériser l’échangisme italien comme étant dans une dépendance économique forte vis à vis des singles, lesquels représenteraient la marge de vrai bénéfice.
De plus, quelques propriétaires des boîtes déplorent le démarrage trop tardif des soirées. Pour faciliter les rencontres, la mise en place d’une atmosphère particulière se double alors du recours à des animatrices/animateurs.
Arrivé à ce point et avant de poursuivre cet exposé, il paraît nécessaire d’esquisser le contexte juridique dans lequel l’activité des clubs italiens s’insère.

3. Le cadre juridique et la question morale

Au niveau juridique les clubs italiens ne sont pas considérés comme lieux publics ou ouverts au public, mais sont organisés comme des associations culturelles privées, permettant ainsi que les activités développées à l’intérieur soient considérées comme des activités que chaque citoyen privé peut accomplir dans son espace privatif. Ce statut permet de contourner le délit d’ obscénité en lieu public. Par contre, cette formule juridique qui par un côté permet comme nous l’avons dit une activité autrement considérée comme illégale, cache par ailleurs derrière un paravent culturel la nature commerciale des clubs privés. Si cette situation offre l’ avantage de facilités fiscales elle crée en même temps une ambiguïté qui rend possible l’intervention des pouvoirs institutionnels gérant l’ordre public. Cette formule en Italie est actuellement utilisée par de nombreux cercles évoluants entre commercial et culturel. Les clubs privés semblent pourtant être plus sujets à des contrôles vexatoires que d’autres cercles culturels partageant pour une part des supports similaires (musique et film) et ce peut être à cause de la différence de nature quant à leurs activités.
Les délits reprochés aux clubs sont souvent ceux relatifs à la prostitution, la présence de mineurs, la drogue, la violence dans les chambres S/M, les aspects fiscaux ou encore les irrégularités concernant les permis nécessaires, (vente d’alcool, notamment). Mais lorsque la police fait irruption dans les boîtes, elle cherche souvent à se procurer la liste des adhérents et va parfois jusqu’à interroger tous les clients, au vue de cette situation, que peut-on dire sur le droit à la vie privée ? (privacy)
Le cadre juridique italien se caractérise encore par la flexibilité de sa norme, fragile et ambiguë, elle varie en fonction des rapports de force entre commerçants et pouvoirs publics. C’est dans ce contexte, pour pouvoir y oeuvrer en terme de représentation et de négociation, qu’en Italie s’est créée la Federsex.

4. La Federsex

La Federsex est une association, une sorte de syndicat, qui se propose comme référent pour les établissements commerciaux travaillant dans le vaste secteur du marché sexuel, lequel couvre aussi bien la pornographie, le spectacle vivant que les sex-shops ou les clubs privés. Pour le moment elle regroupe 50 structures dont le tiers des clubs privés italiens (à peu près 35) .
De fait, la Ferdersex n’a commencé son travail actuel que depuis un an, sur trois d’existence.
Elle se donne pour objectif, à travers une réglementation du marché, de garantir et d’affirmer pour ses associés le droit à une libre sexualité. Son activité se développe en deux directions :

Un contrôle est exercé sur les règlements intérieurs des clubs, les codes de conduite et les rétributions pour les professionel-le-s qui travaillent pendant les soirées. Pour les boîtes affiliées, on cherche à sauvegarder un certain niveau de protection excluant les situations à risques, notamment les possibilités de surveillance et de chantage par le biais de caméras cachées. La Federsex diffuse également un ouvrage de consultation technique destiné aux établissements. D’une façon générale, elle cherche à valoriser l’image des clubs dont elle souhaite garantir la qualité et la discrétion.

De par son action politique, la Federsex se propose également comme un partenaire actif dans la négociation avec les institutions contre la répression sexuelle et pour sa réglementation. La liberté sexuelle est distinguée de la prostitution dans les Nights Clubs, du tourisme sexuel et de la pédophilie qui représentent, selon la Federsex, l’aspect coercitif et aliénant de la sexualité. Peut-être peut on voir dans cette claire prise de distance une tentative de construction d’une identité propre par différenciation de phénomènes qui souvent, surtout par la presse, sont assimilés (4). En ce sens, la prévention sida est un des objectifs présents dans leurs statuts, il apparaît donc qu’il y a une bonne disponibilité pour une action de prévention.
La Federsex est symboliquement liée à la porno star Jessica Rizzo, président honoraire de l’association, archétype de l’image mythique de l’échangisme : une femme d’une couple ordinaire qui devient une “porno star” très connue, une version italienne de la “woman next door” de Play Boy (5).
Ce fait renvoient aux liens existants entre l’échangisme et d’autres segments du commerce sexuel, le détail en sera développé dans son rapport à la prostitution.

5. Le commerce sexuel et l’échangisme.

5.1 Echangisme et prostitution. Un rapport pas du tout clair

En ce qui concerne le rapport entre prostitution et échangisme, Daniel Welzer-Lang, dans son travail, cherche à “comprendre en quoi l’échangisme participe de la recomposition de la prostitution, de la concurrence entre différents modes de gestion de la polygamie masculine”. Il part de l’observation que, en “dix années, le nombre des prostituées de rue (à Lyon et dans les grandes villes) a fortement chuté. A Lyon, il a été divisé par deux“ (6) pour questionner l’évolution de la prostitution que lui appelle “classique”.

Parmi les transformations possibles, il avance l’hypothèse d’un rapport concurrentiel entre la prostitution et les clubs. Cette concurrence semble jouer principalement par rapport aux singles. On peut alors se demander jusqu’à quel point la situation italienne est similaire à la situation française.
En Italie, à l’heure actuelle, le phénomène de la prostitution se caractérise par une très forte immigration, selon les derniers éléments publiés, sur 50.000 prostituées, (dont 20.000 irrégulières et 30.000 fixes), plus de 25.000 sont d’origine étrangère. Les conditions de travail et la faiblesse contractuelle des femmes étrangères sur le marché a entraîné une baisse des tarifs des prestations (les tarifs pour la prostitution “de voiture” sont, par exemple, de 50.000 Lit pour une pénétration et 30.000 Lit pour une fellation) (7). Pour entrer dans un club, les singles payent quatre à six fois le prix d’une prestation prostitutionnelle. Dès lors peut-on encore parler de relation concurrentielle entre le deux, à quel niveau et en quoi? On peut imaginer par exemple que les clients ont recours en même temps à la prostitution et à l’échangisme, que dans les clubs ils trouvent la possibilité non seulement de nombreux rapports, de spectacles érotiques, de vidéo porno et de scènes lives de couples variées, comme l’a déjà montré Welzer-Lang, mais également qu’ils cherchent là des rapports d’une qualité différente, où le “management des émotions” (catégorie utilisée par Roberta Tatafiore pour identifier la demande masculine d’un implication émotionnelle de l’autre dans la relation) trouve sa place.
Mais la relation entre échangisme et prostitution ne s’épuise pas ici, il semble, aux dires des propriétaires de clubs, que l’on puisse encore différencier plusieurs autres formes de prestations. L’énorme présence de singles à pour conséquence que les clubs ne peuvent ni garantir des rapports sexuels à tous les hommes seuls ni leur réserver toutes les soirées. Les isolés auraient donc recours aux services des prostituées professionnelles, accusation souvent reprise par les propriétaires à l’égard de clubs concurrents. Qui plus est, les patrons des boîtes déplorent souvent le fait que les singles payent une femme directement eux-mêmes, cet accompagnement leur permettant ainsi d’accéder au prix d’entrée préférentiel, la présentation en couple paraît également faciliter les rencontres. Une autre possibilité est qu’une femme et un homme, se présentant à l’entrée comme couple, s’organisent à l’intérieur des boîtes pour se faire payer les prestations sexuelles. Parce qu’elles échappent à leur contrôle, les propriétaires refusent ces deux pratiques.

En conclusion, on peut supposer que la gestion de l’argent et le contrôle s’exerce de manière univoque par les patrons d’établissements, et que les prostituées travaillant en différentes façons dans ce contexte sont à même de ressentir une perte de pouvoir contractuel et surtout d’autonomie : elles n’ont pas directement accès à l’argent gagné et ne peuvent négocier avec les clients genres, modalités et limites de la prestation.

5.2 Autres professionel-le-s travaillant dans le milieu échangiste.

Parallèlement à la prostitution, il y a une multiplicité de professionel-le-s qui travaillent dans les clubs de façon plus ou moins visible, femmes travaillant comme animatrices, hôtesses, strip-teaseuses ; parfois, il semble, aussi qu’il y ait des couples qui sont payés comme animateurs de soirées, et/ou qui s’occupent des relations publiques pour la boîte. Dans les petits clubs ce sont parfois les propriétaires ou les gestionnaires eux-mêmes, couples ou hommes, qui animent les soirées. Notons encore que quelques femmes, mais principalement des hommes de l’organisation exercent une action de surveillance et de contrôle informel parmi les clients, parmi eux, certains cherchent à connaître et à comprendre les désirs des couples pour pouvoir leur adresser les singles, ainsi l’un d’eux nous explique “je travaille pour la boîte et je suis en train de faire un test pour savoir ce que veulent les couples qui viennent ici”. Ces éléments, joints en quelque cas au recours à la prostitution, constituent un terrain favorable pour une fort concurrence entre les établissements.
La situation syndicale de ces travailleurs ne paraît pas être bonne, comme on l’a supposé pour la prostitution, leur pouvoir contractuel semble être très faible face au patrons de clubs. Ils/Elles ne disposent d’aucune garantie ou reconnaissance juridique formelle ni de marges pour une négociation. A ce propos, par exemple, il nous est arrivé de voir un couple manifester devant les portes d’un boîte, le patron ne leur avait pas payé cinq mois de travail et la femme avait précédemment abandonné son ancienne activité professionnelle pour se consacrer à l’activité dans le club. Les clients s’arrêtaient pour parler avec eux, rage et tension étaient très vives, mais ils ne pouvaient rien faire sinon essayer de nuire à l’image de la boîte. Cette action ne semblait pas être très efficace.

De façon générale, on peut donc émettre l’hypothèse que les femmes et les hommes qui travaillent comme professionnel-le-s dans ce segment du commerce sexuel subissent une perte de pouvoir, on peut également supposer que cette situation de fragilité dans la négociation est en partie due à l’ambiguïté du cadre juridique où est inséré le phénomène échangiste et, plus généralement le travail sexuel en Italie. Les conséquences de cette faiblesse peuvent se traduire par exemple dans l’impossibilité d’imposer l’utilisation du préservatif au cours des rapports sexuels. La définition de la situation où les acteurs se trouvent agir révèle alors toute son importance et toute sa force normative. On ne doit pas oublier qu’en cette définition il y a des sujets qui ont plus pouvoir que les autres dans l’affirmation de leurs propres visions du monde. En ce sens, il paraît utile de comprendre et d’analyser les paradigmes, les conflits de pouvoir, les dynamiques relationnelles, les catégories et les critères que constituent le discours fondant le contexte échangiste.

6. La situation par rapport à la prévention sida

Actuellement, l’Italie n’a officiellement engagé aucune action de prévention sida dans le milieu échangiste. Au cours de ces derniers mois, nous avons du porter nos efforts de sensibilisation vers deux directions : les propriétaires des clubs, les organismes de santé publique (associations ou institutions).
L’attitude des propriétaires de clubs vis à vis du projet de prévention Sida est variable au cas par cas, si certains se révèlent ouverts et disponibles, d’autres le sont moins. Les motivations du refus semblent prendre appui sur différents niveaux (commercial, psychologique, viril-pathologique). Dans l’ensemble on peut observer une multiplicité de stratégies d’évitement : affirmer qu’il n’y a pas sida dans l’échangisme ou dire que tous et toujours ont recours au préservatif. Ce que semble contredire les premières observations effectuées où l’usage du préservatif n’apparaît pas.
En général on peut supposer que la situation italienne est relativement semblable à la situation française du début de la recherche quatre années auparavant, on y rencontre presque les même résistances et les mêmes refus.
L’existence dans le panorama de l’échangisme italien de la Federsex et de son positionnement statutaire par rapport à la lutte contre la diffusion du sida, constitue cependant une différence.
D’autre part les institutions de santé publique n’ont pas encore considéré le milieu échangiste comme un terrain possible pour l’action de prévention. Le travail de sensibilisation a été caractérisé dans sa première phase par l’étonnement des responsables institutionnels quant au phénomène échangiste, suivi dans la plupart des cas d’une bonne disponibilité à considérer une possible intervention.
Au cours de cette période, par les derniers éléments connus, nous avons pu constater que le phénomène échangiste s’inscrit parfaitement dans le modèle épidemique qui semble prédominant (troisième stade de la diffusion du sida, hétérosexuel). De plus, sur la base des éléments de la recherche française, on peut supposer qu’on se trouve en face d’un phénomène en expansion continue qui probablement dans les prochaines années impliquera de plus en plus d’individus, dans des classes d’âge différenciées.

Il faut garder présent à l’esprit que l’action de prévention sida en Italie semble être encore contrecarrée par le tabou catholique qui conçoit la sexualité comme un péché, heurtant de front l’idée guide de la prévention pour laquelle la sexualité-sûreté est une valeur que l’on acquiert avec la responsabilité. En même temps, l’influence de cette culture catholique crée dans les campagnes italiennes de prévention un déficit de renseignements spécifiques comme l’a souvent publiquement souligné Vittorio Agnoletto directeur de la LILA (Ligue italienne pour la lutte contre le sida) (8). Au contraire l’hypothèse d’une action spécifique dans le milieu échangiste permettrait d’informer et de responsabiliser une partie de la population sexuellement active difficile à approcher par un autre biais. De plus, l’action de prévention, sur la base de l’expérience française, doit faire attention à ne pas créer une nouvelle classe de sujets à risque, mais au contraire, comme dans le cas de la communauté homosexuelle et des prostituées, doit servir à endiguer et/ou à démentir la stigmatisation de catégories considérées comme étant plus à risque que les autres. A ce propos on doit considérer que la connaissance accru de ce phénomène rend possible un discours sur l’échangisme dans les médias (journaux et télé) en relation au danger de diffusion du sida (9).

7. Conclusions

Récemment, en relation avec un fait divers, l’échangisme a été porté à l’attention de l’opinion publique. Le contexte a été caractérisé par la juxtaposition ambiguë de la prostitution, du Sida et de l’échangisme. La situation a mis en évidence les stéréotypes et les représentations sociales, toujours latents dans la société italienne, de la sexualité comme péché, de la maladie comme punition de la transgression et de la méchanceté de l ’untore (10). Nous avons ainsi pu lire dans les journaux le compte-rendu de manifestations “de proximité”, les gens se réunissaient pour réclamer la fermeture du club ouvert dans leur quartier (11).
Mais la surveillance des clubs est exercé aussi par la police laquelle peut faire irruption et, pour différents motifs, obliger à fermer. Il est significatif que, souvent, les critères invoqués paraissent dépasser l’ aspect purement pénal ou bureaucratique.
Le phénomène échangiste semble donc soulever une question morale en rapport avec une sexualité considéré comme transgressive.

Cachée et dissimulée, pratique circonscrite à une élite privilégiée, elle ne devient un problème que quand elle commence à se diffuser au sein des différents niveaux sociaux.
On doit pas oublier que l’Italie est maintenant en train de se préparer au Giubileo et que l’ouverture de nouveaux clubs ou d’autres formes de commerce sexuel toujours plus hardies et moins discrètes peut conduire à une opération répressive d’esthétique urbaine qui garantisse le visage respectable des villes. Comme l’a mis en évidence Ignasi Pons, ce processus à déjà été observé dans le cas de la prostitution lors des Olimpiades de Barcelona (12) et il constitue peut-être une possible explication de la moindre visibilité des clubs italiens par rapport aux clubs français.
Cette tentative d’occultation viendrait gêner une action de prévention sida considéré comme responsabilisante pour les acteurs de la scène échangiste.


Notes

(1) En même temps, on doit contrôler que les autres revues présentes sur le marché n’ont pas diminué leurs ventes.

(2) Source Federsex.

(3) Le bordel est interdit en Italie.

(4) Pour le moment, au niveau électoral, ils ne sont liés à aucun parti, mais ont décidé d’appuyer celui qui, ponctuellement, s’engagera à soutenir leur lutte.

(5) Welzer-Lang. D, Rapport de voyage en Italie, décembre 97.

(6) Welzer-Lang. D, “La gestion polygame du désir : l’échangisme“, rapport à l’Agence Nationale de Recherche sur le sida, Sept. 97, p. 20 ( résumé ).

(7) Tarifs publiés par Il Mattino, 26 febbraio 98, p.3.

(8) On ne doit pas oublier, par exemple, qu’il n’y a pas encore de projet d’information au sein des collèges et lycées.

(9) Ce qui c’est passé lors de ces journées est particulièrement significatif. Les médias ont parlés de l’échangisme en relation avec le cas d’une prostituée séropositive qui a continué à travailler pendant quatre années sans préservatifs.

(10) Terme italien sans équivalent français direct, il désigne celle-celui qui, lors d’une épidémie propage volontairement le virus dont il est porteur.

(11) Souvent ces démonstrations étaient dirigées par un prêtre, par exemple dans le région de Veneto.

(12) Pons I Anton Ignasi, “Prostitution : lugares y logos” in El espacio segun el genero, Madrid, comunidad de Madrid Direccion Général de la Mujet, 1995, p.82.


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