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La Planète échangiste de Barcelone
Beatriz Karottki - Universitat Rovira Virgili Tarragona
Voici, le second rapport rendant compte de notre investigation actuellement menée auprès de la planète échangiste en Catalogne ; plus particulièrement centré sur la ville de Barcelone, il sera structuré comme suit
1- Le point sur linvestigation.
2- Méthodologie et questionnements épistémologiques.
3- Les boîtes, les clients, et autres expressions de la Planète échangiste. Extraits dune ethnographie.
4- Les revues échangistes et le Festival de Cinéma Erotique.
5- Et le sida dans tout ça ?
a) Quelques pratiques et discours...
b) Institutions de lutte contre le sida à Barcelone ; première approche.
Dans ce rapport, il est parfois fait mention de textes ou de discours extraits de notre journal de terrain (JdT), librement traduits de lespagnol, nous navons pas toujours pu rendre la nuance expressive de la langue dorigine ; ajoutons que ce rapport ne se veut en rien définitif et reste ouvert à de possibles modifications.
1- Le point sur linvestigation
Depuis le mois de Juillet de lan passé, linvestigation de la planète échangiste catalane sest effectuée à différent niveaux. Dune part, nous avons poursuivi lobservation participante dans quelques-unes des boîtes échangistes barcelonaises; dautres part nous avons entamé la constitution dune bibliographie minimale qui puisse nous aider à décrire et construire de manière critique nos observations, quelques entrevues ont été également réalisées, enfin, pour mieux appréhender certaines dynamiques sociales en rapport avec notre sujet détude, nous avons élargi nos observations à des activités autres que celles circonscrites aux seules boîtes. Nous comprenons quon ne peut interpréter certaines réalités sociales sans les avoir auparavant décrites, toutefois nos observations sur le terrain nous ont conduit à rester critiques devant le choix et lusage dun corpus conceptuel qui puisse être utile, en terme dadéquation, à notre investigation.
Cette enquête à été dirigée initialement par une seule personne qui a partagé cette activité de recherche avec une activité professionnelle et des études de 3ème cycle en Anthropologie de la Médecine. Cette situation, venant sadjoindre aux difficultés déjà mentionnées dans le 1er rapport, en explique la lenteur du déroulement.
Ainsi, après avoir surmonté certaines peurs qui nous accompagnaient au début de cette investigation, pouvant accéder et être reconnu dans le milieu échangiste comme anthropologue et femme seule, nous avons ensuite pensé quun couple dinvestigateurs (homme-femme) pourraient apporter plus dinformations sur certaines dynamiques qui se produisent entre les personnes et les couples échangistes. Au cours de cette enquête, nous avons donc abordé la planète échangiste comme : femme seule, puis en groupe de 3/4 personnes, et en couple (homme-femme) ; les résultats et les dynamiques dinteraction sont, dans chaque cas, différents.
Laccès à la planète échangiste nest pas facile pour une personne isolée. La fatigue ou lheure tardive peuvent également demander un effort supplémentaire à linvestigateur pour shabiller en tenue adéquate et sortir. Faire partie dun équipe (même de 2 personnes) aide à surmonter plus facilement ces moments de faiblesse.
La communication entre investigateurs sur ce quils sont en train dobserver et de décrire et primordiale, la confrontation des points de vue, notamment lors des situations problématiques, est particulièrement fécond, tant au niveau de lexpérience personnelle, quau niveau de la recherche et de la construction des hypothèses de travail.
Lobservation a pris en compte dautres réalités sociales. Léchangisme tel quil se pratique à Barcelone sinscrit dans le large éventail des changements socio culturels que subit la société hispano-catalane, mutations que caractérisent aussi certains éléments définissant la modernité (croissance de lorganisation - sous forme de contrôle social - accompagné dimportants procès techniques qui réorganisent le temps et lespace des expériences quotidiennes des individus et des groupes sociaux).
Il existe un important processus dindividuation et dappréhension de la réalité sociale qui fragmente et atomise les connaissances que, sur cette réalité, construit le savoir scientifique et, en conséquence, toute la société.
Confrontées aux mutations socio-culturelles, les anciennes structures formelles qui sous-tendaient les expressions traditionnelles de la vie sociale évoluent rapidement vers de nouvelles formes du vivre-ensemble qui délimitent de nouvelles stratifications sociales et frontières culturelles. On assiste ainsi à un processus de mondialisation technique qui pourrait normaliser et universaliser certaines activités humaines sans produire, pour autant, des réflexions au sujet des relations de pouvoir qui sont déjà instaurés dans la vie sociale espagnole ; parmi elles les relations entre les genres et la gestion du patrimoine familial.
Léchangisme vient sinscrire dans lunivers social précédemment décrit en tant quactivité humaine de loisirs (1), plus ou moins institutionnalisée, et soumise au pouvoir des médias, et aux discours que, sur la sexualité et les relations de genre (2), produisent les différents agents et institutions sociales.
On peux donc facilement comprendre la difficulté quil y a à définir et à décrire certains des aspects inhérents à cette activité humaine; une activité tant symbolique que physique, activité que les institutions sociales - dans un premier moment par le biais du discours bio-médical - on conceptualisé historiquement comme sexuelle. Cest donc pour cette raison que la sexualité doit être définie à la fois historiquement et socioculturellement dans le contexte hispano-catalan.
Mais parce que la sexualité en tant que construction socio-historique nest en rien une essence et nen reste donc pas moins soumise à des changements induits par la dialectique sociale et par les relations de pouvoir qui se jouent dans la société, on peut penser que la sexualité néchappe pas à ces mutations.
2- Méthodologie et questionnements épistémiologiques
Daprès certains auteurs, la méthode qualitative, bien que ses résultats ne soient pas généralisables, serait à même dapporter à linvestigation quantitative un complément dinformations signifiantes.
Quant à nous, cherchant à constituer une bibliographie sur notre sujet détude, nous avons entrepris une recherche darticles. Aux entrées sexualité et sida, la plupart sont publiés dans des revues spécialisées traitant des maladies sexuellement transmissibles. Partant des résultats donnés par des approches quantitatives leurs auteurs ne pouvaient rendre compte de la complexité des attitudes, connaissances, perceptions, comportements individuels et sociaux quotidiennement présents dans la société.
En effet, cerner cette problématique nest certainement pas si simple. Cest pour cela que le travail de terrain prend toute son importance, car il sagit alors de prendre en compte les relations entre les individus et leurs interactions symboliques, dobserver leur construction de signification et leurs pratiques, pour mieux appréhender et décrire ce qui se passe ainsi que spécifier les limites des constructions théoriques, lesquelles se mettent en place sur la base les acquis des sciences dites dures qui construisent leur savoir depuis des processus de déduction qui, souvent, sont dépassés par la réalité sociale.
Ces derniers mois lobservation participante sest poursuivi dans les locaux de ambiente liberal (3) ainsi que dans dautres lieux susceptibles de rentrer dans le cadre de notre recherche ( on pense notamment au Vème Festival du Cinéma Erotique à Barcelone ), et à certains lieux publics et espaces communicationnels où on peut contacter, assez facilement, des couples et des personnes échangistes ( parcs, Internet ...).
Quelques entrevues ont également été réalisées avec des responsables et des travailleurs des locaux déchange ainsi que des pratiquants/es de léchangisme. Lapproche directe à été utilisée, mais nous avons également eu recours à la médiation de personnes qui nous connaissait ( profitons en ici pour les remercier, par souci de confidentialité les noms réels ne seront pas donnés... )
Cette technique, qui vise spécialement les personnes proches des celles qui font la médiation pratique leffet boule de neige : je connais quelquun qui me présente quelquun dautre, et ainsi de suite...
Les avantages en sont évidents, comme les personnes connaissent à lavance linvestigation, la préparation de lentrevue peut être convenablement menée et on peut utiliser des magnétophones ou dautres instruments pour prendre des notes directement sur les conversations, procédé qui facilite énormément la tâche de linvestigateur. Les inconvénients sont surtout liés à la gestion du temps, il peut sécouler plusieurs semaines jusquà une nouvelle prise de contact, mais dun autre coté, les contacts établis sont plus sûrs et peuvent être réitérés, le contenu informatif peut ainsi samplifier au cours des rendez-vous ultérieurs.
Une recherche bibliographique à été initiée pour, dans le cadre de cette ethnographie ainsi que sur les thèmes en relation avec la sexualité en général, la construction des relations de genre, etc. faire le point sur le sujet. Nous incluons également dans cette démarche la lecture et lanalyse des revues publiées par/pour les personnes concernées par la planète échangiste.
Le lecteur pourra se demander pourquoi, contrairement à lordre habituellement suivi, on aborde ici la méthodologie avant les questions dordre épistémologiques. Les extraits de notre journal qui vont suivre (traduits ici de lespagnol) permettront peut-être de mieux en comprendre le pourquoi.
Une des premières questions que je me suis posé quand jai voulu mintroduire dans les boîtes échangistes, était la suivante : Quelles sont les types de relations sexuelles que je vais observer?
Ma conceptualisation initiale était donc celle qui a été construite par un discours biomédical autour dun objet central : la sexualité humaine ; autrement dit, jallais observer des relations hétérosexuelles à partenaires multiples. Première erreur.
Parler de la sexualité humaine comme dun universel est une prétention qui à du se soumettre à la critique des disciplines sociales (anthropologie (4), philosophie (5), sociologie ), lesquelles nont pas tant cherché à déterminer les éléments constitutifs de cet objet détude mais bien plutôt remis en cause les prétentions an-historiques de ce concept.
Il ne ma pas été facile darriver à cerner la part ininterrogée de mes propres préconceptions quant à la définition de mon objet détude. Pour rendre ce concept opérant dans le cadre de notre étude on ne peut procéder à une analyse socioculturelle de la sexualité sans avoir auparavant redéfini ce concept à partir du point de vue des sciences sociales, ici lAnthropologie de la sexualité en particulier, point de vue qui diffère notamment de ceux que proposent la médecine, la psychanalyse ou la biologie.
Dès lors, on ne peux plus concevoir la sexualité comme nétant quune structure humaine biologique, chimique et/ou instinctive, plaqué sur dautres structures organiques ou psychologiques; on ne peux plus parler, en tant quanthropologues socioculturels, dévolution biologique où ontogénique de la sexualité.
Par contre, on doit rappeler que la sexualité est une construction sociale; une des formes possibles dêtre dans/et voir le monde, une forme de - pouvons nous le dire ? - culture hétérogène et quon doit/peux apprendre par divers moyens, moyens que lon peux décrire déconstruire et reconstruire; lesquels connaissent des limitations sociales et sont en relation complexe avec dautres formes dêtre et de voir le monde. On doit également en questionner, tant au niveau social quindividuel, les éléments relationnels et symboliques.
Hétérosexuel, homosexuel, bisexuel sont des catégories conceptuelles dont jai rapidement du réviser le contenu. En effet, comment décrire des relations sociales et symboliques qui allaient bien au-delà de la simple relation physique telle quelle peut exister entre des corps sexués ?
Si véritablement la sexualité excède ce qui se laisse déduire des définitions physiobiologiques et psychologiques, comment rendre compte de cette complexité en ayant seulement recours aux concepts issus du discours biomédical, lesquels tout en pouvant être très valides sur ces derniers domaines, sont clairement inopérants pour les analyses socio-anthropologiques dordre qualitatif?... (JdT, Septembre 97)
Il nous semble que la construction de nos hypothèses ne pouvait faire léconomie de ce questionnement, lequel est apparu au cours de la constitution de notre ethnographie et sest révélé important pour la bonne conduite théorique de linvestigation-action qui à suivi.
Cest pourquoi la présente étude na pas uniquement axé son observation et ses interprétations sur les seules perspectives théoriques issues du concept hétérosexiste de sexualité. On est encore loin de pouvoir apporter un texte cohérent, mais on a pu lire des approches théoriques intéressantes dauteurs qui proposaient dautres concepts, tels que le "Queerness". (6)
Dans dautres recueils ethnographiques, les personnes interrogées ne percevaient pas nécessairement leur activité - pourtant pré-définie par lobservateur- comme étant sexuelle. Laisser les acteurs exprimer ce que eux considèrent comme étant sexuel ou non sexuel, et où se trouvent les limites qui marquent cette sexualité, permet ainsi de mettre à jour dautres limitations sociales symboliques et pratiques quétablissent le discours des sciences en soumettant à un fort processus de réification (7) un objet qui nest justement pas une entité objective. Ainsi, par exemple, certains échangistes différencient-ils conceptuellement dans leur relation de couple les aspects dites physiques de plaisir, de jeu du registre émotionnel et affectif, et dautres aspects qui sont en relation avec la procréation et/ou le désir davoir denfants et crér une famille dans le sens traditionnel du terme. Néanmoins, cette fragmentation conceptuelle nest pas présente -en cette ou autre forme- chez toutes les personnes qui pratiquent léchangisme et, quoi que la fragmentation conceptuelle soit un des éléments qui caractérisent la perception cognitive de subjectivité des individus qui vivent dans la modernité, tel quelle est décrite par certains auteurs comme Giddens, on peux trouver dans les discours des échangistes différentes formes den parler et comprendre cette activité. Dun autre coté on sait aussi que certains groupes sociaux construisent leur identité sur la base dorientations sexuelles déterminées mais il nen est pas ainsi pour tous. Il ne faut pas non plus oublier ce fait dans notre approche.
Wittgenstein pensait que les acteurs eux-mêmes devraient définir les concepts quils utilisent, et on se demande si vraiment ce quon croit être la signification dun concept est partagé par les autres personnes et groupes sociaux qui nous entourent, on peux en effet assez vite observer que ce que recouvre le terme de sexualité ou dautres concepts comme : hétérosexuel, homosexuel ou bisexuel, nest pas unanimement compris et utilisés par tout le monde. La sexualité se prête mal à un travail scientifique de conceptualisation. Cette approche se révèle clairement insuffisante pour rendre compte de ce qui est une (parmi dautres) forme sociale dentendre, dexpérimenter et dutiliser les corps et les plaisirs que ceux-ci peuvent apporter.
Comme nous commente Doty (8) :
De Lauretis define con precision la cualidad exclusiva del queerness de la manera que yo quiero sugerir en mis lecturas de la cultura de masas cuando lo describe como a la vez interactivo y resistente, simultaneamente participativo y distinto (De Lauretis, The Queer Theory. Lesbian and Gay Sexualities, An Introduction Differences 3, n&Mac251; 2, 1991).
(...) El queerness en la forma en que en este libro se usa, es una cualidad relacionada con cualquier expresion que puede ser marcada como contra-, co-, o anti-heteroexitsa.
(...) En este libro existen intentos de mediacion entre el impulso por desconstruir las categorias sexuales y de generos existentes, y la sensacion de que estas categorias necesitan ser tomadas en cuenta porque representan posiciones culturales y politicas importantes. (9)
Cette complexité requiert donc en parallèle à celles quont déjà proposé dautres sciences, le complément dapproches socioanthropologiques.
3- Les boîtes, les clients et autres expressions de la planète échangiste. Construction dune ethnographie
Il y a actuellement dix boîtes (10) dans la ville de Barcelone. Certaines pourraient êtres qualifiées d échangistes ou de fréquentation (11). Leur distribution géographique est très variable mais elles sont généralement localisées dans les quartiers du centre de la ville (Eixamble,...).
Daccès facile, elles sont annoncées dans les revues spécialisées, certaines le sont également par le biais dune petite revue bimensuelle qui propose attractions, lieux dintérêt turistique, lieux branches, et différentes autres activités de la ville (12) à un plus large public.
Lextérieur des boîtes passe généralement inaperçu aux yeux de ceux qui ne cherchent pas à visiter ce genre de lieux; si certaines plaques mentionnent que lon se trouve à lentrée dun Club de Couples, dautres devantures nindiquent rien. Parfois encore, cest un concierge qui nous demande aimablement où nous voulons aller et qui, discrètement, nous montre le chemin.
La plupart des boîtes échangistes donnent sur la rue, mais elles peuvent aussi bien êtres situées dans des caves ou au dernier étage dun immeuble. Un ou deux établissements ne communiquent leur adresse que par téléphone.
Dans notre premier rapport nous avons déjà abordé la question de la distribution des espaces intérieurs des boîtes. Ceux-ci se distribuent en espaces libres ou publics : où lon accède directement quand on rentre ; un bar, une salle de séjour/espace de convivialité , une piste de danse...
En espaces de circulation ; les corridors qui permettent laccès aux espaces publics et privés et les salles de bain.
En dernier lieu, on trouve des espaces plus privés où peuvent se dérouler les rencontres sexuelles ou non sexuelles ( selon la catégorisation des acteurs ) : pistes de danse faiblement éclairées, salles avec des lits de différentes grandeurs, jacuzzi, chambres privées,...
Quelques boîtes ont introduit dernièrement dans leur mobilier une table de billard. Ainsi, les clients - souvent des hommes seuls, mais aussi des couples ou des groupes- peuvent jouer au billard et laisser passer les heures sans avoir besoin de visiter - en aucun moment de la nuit - les espaces privés. On trouve un nombre important de gens qui, même sils sont des clients habituels, ne pratiquent léchangisme quoccasionnellement (certaines personnes nous ont avoué préférer aller dans une boîte échangiste plutôt qualler dans une discothèque) Ils prennent un verre en attendant, où non, que quelquun les invite...
Les boîtes sont habituellement peu éclairées. Les lumières y sont tamisées, dans des tonalités rouges, jaunes, ou bleu pour les espaces publics et deviennent de plus en plus indirectes et faibles dans les lieux où on pratique le jeu (13) ; on peut aussi trouver dans certaines boîtes des chambres/coins complètement obscurs, où lon narrive pas à distinguer les visages des personnes qui sy trouvent .
La porte daccès est toujours fermée. Ce qui oblige les visiteurs à sonner et à attendre quon leur ouvre (le propriétaire ou un/e personne chargée de laccueil du public.
Ce procédé permet au personnel dopérer un contrôle quant à la clientèle. (14)
De cette manière on connaît larrivée de nouveaux clients et on peut leur faire visiter les lieux ; le public habituel est bien connu par les employés et propriétaires (15) (on se côtoie souvent en demandant des nouvelles de la famille, du travail,...)
Souvent, les clients ne limitent pas leur sortie à une seule boîte mais parcourent en une seule nuit tout un circuit (normalement toujours le même) pour retrouver danciens partenaires, ou en rencontrer de nouveaux mais aussi pour changer de lieu, ou pour louverture dune nouvelle boîte.
Cette dernière donnée est intéressante : sil nexiste pas dassociations regroupant tous les propriétaires des boîtes échangistes de la ville de Barcelone, on peux, par contre, affirmer que certains de ces propriétaires sont plus liés entre eux que dautres, formant ainsi une sorte de groupe informel en rapport de connaissances. (16) Une des raisons (mais peut être aussi une conséquence) est du à cette sorte de pèlerinage queffectuent les clients habituels.
Il est également intéressant de constater que certains des nouveaux lieux ont été ouverts par danciens employés dautres boîtes qui existaient auparavant (17) et qui ont fermées par des différentes raisons.
Nous navons na pas encore pu visiter de manière exhaustive toutes les boîtes qui se trouvent à Barcelone, mais on a pu observer que quelques-unes ont des saunas, jacuzzi et autres offres spéciales pour leur public. (18) Léventail des prestations semble être large.
Tous les boîtes organisent régulièrement des fêtes où sont invités clients et autres visiteurs. Certaines de ces fêtes sont aussi organisées par les revues spécialisés.
Bien que lon puisse affirmer que le nombre des boîtes a triplé dans les cinq dernières années dans la ville de Barcelone, nous navons pu établir exactement quelle à été la première boîte échangiste ni quand elle a été ouverte. (19) Par contre, nos informations signalent que les premières boîtes sont apparues à la fin des années 70, début 80, quand lEspagne vivait, quelques années après la mort de Franco, une transition politique et sociale vers un état démocratique plus libéral notamment quant aux moeurs.
Dans beaucoup de boîtes lentrée est gratuite, aux dires des propriétaires se sont alors les boissons qui font vivre le commerce. Le prix des consommations oscille entre 1500 et 2000 pts et on demande souvent aux clients qui veulent aller dans les salles intérieures de prendre des boissons supplémentaires . Dautres boîtes font payer une entrée et un plus pour chaque mouvement intérieur.
Un nuit normale dans les boîtes à entrée gratuite peux coûter, pour un couple échangiste, de 6000 à 10000 pts. La fréquence des visites est variable, dune fois par mois à 2 ou 3 fois par semaine (lors dun entretien, une femme que son ami amenait dans ces boîtes 2 à 3 fois par semaine qualifiait ces visites détouffantes).
Mais les rencontres échangistes peuvent se faire aussi par lintermédiaire des revues du milieu, où lannonce est souvent accompagnée dune photo qui montre, généralement, des attributs féminins (seins, pose suggestive en tenue légère ou bien nu ...) ou masculins (très souvent le pénis en érection) sans montrer les visages.
Depuis le début de notre investigation (7 mois) deux boîtes ont fermées et deux autres se sont ouvertes. Si on en demande la raison aux personnes du milieu, les réponses restent vagues : il y a deux raisons principales qui font quune boîte ferme, la drogue (coke ou autre) et les prostitué/es... (JdT, Janvier 98).
Dans létat de lenquête il est difficile de savoir exactement quelles réalités ces déclarations désignent mais nous savons que parmi ces raisons il faut aussi compter les conflits qui opposent les différents associés/propriétaires dune ou plusieurs boîte/s.
Quelques caractéristiques de la planète échangiste et les clients :
Un de ces propriétaires voudrait prochainement ouvrir une nouveau local sur le modèle des boîtes françaises.
Une sorte de discothèque, comme en France : où les gens puissent danser, et faire la fête comme là-bas... Mais je ne sais pas si ça marchera. Les choses sont différentes ici : les gens, et surtout les femmes, ne shabillent pas spécialement pour venir, ils vont assez vite au lit, ils ne jouent pas facilement dans les autres lieux, sauf, peut-être sur la piste de danse (20)
Tu as vu la piste de danse ? (ici, il sagit de la piste de danse située dans lespace le plus public de la boîte en question ; lautre piste de danse est dans un autre espace plus privé. On observe que les deux pistes ont le même nom mais que les usages et références y sont bien différents.) Bon, il y a peu des personnes qui restent ic ; peut-être plus sur la piste de dedans... (JdT, Mars 98) (21)
Les boîtes échangistes à Barcelone présentent certaines caractéristiques différentes de celles quon a pu observer en France; à Barcelone elles sont plus dirigées vers les jeux pratiqués sur des lits que vers lexhibition des corps et des vêtements offerts aux regards pendant quon danse ou quon se promène ; les boîtes sont moins éclairées et de dimensions plus réduites ; elles semblent plus intimes... Il serait intéressant dapprofondir les raisons sociales, culturelles et, peut être, historiques de ces différences.
Quelques couples préfèrent aller sur les pistes de danse (chambres obscures) :
Eso da mucho morbo... Estar de pie y que alguien alargue la mano y te acaricie el culo y las piernas... Te aplaste contra la pared y te folle mientras otro te masturba... (22) (JdT, Fevrier 98)
Ces jeux peuvent se réaliser entre deux personnes (homme-femme) dun même couple qui naura aucune relation physique avec dautres personnes ; entre deux ou plusieurs couples où lhomme dun des couples caresse la femme de lautre ou bien les attouchements se font entre les deux femmes ou entre la femme et lhomme de couples différents (plus rarement entre deux hommes).
On peux aussi inviter un homme qui se trouve seul dans le boîte.
Me decía qué tenía que hacer y yo me acercaba y acariciaba al hombre ; no me gusta el contacto con las mujeres... Aunque una vez...Bueno, una vez con los dos... (23) (JdT, Juin 97)
Les situations peuvent mener (mais non exclusivement) à la constitution dun trio composé dune femme et de deux hommes où se produit, entre autres pratiques, la pénétration vaginale et/ou anale (plus rare), incluant léventuelle présence dune 4ème personne pouvant simplement assister à la scène.
Le milieu échangiste a connaissance du projet commercial visant à transformer la plage naturiste du Torn (située à Hospitalet, Tarragone) en un site naturiste-échangiste Ça fait pas mal de temps quon parle de ça, mais pour le moment on ne sait rien...
(un propriétaire). On peut relever à ce sujet que les habitants dHospitalet et des villages avoisinants le site, sils ignorent lexistence du milieu échangiste, connaissent depuis toujours la plage naturiste.
Les pratiques échangistes restent, dailleurs, assez méconnues en Espagne. On nen parle pas ouvertement, quoi quai pu en dire certaines revues dites féminines ou certains programmes de télévision (un des propriétaires barcelonais a été invité dans un programme télévisé - El Pelicano de Antena 3 - pour parler de sa boîte), et beaucoup de gens ignorent tout à ce sujet; cette méconnaissance affecte par ailleurs les institutions sanitaires et autres associations qui luttent contre le sida.
On ne peut établir un profil type de léchangiste, on rencontre des personnes issus de différents milieux professionnels : fonctionnaires, avocats, chefs dentreprise, médecins... (nous navons pas réalisé sur cette question détude systématique) qui pratiquent aussi bien dans les boîtes quen dehors en répondant aux annonces publiées dans les revues.
Ces personnes sont issues dun milieu économique et social moyen, moyen/élevé. Les coûts élevés des frais ne permettent pas dêtre reconnu comme échangiste si on ne dispose pas de moyens économiques suffisants pour pouvoir visiter les différents lieux avec une certaine fréquence.
Les couples (un couple; deux couples) ; les trios ; les groupes ont un libre accès à toutes les installations, les hommes seuls ne lont pas et peuvent passer toute une nuit assis au bar sans être sollicités. Les propriétaires et les barmans des boîtes, sils sont habilités à jouer les entremetteurs, peuvent favoriser les rencontres, ils choisissent alors un homme, ou un couple bien connu du milieu.
Les femmes seules sont très rares et trouvent assez vite un/des compagnon/s au bar. (24)
Il faut ici faire mention de la prostitution ; personne dans le milieu ne veut assimiler l échangisme à une sorte de prostitution non rétribuée, et on interdit laccès de certaines boîtes à ces femmes. Toutefois elles sont souvent évoquées comme pouvant être présentes dans les jeux lorsque sont impliqués des couples quon ne connaît pas ou quon ne dispose pas dinformations sur ses partenaires (un homme seul peux alors avoir payé une prostituée pour pouvoir accéder à dautres femmes/couples échangistes); ou encore dans le cas où la femme montrent une certaine indépendance vis à vis lhomme que laccompagne...
Les limites entre échangisme et prostitution, bien que conceptuellement établies, ne sont pas, dans la pratique, clairement définies. Il serait intéressant détablir un dialogue avec quelques unes de ces professionnelles pour déterminer les possibles transformations et perceptions que lapparition de léchangisme a produit sur cette activité qui, en Espagne, semble connaître actuellement une rapide évolution. (25)
Même si certaines de ces boîtes existent depuis déjà plusieurs années, le grand public connaît peu léchangisme. Cest donc, le plus souvent, par lintermédiaire dun ami (dans le cas des hommes), ou de leur conjoint (dans le cas de presque toutes les femmes interviewées) que les personnes sont amenées à pratiquer léchangisme et à fréquenter pour la première fois le milieu. (26)
Parmi les raisons invoquées pour expliquer lapparition de ces boîtes nous avons relevés :
- lattrait dune certaine libéralité des moeurs sexuelles, allant souvent de pair avec une sorte de philosophie de vie qui salimente auprès de certaines utopies : En muchos casos... Bueno, en todas las parejas que conocimos por las revistas, encontramos personas que practicaban el naturismo; no iban a otras playas. Practicar el juego es como una filosofía de vida para muchas parejas liberales... (27) (JdT, Février 98)
- lapparition du morbo: Cuando la conocí me confio que una de las fantasias sexuales que la excitaban era que la follasen en publico. Yo le dije que lo había hecho... Así entramos en el ambiente... (28) (JdT, Décembre 97)
- la mise en place de nouvelles formes de convivialité entre les membres dun couple; une envie de copinage: Participar en el ambiente con tu pareja es estar más cerca de ella. Participas con ella de algo que es muy íntimo ; es como tener un colega con el cual todos los secretos se comparten ; los secretos y los deseos más íntimos... (29) (JdT , Février 98)
Signalons encore, parmi les raisons invoquées, les problèmes sexuels. Dans ce sens et à titre dexemple, voici un extrait dun article publié par la revue El País semanal sous le titre Addictions, les nouvelles et dangereuses obsessions. (30) Parmi ces adhésions on trouve lobsession du sexe, les excès sexuels et leurs corollaires (selon un spécialiste, un psychologue : le voyeurisme et le sadomasochisme), autrement dit des expressions sexuelles pathologiques anormales. On relate ainsi dans cet article lhistoire dune femme qui doit partager les désirs de son mari et pratiquer léchangisme pour pouvoir rester à ses côtés :
Todo ese tiempo, María se presto a las apetencias de su marido porque consideraba que era la unica forma de mantener su pareja. Cuando yo me negaba, el estaba irritable, enfadado, desagradable conmigo. Cuando hacia lo que me pedia, me hacia mucho mas caso, estaba feliz. (31)
Quelques unes des femmes interrogées nous ont donné une explication similaire.
En résumé nous pouvons dire que pour certains, la pratique de léchangisme est perçu comme un jeu de couple qui peux se faire entre amis autour de la notion de plaisir et auquel participent les corps et limaginaire. Pour dautres, cette activité est perçue comme une sorte daddiction/dépendance au/du sexe ; des cas où toute la vie est construite autour cette activité : la sexualité.
Au travers dun bon nombre de réponses on perçoit le désir, plus ou moins clairement exprimé, de transgresser ou transformer certaines formes de relations sociales.
Comme nous lavons précédemment dit, les personnes qui pratiquent léchangisme peuvent le faire dans les boîtes ou par lintermédiaire des annonces que diffusent les revues, mais aussi dans des appartements qui, nétant pas de boîtes commerciales, cherchent leur clientè parmi le public des lieux échangistes traditionnels au travers de ces lieux et offrent leurs services dans des ambiances définies comme plus privées et excitantes (32)
La pratique de léchangisme semble réclamer lapprentissage de codes de communication. En dehors des boîtes, les approches se font comme dans nimporte quelle autre situation sociale de prise de contact : on se donne rendez-vous dans un lieu plus ou moins public et on regarde si on se plaît ; si tel est le cas on va chez les uns ou chez les autres, ou bien dans une des boîtes échangiste. Si on ne se plaît pas on se sépare tranquillement, il semble en effet important que les personnes se plaisent tant du point de vue physique que de lintellect, autrement on ne poursuit pas les approches. Comme le racontait une de nos informatrices :
Algunas veces hemos quedado con otras parejas a través del anuncio que pusimos en la revista, pero no hicimos nada más porque (...) no les gusto ; es muy raro que lleguemos a practicar el intercambio con otra pareja de entrada ; normalmente nos despedimos sin haber hecho nada. (33) (JdT, Mars 98)
Des situations semblables peuvent aussi bien se produire lors de la prise de contact, au travers des annonces, entre deux personnes.
Dans les boîtes ces situations varient légèrement. Certains couples vont dans les boîtes pour y jouer seuls (34) , mais on peut aussi y rejoindre dautres couples ou des personnes seules (généralement des hommes) pour jouer avec eux. Dans ce cas, les approches sont un peu différentes : dans la salle de danse obscure (on pense ici aux chambres noires décrites par Guasch dans son livre La sociedad rosa) il suffit de sapprocher et de caresser une des personnes de lautre couple. Normalement les contacts se font entre homme-femme ou bien femme-femme ; presque jamais entre homme-homme (ce qui ne veux pas dire quil ny en ait pas; simplement ils sont plus rares, et surtout plus difficilement reconnus par les pratiquants).
Parmi nos informateurs on a trouvé quelques hommes qui reconnaissent ouvertement avoir eu des relations sexuelles (pénétrations anales, fellations, caresses génitales) avec dautres hommes pendant ces jeux, sans, pour autant, se considérer comme homosexuels. La même réaction se produit entre les femmes ; quoiquon évoque plus ouvertement, dans le milieu échangiste, une essence bisexuelle des femmes.
Pour cette raison, la catégorisation des hommes et femmes échangistes comme étant des homo, hétéro ou bi sexuels/les nest pas opérationnelle dans le cadre de notre recherche; elle ne peut rendre compte que de manière partielle de la complexité des relations qui sétablissent entre les personnes qui pratiquent ces jeux sexuels.
La prise de contact entre les personnes peuvent aussi sétablir au travers du dialogue. On parle/négocie, on se connaît, et plus tard on joue.
Dans le milieu, dans le cas dune approche non verbale, on se met à côté dun couple ou dun groupe de personnes qui jouent, et, en les touchant légèrement, on peut savoir si lon est admis ou non à participer, si lon est accepté, on permet que les caresses continuent à se produire ; si on ne lest pas on prend la main du nouveau venu et on la retire. Le code est clair et compris par tous.
Bien que les contacts se produisent sur la piste de danse et autres espaces des boîtes, beaucoup des jeux sexuels se font, de préférence sur les lits. On observe souvent que certains couples arrivent dans le boîte, se déshabillent et, avec un linge autour du corps, sen vont dans les espaces où se trouvent ceux-ci. Pour le jeu, les lits sont souvent préférés à la piste de danse (avis souvent exprimé par nos informateurs ).
Cette observation ne se rencontre pas dans le milieu français, par exemple. Il faudrait approfondir un peu plus nos investigations sur le pourquoi de la préférence de cette expression (s il y en a), surtout quant on sait que les échangistes connaissent bien le milieu français et vont souvent au Cap dAgde.
A ce sujet, certains propriétaires nous ont aussi fait part de la difficulté quils ont d activer certains espaces, autres que les lits et les pistes de danse, pour les transformer en espaces de jeux.
La manière de shabiller dans le milieu espagnol diffère également de celle quon a pu observer en France : pour autant quelles soient bien habillées (il sagit dune perception assez large) les femmes peuvent porter nimporte quels vêtements : jupes courtes avec body, vêtements longs, pantalons... On naccorde pas dattention spécifique à cette question. Par ailleurs, léclairage est souvent si faible quon narrive pas à voir qui on a devant soi et comment il est habillé.
Par contre, il est essentiel de ne pas porter de vêtements difficiles à ôter si on veux jouer en dehors des espaces où on se promène nu, par exemple, sur la piste de danse, il faut alors de préférence porter des jupes courtes et éviter de mettre des sous-vêtements, etc.
Les femmes ne sépilent pas nécessairement le pubis ; quelques hommes sépilent complètement les organes génitaux .
Si bien que si les échangistes vont dans les boîtes pour voir et être vu il est évident que les éléments et les attentes qui composent ce voir et être vu sont différents de ceux que lon trouvent en France ou ailleurs.
Un autre élément symbolique important est le poids du consentement que les deux membres du couple doivent donner sur le choix des autres couples ou hommes/femmes seuls/es avec qui on veux avoir des rapports. Entre les échangistes ces choix se font, si lon en croit le discours, de manière consensuelle entre lhomme et la femme mais, dans la pratique, très souvent cest lhomme qui choisit qui et comment on doit approcher. Si jamais la femme choisit seule, elle risque dentrer en conflit avec son partenaire :
Tuvímos bronca varias veces ; en todas fue porque yo me fui sola por el local, por mi cuenta ; estaba enfadada con él y sabía que eso le iba a molestar. No le sentò nada bien ; se enfado mucho, y algunos tambien se extranaron de verme sola... (35) (JdT, Février 98)
La réciproque semble beaucoup moins fréquente.
On reprend la conversation...
Hier on sest retrouvé au lit sans lavoir prévu et aujourdhui on se retrouve avec une journaliste de Penthouse et une chercheuse européenne... On ne sennuie pas ici
Le jeune reprend aussitôt le fil .
Et comment ça sest passé hier ? (Anthropologue)
Bon, je suis reparti à 7 heures du matin, tu vois ? Elle, par contre, est parti plus tôt
Il montre sa copine...
Oui, jai vu quelle sen est allé très vite... Je lui ai demandé si tout allait bien mais elle na même pas répondu ; elle shabillait presque en cours de route et je me suis dépêché pour lui ouvrir la porte...
Cest (...) qui parle. Toujours vigilant, derrière son bar de ce qui se passe autour de lui ; il a bien vu quelle avait pris peur...
En fait, au début ça allait bien, mais quand on a fini et je me suis levée, et jai pris peur... Il faut digérer tout ça et puis il était là : encore au lit...
Je voulais sortir, men aller. Voilà.
Je me suis habillée et je suis parti en courant dans la rue ; je suis allée directement à la maison. Je nai pas dormi...
Cest aujourdhui, quand lui est revenu, quon a parlé de tout : nos impressions, lenvie de revenir, les expériences...
On est revenu pour faire du sexe.
(...)
On a parlé de ça après. Cest quelque chose quon a entrepris à deux, on a décidé quon ne peut pas abandonner lautre à ses peurs. Dailleurs, il faut rester ensemble ; on doit montrer quon est ensemble ; que je suis avec elle... (JdT, Juillet 1997)
Cette transcription met en évidence quelques éléments intéressants, elle rend compte des difficultés que peuvent rencontrer, lors de leurs premiers contacts avec le milieu échangiste, les nouveaux venus/es (36) on voit bien que certaines de ces difficultés semblent être connues à lintérieur du milieu lequel tend à les solutionner en proposant aux couples nouvellement arrivés une sorte dentente qui leur permet de se sentir copains et protégés si jamais les choses ne se déroulent pas comme ils lavaient prévu.
Se met ainsi en place une sorte de surveillance de lespace et de certaines situations qui peuvent se dérouler, gardant certaines pré-supossés dans les comportements entre couples que les propriétaires, travailleurs, et couples plus vieux apprennent aux nouveaux venus (très souvent quant on parle au bar).
Cette situation montre bien les limites de ces conventions ; elles nétaient pas claires pour le jeune couple, si bien que quand la femme est sortie en courant, on na pas cru nécessaire de dire à son compagnon quelle était partie ; la solidarité na pas fonctionné. Mais lhomme nen à pas été pour autant mal vu. Cest seulement le barman qui, un jour après, lui commente la situation (ceci est peut-être induit par la présence de lanthropologue ).
Par nos conversations avec quelques personnes du milieu échangiste, on a pu connaître lexistence dun parc public à Montjuic où, partagé avec dautres expressions de relations socio-sexuelles (gay, prostitué/es,...), on peux aussi faire des rencontres échangistes spontanées. Pour autant, cette forme de rencontre semble être minoritaire.
Enfin, les voies inter-communicatives dInternet constituent une des dernière formes de rencontre échangiste. Bien quil nexiste pas en Espagne de Minitel Rose, on peux trouver des serveurs qui offrent des informations sur des boîtes et autres expressions échangistes ; également des espaces de discussion et de rencontre où on peux prendre rendez-vous avec les personnes intéressées.
Ces espaces nont pu être totalement explorés, cest pourquoi nos informations restent, sur ce point, lacunaires, posons toutefois que ces formes dexpressions connaissent un important développement.
4- Les revues échangiste et le festival de cinéma érotique :
Le milieu échangiste dispose aussi de certaines revues (37) qui véhiculent des informations à son sujet. En Espagne, quelques unes de ces revues sont éditées par Zona 10.
Josep Cera, directeur de cette editoriale, dans un entretien publié en Mars 96, déclarait que les objectifs de sa maison dédition était de (38) : témoigner sur les thèmes les plus variés de la sexualité et de lérotisme et rendre possible le contact et les relations entre les personnes qui ont des goûts semblables.
Selon cet article, la revue qui a le plus de succès est Gente Libre. Avec un tirage de quelques 40.000 exemplaires, elle est apparu sur le marché il y a déjà 13 ans.
Il serait intéressant de se livrer à une analyse plus approfondie du déroulement historique de cette revue pour pouvoir comprendre et reconstruire les transformations que se sont produites dans ses contenus; reflets de lintérêt dun public et des messages qui circulaient dans la société pendant ces dernières années.
Les éditeurs de cette revue organisent aussi des rencontres entre couples et personnes seules. Ces rencontres ont lieu chaque année, depuis neuf ans, à lHôtel Rivera Playa Club dAlmeria où on fête trois jours dorgies collectives, échanges entre couples, triangles et autres relations socio-sexuelles (39). Cette manifestation réunit chaque année plus dadeptes.
Pour le directeur de cette publication la libération de la femme, qui assume désormais une plus grande part dans la prise des décisions permet de comprendre lévolution des pratiques sexuelles dans les relations entre couples. Il est plus facile et gratifiant dassumer les propres fantaisies du couple que davoir des relations clandestines, très souvent liées à la prostitution, surtout en ce qui concerne les hommes .
Une autre donnée significative est la demande croissante des relations entre femmes. Peut être par le double besoin dune plus grande affectivité chez les femmes et par lacceptation chez lhomme (dans les cas des hommes mariés) dune infidélité sexuelle qui ne met pas en danger leur masculinité, et par contre, introduit un ingrédient dexcitation malsaine. (40)
Il nous parait intéressant de transcrire ces paroles pour montrer la construction dun discours traduisant un certain imaginaire symbolique autour de léchangisme. Le grand thème en est la libération de la femme, idéal poursuivi par les revendications féministes et qui est ici repris et adapté aux caractéristiques du milieu échangiste. Cest donc à partir dune reconsidération du statut de la femme que le milieu légitime donc son discours : Il vaut mieux pratiquer léchangisme quêtre infidèle à son épouse, dans le jeu, les femmes jouissent plus que les hommes ..
Il est important de relever que ce jeu va souvent à lencontre de la construction idéale de la sexualité monogame et romantique au travers de laquelle les femmes se sont socialisées.
Assistons-nous ici à une - nouvelle - construction des relations entre les genres ? ou bien, sagit til dune des expressions quadoptent les changements sociaux caractérisant la modernité ? Assiste-t-on vraiment à une libération de la femme ?
Dautre part, on donne de limportance à la construction dun idéal de couple monogame où la fidélité puisse être garanti, et comment le faire si ce nest en créant une nouvelle forme de relation socio-sexuelle - un jeu - qui protège des infidélités conjugales et propose une nouvelle sorte de copinage entre lhomme et la femme ?
Ce dernier point nous amène à réfléchir aux questions qui affectent cette fidélité. Quelle est la base imaginaire qui sous-tend cette forme de relation sociale : la confiance ? lamour ? la sexualité ? quels sont les éléments qui composent chacun de ces concepts ?
La prostitution ne semble pas être, dans le milieu échangiste, une solution socialement acceptable ; elle est marginalisé face à lidéal échangiste qui se définit comme facile et gratifiant puisquil assume les fantaisies qui, finalement, font partie des besoins normaux des couples ( à ce propos souvenons nous de ce qui disait le psychiatre dans larticle de El País ...)
Enfin, on normalise les relations sexuelles entre femmes, puisquil semble exister un désir naturel daffectivité entre elles (il serait intéressant de rapprocher ces propos de ceux qui, dans les dernières années du siècle passé et le début de ce siècle, ont été exprimés sur la féminité et la masculinité). Nallons pas plus loin. Rappelons simplement que ce discours véhicule une légitimation des pratiques échangistes sur la base de certains idéaux sociaux qui ont encore aujourdhui une importante valeur symbolique.
Si lon distingue ces revues en fonction de leur contenu on trouve, en premier lieu, celles qui présentent seulement des annonces de particuliers (couples, personnes seuls/es) qui aimeraient rentrer en contact avec dautres couples, personnes seuls/es, ou groupes dhommes et/ou femmes pour organiser des échanges entre couples, trios, ou autres fantaisies. Les annonces de ces revues sont le plus souvent illustrées par des photos montrant les parties génitales de lannonceur, ou la personne en question jouant avec quelquun dautre (les visages restent toujours cachés), et accompagnées dun court texte de présentation (fantaisies, souhaits, désirs ...). On y trouve également des narrations courtes qui relatent des rencontres faites par certains lecteurs. Tout ceci saccompagne aussi dune ou plusieurs photos.
Le deuxième type de revue propose des articles plus longs décrivant des rencontres entre échangistes et personnes du milieu. Ils ont pour fonction daider les lecteurs à intégrer certaines codes de communication et de comportement nécessaires pour être reconnu dans le milieu, à gérer loffre et la demande en étant morboso y liberal. Il sagit là dun des éléments qui, le plus ouvertement, participe à la construction dun certain discours imaginaire et symbolique sur léchangisme.
Dans ces deux types de revues on peux trouver des informations sur les boîtes échangistes qui se trouvent sur le territoire espagnol (dans le milieu échangiste, les personnes font souvent beaucoup de kilomètres pour pouvoir accéder à une boîte ou rencontrer dautres partenaires) ; on y trouve aussi des annonces sur des produits quon peux acheter dans les sex-shops : vidéos et autres gadgets.
Le Festival du Cinéma Erotique (septembre 1997), qui a lieu à Barcelone depuis cinq ans permet dobserver la construction et la transmission des images et des messages que produisent les agents commerciaux du sexe, de la sexualité et de lérotisme. Lan passé on a pu assister au Vème Festival dans El Pueblo Espagnol, une enceinte fermée qui se trouve à Montjuic (un des espaces de loisirs de la ville ). On y trouve des musées, des jardins publics, un parc dattraction, quelques bâtiments sportifs construits à loccasion des Jeux Olympiques de 1992, etc...
Nous nous y sommes rendus un samedi matin. Il y avait foule et nous avons du attendre près de trois heures avant de pouvoir entrer. Nous avons ainsi pu observer ceux qui attendait avec nous. La majorité de la population était masculine (près de 80-90% de ceux qui étaient là) ; seuls, accompagnés dun autre homme ou en petits groupes ils avaient entre 20 et 50 ans et composaient une masse assez hétérogène. Nous avons aussi vu quelques couples (très peu) ; laffluence était si grande que les organisateurs du Festival ont sérieusement envisagés de fermer les portes vers midi (alors que les horaires indiqués prévoyaient une ouverture jusquau soir).
A lintérieur, les stands des maisons dédition cinématographiques se répartissaient sur trois étages accessibles aux visiteurs. A chaque fois quun show érotique était proposé, la foule se massait devant le stand dont laccès était ainsi rendu difficile.
Quelques sex-shops étaient aussi présents sur le Festival ; ce sont les seuls lieux où nous avons trouvé préservatifs et informations sur le sida. Nous avons cherché avec attention parmi les stands, exhibitions et projections une possible information sur le sida, la propagation du VIH et sa compatibilité avec certaines pratiques sexuelles, ou sur les moyens de préventions adéquats ; mais nous navons presque presque rien trouvé à ce sujet.
La possibilité de contagion par le VIH et conséquemment lexistence du sida (mais aussi des autres maladies) sont des sujets quasiment occultés par le commerce du sexe. Un des nos interlocuteurs nous à ainsi relaté quune des actrices qui lors de son show choisissait pour jouer (follar) des hommes parmi le public, navait à aucun moment demandé ou posé de préservatifs ; ses partenaires, par ailleurs, nen faisait pas non plus la demande.
Ici, nous abordons des considérations qui touchent les pratiques des échangistes et la prévention des MST (maladies sexuellement transmissibles) au nombre desquelles il faut compter le sida.
5- Et le sida dans tout ça ?
Cest maintenant en termes dinvestigation/action quil nous faut évoquer notre recherche, en effet, dans le cadre de notre contrat avec lassociation Les Traboules il était prévu, entre autres choses, quil nous fallait proposer aux responsables des clubs, locaux, et autres expressions de la planète échangiste catalane, une collaboration pour promouvoir la lutte contre le sida dans ce milieu.
Etait également inclus dans cette démarche lorganisation de rencontres entre les investigateurs français et ces responsables.
Il nous a donc fallu, dun coté, construire une ethnographie et mettre en place une série dhypothèses de travail à partir desquelles donner sens à notre description et à notre interprétation explicative du phénomène. De lautre coté, il a fallu aussi négocier une série de points avec quelques-uns des acteurs choisis de notre ethnographie pour favoriser une action de lutte contre le sida dans le milieu échangiste.
Nous nentrerons pas dans le détail de la démarche, toutefois, il semble intéressant ici den évoquer les grandes lignes afin de permettre au lecteur une meilleure compréhension de la façon dont, au cours de ces quelques mois de travail nous avons construit et mené à bien notre projet.
Cest en France quon eu lieu nos premiers contacts avec la planète échangiste, il nous fallait désormais transposer notre expérience dans le contexte catalan. Notre premier objectif était donc de connaître le milieu échangiste et ses caractéristiques sur la ville de Barcelone. Entre-temps nous avions pris connaissance des informations que linvestigation de léquipe française avait jusquà présent rassemblées.
Pour pouvoir nommer et décrire notre objet dinvestigation nous nous sommes dotés des outils conceptuels alors à notre disposition, sachant bien que nous faisions appel là des préjugés. (41) Rester critiques quant à notre propre discours et à ses possibles conséquences a été un impératif quil nous a paru important de maintenir.
Il nous fallait aussi proposer aux responsables une collaboration en ce qui concerne la lutte contre le sida, cet objectif requérais de notre part une approche du milieu : connaissances des dynamiques entre les gens, caractéristiques de la planète échangiste et de ses visiteurs, etc...
Toutefois notre démarche, tant du point vue de lobservation que de linvestigation proprement dite était déjà en partie conditionnée par la prise en compte des résultats antérieurs et par la volonté préalable de promouvoir, au sein de la planète échangiste, certains changements dans les conditions et les dynamiques vis à vis de la prévention du sida. Il fallait pour cela restituer aux principaux intéressés leur dimension dacteur.
Cette approche suppose un apport théorique différent de celui que requérais la construction de notre ethnographie ; il est en effet question ici de limplication directe de linvestigateur et de sa visibilité, il est alors non seulement un chercheur, mais aussi un négociateur, nous partageons ici le point de vue de Martin (42) qui perçoit les investigation-action comme des espaces privilégiés de manifestation et de négociation entre diverses logiques.
Dans le cadre de notre investigation, nos premières actions ont été réalisé lors dun week-end du mois dAoût 1997 au Cap dAdge avec léquipe française. Se rendre visible auprès du public concerné, promouvoir lusage du préservatif et la possibilité de parler du VIH et du sida, lesquels affectent toute la société et, en conséquence, aussi la planète échangiste ; tout ceci dans un cadre qui nétait pas, disons le clairement, trop usuel : la plage naturiste, les lieux échangiste... ; ces expérience nous ont dotés dune bonne préparation, qui, par la suite à facilité notre propre travail.
En Espagne, comme en France, il nous fallait prendre contact avec le milieu échangiste et entamer un dialogue devant aboutir à la mise en place dactions de lutte contre le sida.
Dans le milieu échangiste espagnol tout restait (et reste) à faire, le problème du sida y est présent, comme ailleurs, mais on nen parle pas ouvertement ; en niant lexistence du sida et le risque de contagion par le VIH, on augmente ainsi la vulnérabilité des personnes qui pratiquent léchangisme.
Notre approche préalable du contexte échangiste français nous à permis de déconstruire certaines de nos peurs et de nos préjugés quant aux tâches que le contrat dinvestigation prévoyait dans notre propre contexte daction.
Cest donc à partir dun autre niveau de réflexion que nous avons initié notre démarche ; dune part nous avons pris note des observations effectuées dans le milieu ainsi que de nos conversations avec les personnes qui pratiquaient léchangisme, mais il ne nous fallait pas nous limiter à un simple travail danalyse visant à mettre à jour les structures profondes de signification, il sagissait
bien plutôt dessayer de comprendre la logique des discours pour pouvoir, non seulement se mettre à lécoute, mais encore négocier avec une certaine réalité. La différence était qualitativement importante, et ce dautant plus que notre action ne se limitait pas à offrir une information en direction du VIH et le sida en laissant des préservatifs, mais devait bien instaurer une relation dialectique horizontale, une négociation, avec nos divers interlocuteurs.
Le dialogue est linstrument privilégié de linvestigation-action. Nous ne disposons dautres ressources que la capacité à promouvoir par le discours un certain intérêt chez nos interlocuteurs. (43) Dans ce but, nous avons choisi les responsables de certains locaux. Avant tout, ce sont eux qui peuvent entreprendre efficacement et sur le long terme une action de lutte contre le sida au sein du milieu échangiste.
Connaissant bien les conditions de transmission du VIH, nous savons que toutes les activités humaines qui mettent en contact direct le sang et/ou les fluides corporels dune personne avec le sang et/ou les fluides corporels dune personne contaminé, par lintermédiaire dun instrument, comme une seringue, ou par lintermédiaire dune activité humaine, lactivité sexuelle entre autres, peuvent faciliter la transmission du VIH. Lobjectivité de ce discours scientifique fournit la base indispensable qui doit guider toute action de prévention.
Le concept de sexualité peut être entendu de manière restreinte, ainsi, certains séparent ils conceptuellement une activité physique de loisir - un jeu- que vise à offrir et recevoir un certain plaisir, de la relation affective qui, elle même, peut être définie de diverses manières par ces mêmes personnes.
Dautres, en revanche ne dissocient pas lacte sexuel et lamour, faisant ainsi référence à un idéal damour romantique monogame - quoique pouvant également dans certains cas être défini comme libéral - et hétérosexuel.
Toutes ces expressions de la sexualité sont souvent localisées dans les zones génitales des hommes et des femmes, et lacte sexuel par excellence est très souvent la pénétration.
Les relations de genre jouent un rôle non négligeable dans la configurations de certaines représentations sur la sexualité qui circulent dans le milieu échangiste. Comment sont perçus les femmes et les hommes ; quelles sont les relations possibles entre ces deux genres ; où se situent les genres ambigus...
Au vu des résultats des diverses campagnes contre le sida menées jusquà présent, nous savons aujourdhui que la simple information, en supposant quelle cible correctement la population quon veux informer, nest pas capable, par elle même, de modifier les comportements. Cest pour cette raison quil faut travailler avec des groupes plus restreints avec lesquels mettre en place des stratégies daction.
Pour ce faire, il est important den bien connaître le langage et les réalités matérielles et idéologiques.
a) Quelques pratiques et discours
Bien que, comme nous lon affirmé pratiquants et responsables des locaux, le véritable échange (44) na que très rarement lieu et que, lorsquil est pratiqué on utilise presque toujours des préservatifs. Les pratiques sexuelles du milieu échangiste barcelonais sont majoritairement vulnérables au risque de contagion de VIH. Certains jeux (cunnilingus, fellations) sont le plus souvent pratiqués sans protection. On ne peut, en aucun cas, prétendre que le milieu échangiste soit à labri de tout risque de contamination.
La prise en compte du sida comme risque potentiel est quasiment nulle dans le milieu échangiste barcelonais. Mis à part un poster avec des préservatifs nous navons jamais trouvé, dans aucun des lieux, une quelconque expression visant à sensibiliser le public à ce problème.
Voici un des discours que nous avons recueilli à propos du VIH-sida :
L. me présente à un des hommes seuls qui vient darriver :
Elle vient faire de la prévention sida...
Ah! cest très intéressant... Je machète toujours un paquet de préservatifs, tu vois ?
Il me montre un petit paquet. On parle de différents sujets.
Un peu plus tard il me demande si je veux aller dans les endroits chauds. Je les connais déjà mais jaccepte quand même.
A lintérieur il me demande par trois fois si je ne veux pas participer aux jeux qui se déroulent (je sens que cest une provocation, une sorte dépreuve).
Trois fois je lui réponds que non.
Japerçois un jeune couple avec qui javais parlé auparavant sur un grand matelas avec deux hommes. On entend les soupirs réguliers de la jeune femme... En mapprochant je vois quelle se laisse caresser et lécher le pubis, lanus... Il y a quun mec qui porte un préservatif sur son pénis.
Mon accompagnant me demande si je veux masseoir (il essaie de voir si je ne veux - même comme ça - changer didée et participer)
Si ça te dérange tu le dis, eh ?
Pour le moment ça va. Jai bien dit que je ne suis pas ici pour jouer (anthropologue)
Oui, mais tu peux toujours changer didée, non ?
(...)
Après un moment on retourne près des matelas. On sassied sur un fauteuil devant un couple qui se caresse sur le petit matelas.
On reprend la conversation:
Et alors, tu mets toujours le préservatif ?
Oui. Tu as bien vu que jen ai sur moi...
Aussi quand on te fait une fellation ?
Non. Là javoue que pas toujours...
Et quand tu fais un cunnilingus ?
Je ne le fait pas souvent, seulement à celles que je connais bien. Très peu souvent...
?...
Oui, je les connaît bien ; ça fait sept ans que je pratique léchangisme. Je ne viens pas trop souvent ; normalement une fois par mois...
Bon, ce mois ci plus souvent : je suis resté seul et...
Tu crois vraiment que tu es protégé ?
Cest vrai que jai aussi peur. Un jour, peut-être, jaurai une mauvaise surprise... (JdT Juillet 97)
On peut relever dans cet extrait certaines contradictions importantes, mais celle qui nous intéresse le plus dans le cas présent est, sans doute, le fait de ne pas considérer, dune part, le cunnilingus comme une pratique à risque (on utilise le préservatif seulement quand on pénètre), et de lautre la perception de lespace échangiste et de leurs clients habituels comme non exposés au risque de contagion du VIH. En dautres mots on a confiance et on se sent en sécurité.
Ce dernier point devrait être analysé ; quels sont les éléments qui construisent cet illusoire espace de confiance et de sûreté, où le ViH-sida nexistent pas.
Dautres personnes proposent le test de dépistage de VIH comme pratique de prévention:
Oui. Bon. On devrait tous nous faire le test... Remarque, ça serait facile pour moi, je suis directeur dun laboratoire...
Mais jai peur de le faire ; on ne sait pas quest ce qui peux sortir... Dun autre côté je pense que... dans nos pratiques sexuelles avec les autres... En réalité on nest sûr de rien ; on ne connaît rien
(JdT, Août 97)
Dans les locaux on peux acheter des préservatifs (45) et celle-ci est la seule proposition faite par certains responsables en ce qui concerne la lutte contre le sida pour ceux qui ne les amènent pas ils peuvent les acheter aux distributeurs de cigarettes (ils sont difficiles a repérer parmi les différentes marques de tabac) ou venir les chercher chez nous.
Notre arrivée, en tant quinvestigateurs impliqués dans une recherche-action a été généralement bien perçue par les responsables. Bien que leur première écoute ne soit pas exempte dune certaine méfiance, méfiance par ailleurs facilement compréhensible, une fois exposé le pourquoi de notre visite nous sommes parvenus à créer des espaces de communication très intéressants, où chacun expose ses propres points de vue sur le sujet.
Ils acceptent par ailleurs volontiers le dépôt des brochures Couples contre le Sida dans leurs locaux et se montrent disposés à collaborer. Mais il faudra toutefois rester attentif au suivi de ce type daction.
b) Institutions de lutte contre le sida à Barcelone. Première approche
Au stade actuel, nous ne pouvons à ce propos que rendre compte de la phase initiale de notre action, ainsi, nous avons entamé un dialogue avec les différentes personnes et associations impliquées dans la lutte contre le sida et la formation des professionnels dans cet espace de prévention.
Quelques-unes de ces personnes nous ont confirmé que le sida, dans ses chiffres épidémiologiques, progresse dans tous les milieux sociaux mais reste assez peu repérable dans la souche de population correspondant à la classe moyenne/élevée.
Le pourcentage le plus important de séropositifs en Espagne correspond aux toxicomanes qui utilisent la voie parentérale (65% de la population séropositive).
Le groupe des hétérosexuels représente 14% de ce même pourcentage, mais ce dernier chiffre semble devoir augmenter. (46)
Les institutions socio-sanitaires témoignent dune volonté de poursuivre et délargir la lutte contre le VIH-Sida vers le groupe hétérosexuel. Ainsi, peut-on lire régulièrement dans les journaux et revues des articles à ce sujet. (47)
En même temps sont également présents dans la presse des articles, toujours en relation avec le sida, les récents progrès de la médecine, on signale ainsi la prolongation de létat de séropositivité asymptomatique chez les personnes affectées ; on publie sur les nouveaux traitements et les solutions à court terme: vaccins, traitements miracle... Le sida commence à être perçu par certains secteurs de la société espagnole comme une maladie chronique. Il nest donc pas étrange de retrouver toutes ces informations ré-formulées par les différents acteurs et expressions de la vie sociale et, bien sûr, par la planète échangiste.
A Barcelone, les instances de lutte contre le sida sont organisées en deux grands espaces :
- les instances institutionnelles : le Servei de Sanitat doté dun programme sida, différents autres services sanitaires, des hôpitaux.
- les différentes ONG et associations regroupées au sein dune Fédération qui semble être assez active et revendicatrice. (48) Nous navons pu encore prendre contact avec eux.
Nous avons, par contre, établi de bons contacts avec Sida-Estudi, un Centre dInformation et Documentation (ONG) qui met à la disposition du public toute linformation disponible autour de la question du sida. Ils participent également aux rencontres des groupes de prévention et planifient diverses activités. Ainsi, en 89, ils ont réuni quelques-uns des responsables des locaux de rencontre Gay à Barcelone pour mettre en place, avec eux, une campagne de safer sex. Malheureusement les personnes qui ont pris part à cette action ne sont plus dans lassociation. Les intervenants de Sida-Estudi ne connaissait pas lexistence des locales de ambiente heterosexual barcelonais, mais ils nous ont témoigné de leur intérêt et se sont déclarés prêts à collaborer avec le réseau français.
Cest à partir de la prise en compte de ces données que devra continuer notre recherche-action.
Notes
(1) Sur les aspects ludiques quadoptent certaines formes dexpressions sexuelles on peux lire en espagnol : Guasch. O., La sociedad rosa, Barcelona, Anagrama, 1991.
Minoría social y sexo disidente: de la práctica sexual a la subcultura, Inédit, 1997.
Debate Feminista dans son volume 16 Raras rarezas, México, diciembre, 1997.
(2) A ce sujet on peux lire :
Evans-Pritchard. E. E.,La relacion hombre-mujer entre los azande, Barcelona, Crítica-Grijalbo, 1978.
Mead. M., Masculino y femenino, Madrid, Minerva, 1994.
Molina Petit. C., Dialéctica feminista de la Ilustracion, Barcelona, Anthropos, 1994.
Moore. H.L., Antropología y feminismo, Madrid, Cátedra-feminismos, 1991.
Sanfeliú. L., Juego de damas. Aproximacion historica al homoerotismo femenino, Málaga, Atenea, 1996.
(3) On reprend ici la terminologie par laquelle le public échangiste désigne ce genre de locaux.
(4) Puleo. A. H., Dialéctica de la sexualidad. Género y sexo en la filosofía contemporánea, Madrid, Cátedra- feminismos, 1992.
(5) Valcárcel. A., Sexo y filosofía. Sobre mujer y poder, Barcelona, Anthropos, 1994.
(6) A ce sujet signalons le grand intérêt de larticle de Doty, A., ¿Qué es lo que más procure el Queerness ? paru dans la revue Debate Feminista, Vol 16 ; 8, 98-111.
(7) Processus de réification tel quil est compris par Berger. P.L. ; Luckmann. T.,
La construccion social de la realidad, Barcelona, Amorrotu, 1986.
(8) Doty. A., Op. Cit. (105-107)
(9) De Lauretis définit avec précision la qualité exclusive du queerness , comme jaimerais le suggérer dans mes lectures de la culture de masse, à la fois interactif et résistant, simultanément participant et différent (De Lauretis, Queer Theory)
(...) Le queerness dans la forme où on lutilise dans ce livre est une qualité mise en relation avec nimporte quelle expression qui peux être défini comme contre-, no-, ou anti-hétérosexiste.
(...) Dans ce livre coexistent des essais de médiation entre limpulsion de dé-construction des catégories sexuelles et de genres existantes, et la sensation de que ces catégories doivent être prises en compte parce qu elles représentent des positions culturelles et politiques importantes.
(10)La Caraba, Amistad, Bodys, Limousine, Blau Nit, Ire, Kira, Patty, El Niu, Rubens.
(11) Concept lié aux lieux où on peux sy rendre -fréquenter - avec des prostituées quon a payé à lavance ailleurs. Certains hommes font ainsi pour pouvoir rentrer dans les locaux déchange accompagnés dune femme, ce qui leur peremet de se présenter comme étant un couple. Dans le milieu échangiste on tend à bien vouloir délimiter ces deux activités, mais les limites restent très floues: ils existent beaucoup des locaux mixtes (où lon accepte -ouvertement ou non- prostitué/es et échangistes). La définition est souvent donnée par les usagers des locaux, mais aussi par certains propriétaires qui, pour des raisons de prestige situe plus volontiers leurs établissements dans le groupe échangiste. Nous navons pas pu établir de classification définitive à ce sujet
(12) Nous avons déjà évoqué, dans notre premier rapport, La Guía del Ocio de Barcelona.
(13) jugar, practicar el juego (jouer, pratiquer le jeu) sont les termes que la plupart des gens évoluant dans le milieu de léchangisme emploient.
(14) Certains locaux disposent de caméras leur permettant de visualiser de lintérieur les personnes qui sonnent à lentrée.
(15) Il est assez courant que la même personne soit à la fois propriétaire et barman/personne chargée delaccueil du public dans son propre local.
(16) Ajoutons que les propriétaires ne pratiquent généralement pas léchangisme dans leurs établissements, pour ce faire ils se rendent de préférence dans les boîtes tenues par ce groupe damis ou de connaissances.
(17) Sur la ville de Barcelone nous avons relevés plusieurs cas, ainsi, dans les annonces publiés par une revue de contacts échangistes on peux lire : Hola parejas, soy María Jesús, ya no me encontraréis en Aire. Os espero en mi nuevo local... (Salut les couples, je suis M.J., vous ne me trouverez plus à Aire. Je vous attend dans mon nouveau local...)
(18) Nous avons ainsi pu visiter, dans certaines boîtes, des salles de jeu, un restaurant coquin(vaisselle de luxe, miroirs sur les murs et le plafond,...) et même une chambre pleine de peluches...
(19) Deux boîtes revendiquent le titre de premier local échangiste. Parmi les personnes interviewés personne na pu dire quel était véritablement le premier.
(20) Un chambre obscure semblable, en apparence et par la dynamique que sy déroule, à certaines chambres noires que lon trouvent dans les lieux fréquentés par les homosexuels masculins.
(21) JdT : Journal de Terrain.
(22) Cest bandant dêtre debout et que quelquun que tu ne connait pas tende sa main et te caresse le cul et les jambes... quon te pousse contre le mur , quon te baise pendant quun autre te masturbe...
(23) ...Il me disait ce que je devais faire et je le faisait. Je mapprochait et je caressait lhomme, le contact avec les femmes ne me plais pas... Quoi quune fois... Bon jai eu une relation avec un couple, et jétais avec les deux...
(24) Le discours mythifie souvent ces femmes, elles sont souvent décrites comme étant spéciales, différentes des femmes qui sont accompagnées: incontrôlables, chaudes, sexuellement inépuisables, étranges, malsaines,...
(25) Information extraite dun cours donné par Rosario Otegui, doyenne de lUniversité Complutense de Madrid ; Faculté de Sociologie et Politique, et aussi de la Thèse Doctorale lue à lUniversité Rovira i Virgili de Tarragone par de Paula Madeiros. R., Aquí te pillo, aquí te mato, inédit, Déc 1996.
(26) Nous avons souvent traduit planète échangiste par milieu ou ambiente libéral reprenant ainsi les termes mêmes utilisés par les échangistes catalans.
(27) Dans beaucoup de cas... Bon, tous les couples quon a connu par les revues pratiquaient le naturisme ; ils nallaient pas sur dautres plages. Faire ce jeu est une sorte de philosophie de vie pour beaucoup des couples libérés...
(28) Quand je lai connue, elle ma confié quune des fantaisies sexuelles qui lexcitait était quon la pénètre en public. Je lui ai dit que je lavais fait. Ça nous a mis de suite dans lambiance...
(29) Etre dans lambiance, ça veut dire être plus proche de ton conjoint On participe à quelque chose de très intime ; cest comme davoir un confident avec qui tous les secrets se partagent ; les secrets et les désirs les plus cachés...
(30) Toro. V., El País semanal, n° 1119, 81-82, mars 1998.
(31) Pendant tout ce temps, Maria se prêta aux désirs de son mari parce quelle considérait que cest lunique moyen de maintenir son couple. Quand je ne voulais pas, il était irrité, fâché, désagréable avec moi. Quand je faisais ce quil voulait il faisait plus attention à moi, il était heureux.
(32) Extrait du journal de terrain. Nous parlions avec un propriétaire et quelques clients dune des boîtes visitées.
(33) Parfois on a eu des rendez-vous avec dautres couples par le biais de lannonce quon avait mis dans la revue, mais on na rien fait parce que (...) ça nà pas marché; cest très rare quon arrive à pratiquer léchangisme avec un autre couple demblée, le plus souvent on se sépare sans avoir rien fait.. (JdT, mars, 98)
(34) Appréciant dans ce cas le désir que lexhibitionnisme produit chez les autres ou le lexcitation malsaine qui se produit dans le couple du fait dêtre dans un lieu public.
(35) On sest disputé plusieurs fois; à chaque fois cétait parce que jétais allée dans le local de mon côté ; jétais fâchée contre lui et je savais quen faisant ça jallais le déranger. Ça ne lui a pas plu du tout ; après il était très fâché, et quelques-uns se sont aussi demandé pourquoi jétais seule...
(36) Difficultés rencontrés le plus souvent par les femmes.
(37) Contactar, Las cartas privadas de..., Los contactos íntimos de Lib, Relatos de Alejandra Gracía, Gente libre, ...
(38) Entretien publié par la revue dominicale du quotidien Avui le 10 mars 1996, p. 26.-27.
(39) Concept, tel qui est défini par Guasch.
(40) Extrait de larticle précédemment cité.
(41) Ce terme ne comprend ici rien de péjoratif, il recouvre simplement la verbalisation des opinions préconçues quon a sur le milieu échangiste et sur la sexualité en général, opinions souvent imposées par le milieu social, lépoque, léducation...
(42) Extrait du rapport final dirigé par Welzer-Lang. D., La planète échangiste : 18 mois dobservations ethnographiques, 1994.
(43) Un intérêt qui, tout en allant de pair avec un certain souci sanitaire, peux également être commercial, les propriétaires cherchent à donner une bonne image de leurs établissements.
(44) El verdadero intercambio ou intercambio real correspond à léchange des partenaires entre deux couples. On lobserve rarement et dans la majorité des cas on négocie à lavance, entre les partenaires, lusage du préservatif.
(45) Ils coûtent entre 500 et 600 pts le paquet de trois ou quatre ; les responsables doivent les acheter pour 19-21 pts la pièce. Cest un prix qui peux être perçu comme cher par les propriétaires qui finalement se désintéressent de la question: Ceux qui souhaitent en avoir les amènent avec eux.
(46) SEISIDA. Vol 8. 1997; 491-508
(47) Voir El País 29.10.1997: 24
(48) Ces derniers mois ils ont ainsi publiquement exprimé leur déception aux autorités politiques quant à linsuffisance des actions de lutte contre le Sida mises en place par lAdministration de la Generalitat, mais aussi quant à la création dun Projet de Loi concernant les couples homosexuels. Le débat reste ouvert et se poursuit par voie de presse.