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Léchangisme en France, en Italie et en Espagne,
bilan et analyses
La situation française : rapide bilan de quatres années de recherche
Daniel Welzer-Lang
Rappelons lhistorique de cette étude. A la demande des responsables de lex-AFLS (Agence Française de Lutte contre le Sida), nous nous sommes intéressé-e-s aux pratiques en cours dans les back-rooms (1) gais. Comment asseoir la prévention dans des lieux où les codes de séduction, de rencontres et les pratiques sociales semblent échapper à toute logique sécuritaire ? Telle semblait être la question posée (2). Lethnographie des lieux de drague gay est passionnante, mais compliquée. Comment traduire des comportements qui, mis en mots, traduits dans dautres espaces, risquent daccroître une stigmatisation déjà renforcée par larrivée du sida. De plus, sociologues et ethnologues de léquipe étions daccord : lobjet sociologique qui se cache derrière ces lieux publics de sexualité en direct est à construire.
Enfin, une question a très vite hanté les chercheurs : ny a-t-il que dans la communauté gaie que lon trouve ces pratiques ? Ou sont-elles simplement plus visibles dans une population qui, cest une hypothèse que nous avons déjà formulée (3), représente la ou une modernité dun modèle polygame masculin ?
Cest par hasard, alors que nous évoquions cette question auprès de collègues, que nous avons appris lexistence de ces back-rooms hétéros que sont les clubs dits échangistes. Curieux et curieuses, comme peuvent lêtre des chercheur-e-s sur la sexualité, nous sommes allé-e-s voir. Et voir est bien le terme le plus adapté ici. Létonnement fut total ! Il y a un certain nombre de débats sur les stratégies de réduction du risque dans les back-rooms gais : quen est-il de la fellation sans éjaculation intra-buccale ? Que dire du léchage de lanus ? Ce sont des questions importantes. Les différents pays européens ont dailleurs des appellations diverses pour expliquer les méthodes de prévention («sexe sans risque», «sexe à moindre risque», «sexe sécuritaire», «sexe plus sûr»). Mais les questionnements induits par ce que nous avons pu observer dans les clubs échangistes visités dans la région lyonnaise (dans un premier temps) ont été dun autre ordre. Lors de nos premières visites, outre les difficultés daccès (voir plus loin), nous navons vu aucune protection, aucun préservatif, aucun carré de latex.
Ni pour les fellations, même quand elles étaient effectuées à la chaîne quand une femme suce successivement plusieurs verges , ni pour les cunnilingus, ni même pour les pénétrations vaginales (4). Et cest ainsi quun groupe dhommes et de femmes pouvait sous nos yeux reproduire les termes dune orgie avec échanges de partenaires tous azimuts sans avoir une quelconque peur du VIH.
Grâce à la mobilisation de fonds publics, à lécoute bienveillante des responsables de santé publique et des militant-e-s de la lutte contre le sida, nous avons pu réaliser une étude ethnographique sur quatre années sur ce que jai appelé «La planète échangiste». Cette recherche sest fixée un double objectif : comprendre et aider à mobiliser. Cest ainsi qualimenté par nos travaux a pu se créer Couples Contre le Sida : organisme de lutte contre le sida en milieu échangiste.
Nous avons pu réaliser cette étude ethnographique sur quatre années grâce à la mobilisation de fonds publics, à l'écoute bienveillante des responsables de santé publique et des militant-e-s de la lutte contre le sida. Cette recherche a été complétée grâce à des fonds de la Communauté Européenne de prévention sida*.
Le cadre de cette étude
Comme lexplique Martin (5), les Recherches-Action sont un cadre théorique flou. Ici, sur léchangisme, nous émettons lhypothèse (déjà utilisée dans nos travaux sur la prostitution et sur les abus dits sexuels en prison) que celles-ci sinscrivent généralement dans une crise où les chercheur-e-s sont convoqué-e-s pour (re)créer un consensus lié à un intérêt qui se présente comme général, ici la prévention sida dans une problématique de santé publique. Et cest bel et bien grâce au VIH que de telles études ont pu voir le jour, du moins obtenir des financements sur un moyen terme. A ma connaissance, seul le Dr Valensin en 1973 (6) , et à la manière dun entomologiste prosélyte, sétait lancé, sans subside et sans quête de légitimité scientifique, dans une étude de ce phénomène.
Pour notre part, centré-e-s sur une problématique proféministe, analysant les rapports sociaux de sexe et leurs changements, nous fûmes étonné-e-s de lévolution flagrante des pratiques dites échangistes. Deux exemples : au début de notre étude (1993) dans la région lyonnaise 9 lieux échangistes (clubs, saunas, lieux de drague
) existaient. Ils sont aujourdhui plus dune vingtaine. La principale revue échangiste publiait mensuellement alors 800 annonces gratuites, elle en héberge aujourdhui plus de 2500. De plus, autant de prime abord on peut se représenter aisément pourquoi, après 20 années de vie conjugale, certains couples essaient de rénover et dinnover dans la gestion de leur érotisme, autant il est plus surprenant de voir arriver sur la planète de jeunes couples, dont certains ont à peine trois mois de mariage.
Bien sûr, très vite, nous nous sommes rendu-e-s compte que le terme «échangisme» est utilisé dans son sens commun et générique. En réalité, cest le terme bannière, le mot valise, derrière lequel se cache autant léchange des conjointes, que des pratiques triolistes dhommes seuls rêvant, derrière un journal de petites annonces ou sur le seuil dun club «ouvert à tous et à toutes», à des rencontres sexuelles moins onéreuses que celles proposées dans la prostitution classique.
Bref, comme le titre du rapport le suggère, léchangisme va des frontières (chevauchées) du travail sexuel aux rêves conjugaux dune sexualité autre et libertine. Une fois facilement prouvé que léchangisme se fait sous contrôle et domination masculine, une des questions qui se pose est le sens de cette polygamie masculine. Notamment comment sinscrit-elle dans lévolution des rapports hommes/femmes ?
La sociologie française est pauvre en débats méthodologiques sur létude des lieux de consommation sexuelle. Nous avons donc innové et créé, au fur et à mesure des besoins empiriques, des outils permettant darticuler proximité, implication et distance. Si le statut (possible dans ces lieux) de voyeur et voyeuse a été facilement adopté, cela ne réduit pour autant à zéro la pollution provoquée sur les chercheur-e-s et chargé-e-s détude. Le milieu est anxiogène et les agressions sexistes font peser sur les chercheures une pression permanente.
Notre travail sappuie sur quatre années dethnographie qui, de la région Rhône-Alpes sest ensuite appliquée à toute la France. Nous avons réalisé 51 entretiens, représentant plus de 1100 pages, traités selon les méthodes classiques danalyse de discours.
Les petites annonces
Au cur de cette longue étude qualitative et ethnographique cette partie sest voulue, à dessein, plus quantitative. Face au secret des pratiques que la morale réprouve, nous avons voulu explorer un des segments de la planète que sont les petites annonces. Nous avons donc soumis deux numéros du magazine Swing à une étude semio-lexicographique réalisée avec le logiciel Lexico (A. Salem) (7) pour lun, et une étude empirique de 1000 annonces pour lautre. De plus nous avons étudié un corps de 230 lettres de réponses à des P.A. fournies par un de nos informateurs.
Les chiffres des deux études quantitatives se ressemblent, ils donnent un aperçu de la population échangiste qui utilise ce média. Ils semblent correspondre à nos observations sur les autres segments de la planète. Non, léchangisme nest pas laffaire exclusive des couples.
(2) Couple H-F se présentant sans lien conjugal ou érotique
(3) Ce chiffre passe à 27 si on intègre les travestis occasionnels
Types de petites annonces
(Swing n° 38)Nombre de petites annonces
Pourcentage
Couple
388
38. 8 %
Homme seul
512
51. 2 %
Femme seule
35
3. 5%
Homme travesti
19 (3)
1. 9 %
Duos ou groupe h
7
0. 7 %
Duos ou groupe f
1
0. 1 %
Groupes mixtes (1)
16
1. 6 %
Duos mixtes(2)
22
2. 2%
Total
1000
100%
Léchangisme est une pratique à forte mobilité géographique : on peut parler despace circulatoire où les hommes (cf. létude des lettres de réponses et les interviews) contrôlent le flux déchange des femmes. La carte suivante permet de dresser un premier panorama géographique de cette pratique.
Elle est imparfaite, mais elle a au moins le mérite de dresser un état des lieux des densités de population
Cette carte et lensemble de nos données montrent une forte densité : 1/ dans laxe Rhône Alpes-Paris ; 2/ dans la région parisienne avec extension à la grande banlieue ouest ; 3/ dans le sud de la France ; 4/ vers les frontières allemandes et belges.
Carte de la population échangiste
établie à partir de l'étude des petites annonces - Les traboules 1996

Les zones les plus foncées correspondent aux
zones les plus denses en population échangiste
Ethnographie de léchangisme
1 - Les gens
Qui sont les hommes et les femmes qui fréquentent la planète échangiste et qui ont des sexualités dites non conformistes ? Que nous apprennent les biographies sexuelles et sentimentales des hommes et des femmes rencontrées ? Y a-t-il prédisposition aux pratiques dites non conformistes et libertines ? Trouvons nous dans leurs discours des prédicats qui nous éclairent sur un quelconque déterminisme socio-sexuel capable dexpliquer leur présence sur la planète ? Bref, quels sont les points communs entre ces hommes et ces femmes. Voici quelques unes des questions auxquelles nous avons tenté de répondre en nous entretenant avec les personnes qui composent notre terrain.
Des publics échangistes :
Le public échangiste est très divers. On devrait dailleurs parler de publics au pluriel. En fonction des lieux, des horaires, des zones géographiques, des saisons, se superposent différents publics qui, chacun à leur tour, et parfois ensemble, utilisent lieux et établissements dans leurs quêtes érotiques.
Dans les après-midi (de semaine) dits mixtes où beaucoup dhommes seuls côtoient quelques couples, souvent illégitimes, lorsque le prix dentrée est souvent limité au prix de la boisson (entre 50 et 100 F la consommation moyenne), nous trouvons dans beaucoup détablissements une population composée demployé-e-s, douvrier-e-s et de quelques commerciaux en visite. Quant aux couples, on trouve lemployeur et la secrétaire, le médecin et lex-cliente, le couple damant-e-s exhibitionnistes, lami qui montre ces lieux à une copine en espérant la voir céder aux tentations sexuelles
Ce qui est significatif, plus que leur appartenance sociale, cest leur capacité à se libérer en plein après-midi et surtout la nature illégitime de leur union, dailleurs pas toujours passagère.
Dans les soirées couples, les classes moyennes et supérieures sont sur-représentées ainsi, dailleurs que quelques professions : informaticiens, personnel médical (médecin, spécialistes et infirmières), commerçant-e-s, professions libérales
Quant à lâge, à côté des personnes de plus de 35-40 ans, dans certains lieux, se trouvent de (très) jeunes couples.
Parmi ces libertin-e-s, et comme lavait déjà noté le Dr Valensin pour les années 70, nous avons été surpris-e-s de la présence importante dune population se réclamant de mouvements réactionnaires, voire même pour certains xénophobes. Dans les faits, on trouve un éventail politique assez étendu, plutôt centré à droite.
Un autre réductionnisme dans lequel nous étions tombé-e-s au départ était dassimiler sémantiquement libertinage/libertin/libertaires.
Il y a encore quelques discours issus de Mai 1968, des femmes et des hommes qui, à linstar de Wilhem Reich, Masters et Johnson
prônent la révolution sexuelle, lamour libre et la libération des corps, mais une partie significative des adeptes, notamment parmi les plus âgé-e-s, prône des valeurs familialistes. Ils et elles défendent avec force lidée de famille nucléaire, leur libre sexualité en couple étant pour eux et pour elles un excellent moyen dassumer ensemble la fidélité et le maintien dun équilibre érotique où les femmes, souvent bijouïfiées dans le regard érotique des hommes, sont tout à la fois mère, épouse et salope (dans les représentations masculines) (8) capables de vivre une sexualité accomplie.
Quant aux appartenances religieuses, on aurait tort de voir dans cette population une bande dagnostiques. Toutes les religions sont représentées, et parmi les croyant-e-s (tous et toutes ne le sont pas), certain-e-s ont un discours théologique critique sur les orientations actuelles de Rome.
Biographies sexuelles au masculin :
Dans les discours des hommes rencontrés, deux types principaux émergent : 1/ Des sexualités précoces, très précoces, et le recours à la pornographie et aux différentes ressources sexuelles disponibles aux hommes, quitte pour certains à devenir accro du sexe 2/ Des itinéraires ordinaires : éducation classique, parfois catholique et souvent un moment de rupture sentimental et/ou sexuel. On remarque des bisexualités secrètes dans les deux sous groupes.
Biographies sexuelles au féminin :
Pour les femmes, on trouve à nouveau les deux types ditinéraires socio-sexuels apparus chez les hommes : 1/ Des parcours précoces dans la sexualité 2/ Des itinéraires bien ordinaires et une rencontre : un homme qui se présente comme le prince charmant et profite de la naïveté des femmes pour les initier, ou bien une rencontre de femmes.
Une violence contre les femmes et des contraintes omniprésentes :
Signalons quune question liée aux pratiques non conformistes est récurrente : la violence. Quon ne sy méprenne pas, il est hors de question de dire que toutes les relations entre hommes et femmes sont contraintes, mais à limage de nos sociétés patriarcales, la planète échangiste donne à voir de multiples violences, symboliques ou non, exercées contre les femmes.
2 - Les lieux et pratiques
La planète échangiste est un ensemble diversifié de lieux et de pratiques. Dans un mélange hétérogène, lieux externes (ouverts) et lieux clos (clubs, saunas, soirées privées), espaces physiques et espaces virtuels, petites annonces et minitel
se mêlent, se combinent, se superposent pour servir de supports aux rencontres les plus variées. Le schéma ci-après en donne une représentation
Au cours de notre étude nous avons aussi assisté à une greffe du S-M sur la planète, qui donnent à voir des jeux de domination avec des rapports sexuels.
Les codes dinteractions
Comment se passent les rencontres ? Quels sont les codes de Bonne conduite ?
Dans ce milieu qui se veut discret, certains codes se lisent facilement : accords visuels entre hommes pour avoir accès à la compagne de lautre homme, possibilité pour les femmes de dire non, de ne pas être touchées ou câlinées sans leur autorisation et/ou sans lautorisation de leur conjoint.
Dautres sont moins explicites, nous les découvrons au détour des récits des adeptes. Les codes que nous avons aperçu concernent trois thèmes prioritaires :
1/ Les (non) agressions ; 2/ Les formes daccord : les règles implicites et explicites ; 3/ Laccès aux femmes, les conditions de léchange des femmes.
Une récrimination est alors permanente : les hommes incorrects. Bien sûr, toutes les interactions ne se passent pas sans problèmes. Ce sont alors les hommes incorrects qui sont dénoncés. Les hommes incorrects sont ceux qui ne respectent pas les modes déchanges et daccès aux femmes.
Les pratiques laissent voir aussi un obstacle important à la prévention sida : les états modifiés de conscience. Certains sont dus à lusage dalcool, de drogues. Dautres sont plus surprenants. Pour les comprendre, il faut utiliser les travaux dAlberoni (9) sur létat amoureux et/ou l«état naissant» dû au désir.
Aperçu de la planète échangiste

Nous nous sommes aussi intéressé-e-s aux rythmes. A quelles fréquences couples, hommes et femmes seules fréquentent ces lieux de sexualités récréatives ? Quen est-il des premières visites et de leur incidence sur les fréquentations ultérieures ? Comment se gère financièrement la fréquentation de ces lieux souvent (très) chers ?
Les discours sur lentrée sont formels. Dès la première visite dans un lieu non conformiste, des femmes et plus rarement des hommes manifestent des formes de rejet évident. Puis, pressions du mari ? Envies utilitaristes de léchangisme pour améliorer une situation érotique conjugale problématique ? Toujours est-il que certain-e-s, après une première période de rejet, reviennent sur la planète quelques années plus tard.
Pour les autres, lentrée dans léchangisme signifie le temps de la découverte : beaucoup de personnes sont alors dans léblouissement, lenchantement, la fascination, et certaines sur-consomment de la rencontre sexuelle
Au bout dun certain temps, variable pour chaque couple, apparaît une forme de routinisation. Dans celle-ci, pour les personnes rencontrées, on peut observer certaines formes de périodisation. On fréquente les lieux échangistes de temps en temps et lintervalle de fréquentation est variable.
Les bisexualités
Une pratique est apparue transversale à lensemble des lieux de rencontre : la bisexualité. Jaborderai successivement les bisexualités masculines et féminines.
Les Bissexualités masculines
La bisexualité est à lordre du jour. Plusieurs publications ont été consacrées à ce thème ces derniers temps. Elles ont en commun de respecter nos manières habituelles de penser la bisexualité et dassocier homo- et bi- sexualité. Depuis les travaux fondateurs de Michaël Pollak nous sommes enclins à vouloir décrire et comprendre les pratiques bisexuelles à partir de lobservation ou de létude des hommes rencontrés dans les lieux et espaces gais. Cest ainsi dailleurs que Mendes Leite (10) rencontre quelques échangistes. Ce que nous avons aperçu est, en partie, autre.
Sont-ils bisexuels ? Le débat est complexe. Il semble manifeste que nous avons été un peu vite en besogne, autrement dit que les désirs des scientifiques cartésiens de catégoriser, détiqueter et de classifier les pratiques sexuelles doivent être ré-interrogés. Par désir dinvisibilisation, pour maintenir un secret, par homophobie (nous y reviendrons) beaucoup dhommes qui ont des pratiques sexuelles avec dautres hommes nadhèrent pas à nos définitions de la bisexualité.
Les bisexualités féminines
Les femmes, et leur bisexualité, servent dintermédiaires entre hommes : léchange passe par des rapprochements, des caresses. Là où les bisexualités masculines sont invisibilisées, les bisexualités féminines, réelles ou formelles, se doivent dêtre démonstratives. Mais curieusement, plus visibles dans le clubs, les petites annonces et les minitels, les bisexualités féminines sont moins problématisées dans les discours des femmes (et des hommes). Toutes les femmes sont bi par nature sauf avis contraire
Telle semble être la doxa échangiste ; doxa véhiculée par les hommes
Enfin, une autre forme de bisexualité masculine et féminine sest présentée à nous : la bisexualité dans le mélange.
3 - Lentrée dans léchangisme
A nen point douter, excepté pour quelques femmes, linitiative pour entrer dans léchangisme est masculine : hommes et femmes, même interrogé-e-s séparément sont en accord sur ce point.
Les pratiques dites non conformistes correspondent dabord au désir des hommes de vivre des relations sexuelles avec plusieurs femmes de manière successive et/ou simultanée. Léchangisme est une forme contemporaine de polygamie masculine.
Au cours de nos entrevues, hommes et femmes ont souvent débattu devant nous de ces premiers pas qui constituent un rite de passage entre lavant et laprès. A nos questions sur le comment, sur les débuts, hommes et femmes font entendre des négociations où bien souvent lhomme a dû convaincre sa compagne de partager ses désirs polygames. Dans certaines de nos interviews de couples, nous pouvons entendre des pressions, parfois même du chantage du conjoint, et des hésitations, des pleurs et des peurs de la compagne qui, en définitive cède pour ne pas le perdre et/ou «pour lui faire plaisir».
Les paroles des femmes interviewées seules
Elles sont contrastées. On y trouve, comme dans les interviews de couples, des femmes qui accèdent et/ou cèdent aux demandes maritales. Par devoir conjugal, pour rester ensemble, pour faire plaisir
. Comment ne pas ici reconnaître dautres paroles féminines aperçues lors denquêtes précédentes, notamment mes travaux sur la violence ? Mais nen déplaisent aux moralistes, les paroles des femmes ne peuvent se limiter à des descriptions de ces formes de violences symboliques ou non (11). Non seulement plusieurs femmes expliquent quelles aussi avaient dautres relations extra conjugales et que léchangisme a été un moyen de «vivre ensemble» ces autres désirs. Mais aussi, dautres femmes notamment parmi celles qui ont dû céder aux désirs masculins naffichent quelques années après aucun regret. Certaines nous ont expliqué les satisfactions rencontrées que lon peut qualifier de bénéfices secondaires (sexuels ou non).
Alors, bien sûr, ce nest pas le cas de toutes les femmes contraintes, et nous navons pas recueilli le discours de celles qui ont réussi à faire valoir leur non désir, celles qui ont su (et pu) opposer des résistances aux désirs de leurs conjoints, quitte à sen séparer. Dune manière générale, le/la sociologue est toujours sceptique devant des discours recueillis dans un contexte surdéterminé par la contrainte. Mais, ici, force est de constater les «diversités» des discours émis par les femmes.
Sans doute, et les extraits sont très significatifs, les femmes qui aiment ces sexualités plurielles ne les désirent pas toujours dans les termes et les formes que souhaitent leurs compagnons. Une fois les désirs de sexualités récréatives admis par le couple, encore faut-il en négocier entre lhomme et la femme, les termes exacts.
Les premières expériences comme couple sont décrites entre dégoût et rigolade.
Les premières expériences par petites annonces, minitel ou soirées privées entre deux couples
Les clubs ne sont pas les seuls cadres où se déroulent les premières fois. Pour éviter linconnu total, préférer une situation plus contrôlable, beaucoup de couples ont leur premières expériences dans des rencontres intimes concrétisées par le biais de petites annonces, du minitel ou
du hasard. Hommes et femmes décrivent des situations plus ou moins progressives, qui parfois peuvent durer plusieurs années.
Les hommes seuls : une vision dichotomique des femmes
Les hommes seuls parlent beaucoup des femmes, de celles quils rencontrent ou rêvent de rencontrer. Beaucoup se sont justifiés sur leur position ici sans leur compagne légitime. Eux aussi, commencent-ils à dire, aimeraient pouvoir faire de léchangisme avec leur femme, mais celle-ci disent-ils, ne veut pas. Certains ont essayé
un peu, beaucoup ou pas du tout de convaincre leur partenaire légitime. Puis, devant linsuccès, le non désir de la compagne, ou par conviction ils ont adopté le schème mental classique des hommes : la division entre deux types de femmes
Celles qui sont leurs compagnes de vie et celles quils désirent strictement sexuellement. On a ici un discours dichotomique traditionnel des hommes que lon retrouve et pour cause, comme nous le verrons dans le chapitre sur le travail sexuel chez les clients de prostitué-e-s.
Pour eux, les femmes qui fréquentent les clubs sont des salopes. Les femmes, elles, préfèrent nettement, et revendiquent, le terme de libertines.
Les craintes féminines liées à la pratique de léchangisme
Quelque chose qui est récurrent tout au long des entrevues des femmes : leurs craintes. Beaucoup de femmes, une fois décidées à découvrir cet étrange monde, gardent au plus profond delles-mêmes la peur de perdre leur compagnon et amant.
4 - Le cadre des pratiques échangistes
Une fois sur la planète échangiste, pour les personnes qui décident de rester, les gens adaptent leur mode de vie érotique à cette nouvelle donne : les relations polygames. Comment ? Quy cherchent-ils/elles ? Comment inscrivent-ils/elles ces pratiques dans leurs itinéraires socio-sexuels ? Quen est-il de leur érotisme ? Des plaisirs ? Comment vivent-ils/elles la jalousie ? La fidélité ? Quen est-il de la jouissance des hommes, et des femmes ?
Voilà quelques unes des questions que nous nous sommes posées.
Que cherchent les gens dans léchangisme ?
«Dans léchangisme, les gens viennent échanger de partenaires sexuel-le-s
», serait-on tenté de répondre. Bien sûr, une partie des gens présents, notamment les couples, sont animés de cette quête. Mais outre que lensemble des couples ne viennent pas échanger les partenaires, nous avons été étonné-e-s des autres motivations qui animaient hommes et femmes dans les pratiques non conformistes. Outre ceux et celles qui viennent chercher du sexe le plus anonyme et/ou le plus récréatif possible, nous avons été surpris-e-s de la somme de personnes poussées par lenvie de créer du lien social, des relations amicales. Pour dautres, les explications sont plus à chercher du côté de leur situation conjugale. Les motivations sont dabord fortement liées au cadre qui fait sens pour la personne, et à sa place dans ce cadre.
Pour les couples, on trouve des motivations qui suivent quatre axes 1/ La quête de lien social en érotisant cette quête 2/ La quête dérotisme 3/ La recherche de plaisirs différents, une quête récréative 4/ Des préoccupations liées aux relations au sein du couple.
Les hommes interviewés seuls parlent dabord et surtout de sexe. Cest demblée ce quils annoncent aux chercheur-e-s. Et, comme le notait déjà Guillaumin (12), ils assimilent les femmes au sexe, quand ils ne les réduisent pas à leur seul sexe.
Chez les femmes interviewées seules, on retrouve de nombreux éléments similaires aux couples : recherche de lien social, érotisme
Mais les témoignages des femmes diffèrent quelque peu. Non seulement, elles sont plus précises dans leurs quêtes érotiques, mais surtout elles décrivent en nombre très important la quête érotique dautres femmes. De plus, certaines femmes qui fréquentent seules ces lieux expliquent comment ce type despace est agréable parce quelles sy sentent plus libres que dans une discothèque ordinaire. Il est vrai que pour elles, ici, lentrée est (très) souvent gratuite.
Critères, conditions
Les gens cherchent à séclater, vivre dautres formes dérotisme et de sexualités
Cela ne signifie pas pour autant que cela que soit possible avec nimporte qui et/ou dans nimporte quelles conditions
Souvent dans les interviews, informateurs et informatrices ont tenu à préciser les cadres de leurs choix.
Les hommes parlent peu des critères, au mieux certains hommes décrivent une ambiance facilitant les rencontres.
Dans les discours de femmes apparaissent : 1/ Des critères positifs de choix qui, autant pour les hommes que pour les femmes, dessinent des formes dhomogamie culturelle et sociale. 2/Des critères négatifs qui définissent ce quelles naiment pas rencontrer, notamment les hommes quelles qualifient d hommes incorrects.
En général, les femmes apparaissent plus sélectives que les hommes et pour parvenir à des choix conjugaux, le conjoint devra sadapter aux exigences de sa compagne.
On trouve des femmes qui cèdent purement et simplement aux désirs de leurs conjoints, on trouve aussi, notamment pour les couples qui suivent un itinéraire long dans léchangisme et cest difficile den quantifier le pourcentage - des situations où chacun-e intègre les choix de lautre pour parvenir à négocier une position érotique commune au couple.
Lérotisme
La recherche dérotisme en couple pose problème. Dune part la négociation ne semble pas une évidence pour certains conjoints, leur femme est supposée sadapter à leurs fantasmes. Et pour ceux et celles qui veulent négocier ils/elles se heurtent aux effets des constructions différenciées de genre.
Pour Alberoni, deux genres littéraires, la pornographie et le roman sentimental, mettent particulièrement bien en relief les imaginaires distincts qui structurent ces deux érotismes : «Lérotisme féminin a besoin détapes en douceur, par paliers presque insensibles. Lhomme veut tout, et tout de suite. Tel quil se présente spontanément, le désir de lhomme est toujours invasion, intrusion brutale et violente» (13). Pour lui, lérotisme est alors perçu comme un «processus dialectique qui va du continu au discontinu», qui sous-tend «laxe porteur de la différence féminin-masculin». Cest sur cette différence masculin- féminin, en terme de préférence pour le discontinu ou le continu, que repose la double polarité de lérotisme. Les couples nous ont expliqué les négociations qui intègrent cette division.
La quête érotique des hommes seuls correspond à un érotisme en bouts
Les discours ont en commun dérotiser des bouts : bouts de scène, bouts de corps, bouts daction
Lérotisme masculin se situe dans la discontinuité.
Ces discours sont centrés sur un point particulier, producteur dérotisme et de désir : la multiplicité, faire des choses inhabituelles, le voyeurisme, la recherche du sordide etc., et pour quelques uns, la pédophilie (14).
Evolution dans le temps
Dans les couples : beaucoup parlent dun mieux vivre, dun renforcement de leur relation. Ce sont en général des couples où lhomme et la femme ont négocié lérotisme conjoint, cest-à-dire que lhomme dit avoir adapté ses désirs à ceux de sa compagne. Dautres ont résolu des questions, des blocages, des complexes liés au capital esthétique de la compagne et de sa capacité de séduction.
Les hommes : une grande partie des hommes expliquent le plaisir, et comment ce plaisir sincruste dans leur fantasmatique personnelle. Certains disent avoir guéri leur timidité, découvert le travestisme
Les femmes : des femmes contestent la notion même de bouleversements liés à léchangisme. Dautres femmes décrivent lévolution de manière circonspecte : il y a les fantasmes, et il y a les réalités. Et puis, comme les hommes, certaines parlent de transformations positives de leur limaginaire, de nouveaux territoires
Dans ce cadre fortement marqué par la domination masculine, plusieurs femmes, ont un discours étonnant. Elles parlent douverture, de déblocage, daffirmation de soi, de découverte des femmes.
Est-ce par la connaissance de certains secrets masculins ? La réassurance que produit le désir de/des autre/s ? Est-ce comme le suggère Chritophe Desjours (15) une forme de défense psychique pour résister à laliénation et aux contraintes inhérentes à la planète échangiste ? Et/ou faut-il y voir un effet second, mais peut-être premier pour certaines femmes, de la transformation des rapports de genre, lestompage de la barrière des genres ? Toujours est-il que leurs propos sont étonnants.
Les frustrations et insatisfactions
Outre les vertus, certains discours explicitent aussi, et souvent en même temps, un certain nombre dinsatisfactions. Le cadre du non-conformisme génère lui-même des limites. Dans les couples, beaucoup reprochent les effets de lanonymat, les difficultés de parler, déchanger. Soit parce que la quête du semblable ne se limite pas, ou ne voudrait pas se limiter à le sexualité.
Soit même parce que certaines femmes disent avoir besoin de contacts préalables à la sexualité.
Dans les faits, le sexe anonyme semble mieux convenir aux hommes quaux femmes.
Les hommes seuls ne parlent pas ou peu des frustrations. Au mieux, certains critiquent la sur-représentation dhommes lors des soirées trios, la concurrence entre hommes peu productrice dérotisme. Les femmes seules rajoutent des critiques sur la rapidité des rapports sexuels qui influent pour elles sur la qualité des rapports. Dautres aimeraient étendre ces capacités de contact à la vie quotidienne, hors du ghetto échangiste.
Les aspects sexologiques : le malentendu
Nous nous interrogions aussi sur la qualité des jouissances. y a-t-il une excitation particulière liée à ces lieux. Quen est-il des ces longs orgasmes féminins criés à pleine gorge en public ? Ce que nous avons découvert nous a fortement étonné-e-s.
Décalage, dissymétrie sur les jouissances, les orgasmes, la première fois
fondent ce que nous pouvons appeler le malentendu. En dehors du discours des hommes qui vantent tant et plus léchangisme, des femmes dont il resterait à chiffrer limportance narrivent pas à jouir ou jouissent peu dans ce type de sexualité.
Les hommes se sont souvent ouverts à nous des doutes sur certaines jouissances féminines. Ils ont, semble-t-il, raison de douter.
La jalousie
Amour et fidélité
Bien évidemment, on limagine sans peine, la jalousie interfère avec léchangisme. En dehors des formes de contrôle masculin, les couples qui fréquentent régulièrement les lieux échangistes ne sont pas exempts de jalousie, mais celle-ci est vécue comme une preuve damour, un moindre mal, voire une fierté.
LAmour : pour les couples, léchangisme est une preuve damour, les avis sont formels. Ceux des hommes, et ceux des femmes
Lenvie dunicité, de promener le moi sexuel du couple daventure en aventure, de dépasser les habituels clivages entre conjugalité et sexualité, tout concourt à faire de léchangisme une expérience extraordinaire au sens plein du terme.
Pour un homme, il sagit dassumer devant sa compagne les désirs en général vécu dans le secret et le mensonge, pour la femme daccéder à ces lieux habituellement masculin (et aussi bien évidemment de céder aux désirs de son conjoint). Tous les deux, pour des raisons différentes et communes, ont limpression de transcender un érotisme conjugal banal, de transgresser les frontières entre territoires des hommes et des femmes, de brouiller les codes familiaux. Quand léchangisme est bien vécu, pour certain-e-s, lamour enveloppe le tout pour le transformer en une impression étrange dappartenir à lélite.
Et pour tous, les discours sont formels, il faut une grande dose damour pour fréquenter en couple. Evidemment, ceci nempêche pas que lamour reste une notion asymétrique dans les obligations différentes quelle impose aux hommes et aux femmes.
Fidélité / infidélité : cest un classique, les médias ne cessent de sen étonner, léchangisme représenterait «une forme supérieure de fidélité». La fidélité ne se centre plus sur lexclusivité sexuelle, mais sur la fidélité au contrat conjugal, sur lexclusivité de lamour et de la vie commune. Et chacun-e veille dailleurs à ce que les frontières entre désirs et conjugalité ne soient pas dépassées. Quitte même pour certain-e-s à entretenir un discours familialiste.
Le statut particulier des hommes seuls :
Ils constituent une véritable entité particulière dans léchangisme. Nous avons voulu leur rendre leur véritable place comme groupe collectif à qui sont adressées des demandes explicites et implicites. Loin dune vision qui tendrait à présenter les «bon-ne-s» échangistes [les couples] que lon pourrait opposer aux profiteurs, aux intrus [les hommes seuls], il est question de comprendre que les hommes seuls sont indissociables des pratiques polygames vécues dans ces lieux dits non conformistes.
5 - Léchangisme, une forme du commerce du sexe
Pornographie, prostitution et travail sexuel
En dehors de léchange gratuit des conjointes, les pratiques dites non conformistes appartiennent de plein droit au commerce du sexe : entrées des clubs et saunas payantes, minitel, revues, sex-shops, vêtements sexy, ventes diverses et variées par lintermédiaire des petites annonces
Léchangisme revient relativement cher aux hommes seuls et aux couples.
Dans notre étude, nous contextualisons les pratiques non conformistes par rapport à dautres pratiques appartenant à cette sphère marchande.
Dans un premier temps, nous avons examiné larticulation entre échangisme et pornographie : quels sont les liens entre ces deux domaines ? En quoi lun alimente lautre ? Quelles sont les réactions des compagnes aux mises en scène de leur soumission ?
La pornographie est omniprésente dans certains clubs ou saunas, elle imprime sa symbolique de gestes, de représentations, de termes au sein même des relations entre personnes qui fréquentent ces lieux. Parfois même, au vu de la taille de lécran, du volume sonore, la porno remplit totalement lespace des interactions, semblant limiter les espaces de libertés pour les rencontres. Dans de nombreux clubs se trouvent des écrans diffusant de la vidéo porno.
Sans doute a-t-elle un effet stimulant sur quelques personnes, mais elle est aussi très souvent critiquée par des femmes, des couples qui réprouvent la porno, ou des jeunes couples qui expliquent à qui veut lentendre : «Cest nul ce truc
». En tous cas, elle représente un signe du lieu, une symbolique des murs collectives.
Elle a dautres effets. Ainsi Julien qui, recruté à 18 ans 1/2 par un couple pour participer à des partouzes, finit lorsquil perd son attrait de nouveauté à devenir accro du sexe, comme il dit, et décrit laddiction par limage et le fantasme.
Images pornographiques et libertinage
La production et la consommation dimages pornographiques semble omniprésente au sein et autour des pratiques et des lieux non conformistes. Bien quayant reçu un cadeau composé de plusieurs centaines de bandes vidéos, nous navons pas investigué cette tendance. Mais une grande partie de nos contacts nous ont parlé de ces pratiques.
Mais on aurait tort de limiter le commerce de produits vendus dans les sex-shops et exposés en clubs aux seules images : accessoires, jeux, BD
circulent aussi sur la planète.
Les rapports à la prostitution classique
En dehors de la pornographie, lélément central du commerce du sexe reste encore la prostitution. Une question que nous avons posée concerne les frontières entre échangisme et prostitution. Paola Tabet (16) a déjà montré comment travail sexuel (prostitution) et mariage ne sont pas si opposés que le sens commun veut bien les présenter. Lun et lautre appartiennent au même continuum déchanges économico-sexuels. Ici largent attribué aux échanges sexuels est en général récolté par les intermédiaires que sont les patrons de clubs, revues
Est-ce le seul cas ? Navons-nous pas aussi ici des formes de sexualités tarifées où ce sont les femmes, les couples ou un conjoint qui perçoivent les dividendes de la transaction ?
Mais plus largement nous essayons de comprendre en quoi léchangisme participe de la recomposition de la prostitution, de la concurrence entre différents modes de gestion de la polygamie masculine.
Les recherches se suivent et parfois sentrechoquent de manière involontaire. Tout au long de notre étude sur la prostitution qui a abouti à Lyon à créer Cabiria, un bus de santé communautaire de prévention du sida avec les personnes prostituées, jai entendu des travailleuses et travailleurs du sexe se plaindre de la chute de clientèle.
Et cest un fait quen dix années, le nombre de prostituées de rue (à Lyon et dans les grandes villes) a fortement chuté. A Lyon, il a été divisé par deux. La prostitution classique apparaît balayé par des vents de changement
Sans nul doute et les chiffres de la dernière enquête sur la sexualité des Français-e-s sont éloquents (17) la sexualité masculine, celle de clients, se transforme.
Hommes et femmes modifient leurs habitudes sexuelles dans une relation où lérotisme est de plus en plus géré en commun. Lémergence du désir des femmes, les idées qui ont suivi Mai 68 sur la libération sexuelle ont laissé plus que des traces.
Est-ce à dire que les hommes ne sont plus clients ? Clients de prostitué-e-s ? Clients de pornographie ? Bien sûr que non. Nous sommes encore assez éloigné dun érotisme masculin qui refuserait la dichotomie que nous avons déjà évoquée précédemment.
Les hommes non conformistes : des clients
Les hommes que nous avons rencontrés sur la planète consomment ou ont consommé des rapports prostitutionnels. Certains ont commencé ainsi leur carrière sexuelle (18), certains y ont recours quand ils nont pas de partenaire régulière, dautres utilisent la prostitution dans une logique utilitariste quand ils nont pas de temps, quand ils ont une envie rapide de sexe, quand payer est plus simple que parler
.
Et la consommation de services sexuels ne sarrête pas aux prostituées en France. Le tourisme sexuel est pratiqué par plusieurs hommes rencontrés.
Du client de prostitué-e-s au client de clubs
Des hommes que nous avons rencontrés ont consommé des rapports prostitutionnels classiques et préfèrent maintenant le cadre du non conformisme.
Les motifs quils invoquent sont divers : peur du sida, argent, rapidité des rapports
Ils parlent alors de la prostitution au passé. Leur présent la présence dans les clubs , même en payant assez cher lentrée semble appartenir à un autre registre :
Les clubs concurrencent la prostitution
On peut le résumer sous la forme de cette annonce (factice) :
"Soirées spéciales : Pour 500 F messieurs : un buffet, vin à volonté, vidéo porno sans interruption ; scènes live de couples, partouzes, lesbianisme et même, oui même, les plus heureux dentre vous gagneront une ou deux relations réelles + de multiples fellations à gagner"
Quand on connaît le prix dun rapport furtif sur le trottoir, on comprend le sens du terme concurrence ici.
Côté jardin : sollicitations et façonnage à la prostitution
Que faire quand on est gestionnaire dun établissement et que les après-midi mixte ou trio ne rassemblent que des hommes seuls? La tentation de recourir aux services de femmes de substitution est grande. Nous en donnerons maints exemples : hôtesses, strip teaseuses, voire prostituées en titre sont alors parfois convoquées pour amuser ces hommes. De même, la tentation est forte pour certains hommes qui veulent fréquenter les soirées pour couples, de recourir alors à des passes portes ; nos amies de Cabiria peuvent le confirmer à Lyon, celles du PASST à Paris (19)
Parfois même, et une de nos assistantes peut en témoigner, certains hommes proposent directement services et/ou rétribution monétaire contre disponibilité sexuelle.
Bref, travail sexuel et non-conformisme ont des rapports entre eux sans que ces deux mondes se recouvrent entièrement.
Côté cours : propositions de travail sexuel (offres contre rémunérations diverses) les opportunités
Un premier constat sest imposé à nous : les propositions faites aux femmes daccepter de largent contre des actes sexuels sont multiples. Sans doute ces propositions ne se limitent pas au terrain non conformiste, beaucoup de femmes peuvent décrire les mêmes mésaventures dans leur quotidien, mais ici le nombre important de témoignages semblables étonne.
Les sollicitations sont omniprésentes. Les professionnel-le-s des clubs (hôtesses, barmaid
), les femmes qui fréquentent la planète
Beaucoup de femmes, mais aussi des hommes peuvent décrire des offres de prostitutions directes ou indirectes. Quest-ce à dire ? Que pour des clients toute femme, ou tout jeune homme, est susceptible daccepter des rétributions ? Navons-nous pas ici une traduction pécuniaire des représentations de la salope ? Pour certains hommes, les femmes qui fréquentent les lieux échangistes appartiennent au paradigme de la prostitution, mais pour (un peu) moins cher
Les liens entre échangisme et prostitution sont, dans les représentations de certains hommes, très étroits.
Aussi donnons lexemple de Sylvaine, qui à travers les clubs échangistes, par amour et par jeu (sic), est passée, sous nos yeux et devant notre rage impuissante, du statut de jeune fille mignonne à celui de prostituée pilotée par son ami initiateur, puis au rôle dentremetteuse pour faire tomber ses amies dans le travail sexuel tout juste indemnisé.
A nen point douter, une frontière de léchangisme et de la libre sexualité revendiquée par beaucoup dadeptes se joue autour des rapports avec la prostitution. Bien sûr, de nombreuses personnes nous ont mises en garde : «Tel club, telle pratique nont pas de rapport avec le non-conformisme
» Ils/elles nous présentaient des mondes clos et étanches. La réalité est différente. Guerre commerciale dune part, tentatives masculines dobtenir des relations à tout prix dautre part, créent des liens permanents entre la prostitution et la planète échangiste. Et ce nest pas en stigmatisant un peu plus ceux et celles qui, de manière permanente ou occasionnelle, se laissent convaincre aux relations tarifées que lon résout cette inéquation entre liberté sexuelle et sexualité payante.
Lextension du non-conformisme à de nouvelles générations, notamment des hommes et des femmes qui ont pu être initié-e-s à la sexualité en dehors de la pornographie, lémancipation des femmes de la violence masculine (la reconnaissance/dénonciation de lérotisation de la violence) et lamélioration des rapports entre les femmes et le marché de lemploi, peuvent sans doute produire une segmentation des pratiques qui aboutisse à redéfinir les pratiques échangistes en se distanciant des pratiques prostitutionnelles.
En tous cas, pour linstant, échangisme et prostitution, en recrutant dans le même groupe dhommes, sont directement concurrentiels.
6 - Le rapport aux genres
Les genres et léchangisme
Dans léchangisme nous avons pu observer des représentations et pratiques très stéréotypées du genre. Conceptions et mises en scène de la virilité et de la féminité, attentes des hommes et des femmes dessinent en grande partie des conceptions peu renouvelées de la différence des sexes. Ainsi, bien souvent, nous avons eu à entendre des discours qui naturalisaient les différences et présentaient une division des tâches très traditionnelle (notamment du travail domestique dans les couples).
Et dans cette différence hiérarchisée qui intègre le fait que ce sont les conjoints des femmes qui ont le pouvoir, la domination masculine structure aussi les rapports entre hommes. Les hommes seuls sont soumis et se soumettent à la même hiérarchie. Nous sommes bel et bien dans un cadre patriarcal.
A lévidence, ici sur la «planète échangiste», non seulement les hommes dominent, mais de plus sous couvert de pratiques différentes (non conformistes), ils se partagent les femmes. Et on a pu ainsi les voir complices derrière les minitels pour organiser des rencontres sans que leur femmes soient au courant, parfois même pour piéger certaines femmes; complices encore pour offrir ou échanger les partenaires dans les clubs et les lieux de drague externes. Les conséquences ont été importantes dans léquipe même de recherche. Quelles que soient les positions des chargé-e-s détude sur la libre sexualité et la libre circulation des corps, regards et gestes des hommes et des femmes renvoient systématiquement nos collègues femmes à une pseudo différence qui cache des conceptions de linfériorité des femmes.
Valorisés par le nombre de femmes dites disponibles, véritables faire-valoir de virilité, léchangisme apparaît ainsi un lieu dexpression du pouvoir des grands hommes.
Cette division entre hommes et femmes, peu contestée, est parfois décrite de manière surprenante. Ainsi beaucoup dhommes nous ont expliqué ne rien comprendre aux femmes, cest à dire quils ne comprennent pas pourquoi les femmes sont différentes deux. Au cours de cette étude, nous avons rencontré quelques figures caricaturales de positions machistes et patriarcales ; positions il nest pas inutile de le signaler parfois corrélées à des sympathies politiques pour des groupes ou partis xénophobes. Racisme et sexisme salimentent alors des mêmes sources et conjuguent souvent leurs palabres dans les mêmes eaux troubles.
La domination masculine réfutée dans le discours
On le comprend facilement, les analyses en termes de domination masculine ne sont pas fréquentes chez les libertin-e-s . Dans la société civile, comme dans léchangisme, la domination masculine est balayée du discours en invoquant différents éléments. Deux figures discursives ont été régulièrement invoquées au cours de notre étude :
Lanalyse en terme de genre, qui postule à la primauté du social sur une quelconque domination physiologique est réfutée sous prétexte que les acquis des luttes de femmes ont permis des avancées dans la marche vers légalité. Et on nous cite quelques exemples (le droit de garde des enfants, la liberté obtenue par quelques femmes dont les célibataires, lesbiennes
) pour réfuter lactualité de la domination masculine. On nous a expliqué alors que les femmes ont le pouvoir dans les clubs parce quelles peuvent dire non quand les rapports sexuels proposés (par les hommes) leur déplaisent, parce quelles jouent aussi avec la séduction, parce que certaines prennent parfois des initiatives dans un jeu sexuel où les hommes dictent leurs règles.
Dans un autre type de discours, on trouve des analyses manichéennes où hommes et femmes sont ontologisé-e-s. Pour le dire vite, certain-e-s détracteurs et détractrices du libertinage dressent un tableau où les hommes sont décrits comme mauvais et les femmes comme bonnes ou, ce qui revient au même, victimes permanentes. On ne décrit plus des conditions sociales évolutives, des rapports sociaux de sexe qui les sous-tendent, mais on généralise les pratiques sexuées pour les réduire à une logique moraliste liée à la nature supposée intrinsèque à chaque genre. A linverse, certaines femmes qui découvrent avec léchangisme un monde où quoique dominants, les hommes négocient les interactions avec les femmes (20) ont alors tendance à réfuter le cadre patriarcal des relations.
Des tentatives de dépasser le naturalisme : traces des remises en cause féministes
Ces conceptions (très) traditionnelles des genres ne sont pas les seules. Comme lensemble de la société, le monde non conformiste est aussi soumis aux remises en cause engendrées par le féminisme. Et cest ainsi que certains discours essaient dexpliquer autrement différences et hiérarchies entre les sexes et lattribuent à des constructions différentes (vécus, éducation
) sans que celles-ci soient contestées.
Dautres femmes et quelques hommes, mais plus rarement dénoncent oppression et misogynie.
Enfin, face à la situation dinfériorité dans laquelle sont mises les femmes, certaines dentre elles essaient de contourner la différence, la subvertir en inversant le choix de genre, quitte pour cela à renier leur genre, ou à le décrier.
Comme cette adepte habituée des dunes du Cap dAgde qui nous affirmait vigoureusement à propos des femmes contraintes : «Je serai peut-être méchante mais je dis que cest des connes. [
] Dans la vie tu as ce que tu mérites». Tout en expliquant comment elle tirait des dizaines dhommes à la suite.
Naturalisme et essentialisme dans la sexualité : le désir masculin naturalisé
Que les hommes et les femmes soient présenté-e-s différent-e-s par nature (naturalisme) et/ou quils/elles soient donné-e-s à voir et à entendre comme deux espèces séparées (essentialisme), la structuration figée des barrières et des différences de genre se reproduit dans les manières de voir érotisme et sexualité.
Le désir masculin, prévalent et omniprésent dans les lieux libertins est alors présenté comme naturel, inné aux hommes.
La naturalisation de lhétérosexualité
Parallèlement à la naturalisation des genres, on assiste à la naturalisation de lhétérosexualité et à la stigmatisation de lhomosexualité masculine. De manière apparemment paradoxale, quand on sait que près de 25% des hommes affichent (dans les petites annonces par exemple) leurs désirs pour dautres hommes, lhomme est assimilé par nature à un être hétérosexuel.
Le travestisme, une autre forme de manipulation de la naturalité du genre
Pour finir, signalons létonnante manipulation du genre que peuvent faire certains hommes, y compris des travestis. Remettre de la naturalité consiste ici à dissocier lhomme et la femme, le masculin et le féminin et ceci de manière présentée comme quasi schizophrène.
Résultante des divisions hiérarchisée des genres : lhomophobie.
La confrontation entre les désirs du couple, de lhomme et/ou de la femme de partager des sexualités avec des personnes de même genre et la naturalisation de la sexualité aboutit à un résulat manifeste : pour éviter, quelles que soient leurs pratiques dapparaître comme des homosexuels, de nombreux hommes libertins adoptent un discours homophobe.
Les transformations et évolutions des rapports au genre dans la sexualité
Mais au même titre que certains discours remettent en cause de près ou de loin la domination masculine, certaines pratiques sexuelles décrivent des formes de transgression ou de remise en cause des rapports de genre.
Les postures sexuelles : «mettre» ou «se faire mettre
»
Nous lavions déjà aperçu dans la prostitution, nous en avons eu ici aussi de multiples illustrations. Traditionnellement le pouvoir masculin est assimilé au fait de «mettre», «pénétrer», bref agir
Dans le milieu libertin, plusieurs informatrices nous ont expliqué que des hommes réclament linverse : être sodomisé, «se faire mettre»
La transgression du genre est bien traduite par létonnement de nos interlocutrices pour qui «se faire mettre» revenait, avant ces expériences, à prendre un rôle symbolique de femme.
«Voir des hommes ensemble» : En même temps, des femmes signalent aussi souvent leurs désirs, dans ces lieux dits de liberté, davoir accès à dautres scènes, notamment voir les rapports entre hommes.
Comment gérer ensemble ? Les femmes doivent sadapter !
Lanalyse naturaliste des genres a sa logique. Puisque hommes et femmes sont différents, ou plutôt que les femmes sont différentes des hommes, quelles perçoivent différemment leurs pulsions, elles doivent sadapter, du moins faire des concessions.
Liberté des femmes contre privilèges masculins
«Avoir une sexualité dans tous les sens», pour reprendre lexpression dAlex, passe par avoir des femmes qui, soit partagent les mêmes désirs, soit cèdent et se soumettent à ceux des hommes. Les constructions différentes des genres, la prévalence du nombre dhommes comparé au nombre de femmes aboutit à des situations où les premiers imposent leurs désirs aux secondes. Beaucoup dhommes ont pu nous décrire des situations de contraintes, bien peu sen sont émus.
La réalisation pratique des fantasmes masculins est souvent antagonique à la liberté des femmes. Là où le milieu libertin parle de liberté, de non conformisme, pour la majorité des cas, il sagit le plus souvent de liberté et de non conformisme des hommes, pas des femmes.
Même lutopie sociale et sexuelle de dépasser le couple, cette utopie qui fleure encore Mai 68 et les courants sexologiques qui ont suivis, a du mal à se libérer du joug de la domination masculine. Elle reste étonnamment patriarcale, parfois même homophobe. Et on comprend alors plus facilement que certaines femmes qui adhèrent au discours de libération que peuvent représenter de prime abord léchangisme et le libertinage séloignent au fur et à mesure dun milieu souvent incapable dentendre leurs revendications à une plus grande autonomie.
De la manière dintégrer, ou pas, le dépassement hiérarchique des genres, de remettre de laltérité dans les pratiques, les symboliques et les représentations des rapports hommes/femmes, dépendra sans doute lévolution du non conformisme.
7 - Le sida et sa prévention
A notre arrivée sur la planète échangiste, la situation était relativement dramatique : de multiples rapports sexuels et pas ou peu de protection. Alors que certain-e-s libertin-e-s (notamment ceux et celles proches de la tendance sexologique) avaient arrêté leurs pratiques échangistes assez vite après larrivée du virus, sur la région Rhône-Alpes (à Paris, la situation nous a semblée de suite meilleure), nous pouvions compter moins de 10% de rapports protégés chez ceux et celles qui continuaient à pratiquer. Bien sûr, il est toujours possible de prétendre que nous navions devant nous que des couples légitimes, nos informations lont démenti très vite. Pire, de nombreux/euses adeptes ne se gênaient pas pour affirmer haut et fort leur résistance. Au mieux, certains responsables de la planète affichaient leur soutien à nos initiatives, en ajoutant aussitôt : «Mais moi jy crois pas, et je nutilise pas de capotes».
Lentement, en adaptant les messages de prévention, la situation a évolué. Face à des représentations erronées du VIH et des risques de transmission, nous avons avec ténacité et pugnacité adapté messages et interventions. Cest cette évolution que décrit notre rapport de recherche. Précisons, bien sûr, et nous nous en sommes aperçu très vite, que nous avons travaillé sur le discours. Autrement dit, même lorsque des personnes nous juraient se protéger, la réalité était souvent autre, du moins au début.
Résistances à la prévention du sida
Le refus et le déni du risque de transmission du VIH
Dans un premier temps, et de manière assez générale, nous avons entendu des discours niant le risque, et ceci en invoquant des motifs différents : en refusant le sida comme réalité, en invoquant la thèse du complot «Cest un coup des puritains américains !» -en expliquant que les échangistes nétaient pas concerné-e-s. Ces attitudes ont dailleurs été facilité par certaines revues. Une autre forme de déni a consisté à désigner les jeunes comme seul groupe à risque.
Et en même temps que nous assistions de visu à de multiples rapports à risques, certain-e-s ne se gênaient pas pour affirmer le contraire, ce qui est aussi une forme de déni.
Dautres personnes ne niaient pas le risque, mais le relativisaient.
Ainsi, certaines soit pensaient que la connaissance de lautre vaut vaccin, soit banalisaient le risque du sida en le reléguant au flou dun risque parmi dautres.
Utilisation de stratégies empiriques dévitement du risque, puis au fur et à mesure, certain-e-s ont essayé diverses stratégies dévitement, qui ont pour certaines provoqué des crises dangoisses importantes.
Intégration du risque en essayant de distinguer les facteurs aggravant, en dehors de ces attitudes, très vite aussi, et souvent dans le même temps, des femmes et des hommes nous ont dit être conscient-e-s des risques de transmission, notamment parmi ceux et celles qui déclaraient se protéger. Assez lucidement à côté dun discours préventivement correct, ils/elles ont essayé de décliner les causes réelles de prise de risque : lattitude des plus âgés, les conditions dexercice du libertinage.
Et enfin sans toujours en comprendre les raisons, nous nous sommes vite rendu-e-s compte que létat modifié de conscience, combiné aux autres raisons, nuit à la prévention.
La sexuation du risque
Notre analyse met en exergue ce qui semble commun aux amours hétérosexuels, à savoir : les hommes qui nexpliquent pas à leur compagne régulière leurs relations extra conjugales pas toujours protégées, leurs difficultés à se protéger sans éteindre leur érection, le secret collectif qui entourent les pratiques des dominants face aux femmes.
Cest ce type de réflexions, doublé des confidences des femmes lors des réunions entre femmes qui nous a fait adopter une politique de prévention privilégiant lalliance avec les femmes. Les femmes ont, semble-t-il, déjà été dans léchangisme les gardiennes dune sûreté sanitaire (21) avant le sida. Ceci na pas empêché, très vite davoir aussi des discours préventifs émanant de quelques hommes, le plus souvent en couple.
Prévention et rapports sociaux de sexe
Lensemble des résistances précitées est connue. Dans ces premiers temps de mise en place de la prévention, les arguments invoqués par les adeptes ne diffèrent pas ou peu de ceux donnés en général par des populations peu sensibilisées. Noublions pas que jusquà notre intervention on ne voyait ni affiche, ni signe du risque sida dans les lieux libertins.
Parallèlement au recueil dinformations par interview et ethnographie et conformément à notre mission , nous avons donc commencé à mobiliser les échangistes. Assez rapidement dans la région lyonnaise des couples se sont joints à nous. Et cest dans cette confrontation entre un discours qui prenait de plus en plus le risque en compte et des pratiques toujours peu sécures que sont apparues, chez les couples, des réflexions plus approfondies. Un certain nombre ont révélé comment les rapports sociaux de sexe au sein des couples eux-mêmes sont des obstacles cardinaux à la prévention. Très vite, nous avons été amené-e-s à réfléchir au pourquoi, y compris pour faciliter lintervention en milieu hétérosexuel non échangiste.
Ces réflexions travaillées entre chercheur-e-s et couples ont abouti à ce que certain-e-s nous expliquent ce qui, dans leurs fonctionnements, contrariait la prévention, notamment la doxa qui veut que «Lhomme doit surveiller la femme en action». Bien évidemment, le dispositif de surveillance serait parfait si les conditions annoncées, à savoir une vigilance du mari, pouvaient sexercer de manière permanente. Or il nen est rien !
La prévention aujourdhui
Au fur et à mesure, nous avons défini un certain nombre de principes dinterventions dans ce milieu particulier qui ont servi de base à la création de Couples Contre le Sida.
Les principes de la prévention en milieu échangiste :
- La prévention doit respecter les diversités des manières de penser, être non excluante, et au contraire tolérante, y compris devant des pratiques que les divers spécialistes ne comprennent pas !
- La prévention ne doit pas troubler la logique commerciale des établissements.
- La prévention ne doit pas prendre partie face aux luttes de légitimité et aux guerres commerciales.
- La prévention doit sinscrire dans des espaces de désirs, elle doit montrer que la protection des rapports sexuels nest pas antagonique à la sexualité.
- Les premières alliances de prévention se passent avec les femmes.
- Dans les établissements, lalliance de prévention se passe avec le personnel et tout le personnel.
- Les pouvoirs publics locaux et nationaux doivent montrer sans équivoque leur soutien à la prévention sida.
- Il faut tenir compte des questions déchelle de grandeur liées au nombre de personnes et de rapports sexuels.
- La prévention doit adapter ses interventions et ses outils au niveau du risque et des pratiques à risques.
- La prévention sida doit intégrer lapparente irrationalité des conduites sexuelles, les états seconds que procurent leffet de désir en groupe.
Enfin, le dernier principe concernait un aspect particulier de léchangisme, à savoir le tourisme sexuel (pour couples) présent au Cap dAgde Naturiste.
La mise en place sur quatre années successives de la prévention au Cap dAgde Naturiste constitue la fin de cet exposé.
La prévention progresse :
Au fur et à mesure de la diffusion de messages de prévention, nous avons vu et entendu évoluer discours et pratiques de prévention. Dans un même temps marque aussi de la progression de la prévention nous avons été obligé-e-s de communiquer sur les questions practico-pratiques : le bris de préservatif, linfluence du soleil et du sable, la question du gel
La prévention progresse : quand ils sont à disposition, les préservatifs sont de plus en plus utilisés et jonchent le sol.
Nous avons dû adapter nos messages et nos actions, notamment nous nous sommes rendu-e-s compte que :
- lutilisation du gel réduit les résistances à lutilisation de préservatifs. Les témoignages sont nets et sans appel. Là où le gel était associé à la sodomie homosexuelle et à la perception violente de cette forme de sexualité, la diffusion massive de gel, les conseils réguliers dutilisation ont été suivis deffets.
- des messages spécifiques doivent être mis en avant pour éviter la rupture du préservatif. Ainsi les rapports sexuels souvent collectifs, où alternent des périodes dérection et de relâche, ont tendance à faire glisser les préservatifs de la verge et favoriser leur rupture. Les relations extérieures, au contact du sable, du soleil, dans une zone sans ressources sanitaires (la plage, les dunes au Cap dAgde), obligent aussi à adapter les messages de prévention.
- «Un préservatif à chaque érection, à chaque pénétration» avons-nous écrit dans les brochures
Limportant nest pas dutiliser UN préservatif lors des rapports sexuels, mais DES préservatifs. «Utiliser des capotes, cest bien, sarranger pour quelles ne pètent pas, cest mieux», avons-nous décliné à travers nos documents dinformation.
Les questions actuelles sur la prévention
Nous pouvons distinguer plusieurs niveaux :
Des questions qui se posent en termes individuels : le risque de transport. Dès Juin 1995, nous avions identifié ce que nous avons nommé : le risque de transport, à savoir le passage de doigts, de mains dans des sexes et anus successifs est à risque.
Des questions qui se posent en termes collectifs : lalliance avec des groupes sociaux inconnus de la prévention, notamment certains influencés par des théories extrémistes.
Le rejet des tentatives autoritaires ou dOrdre Moral : les échangistes existent, comme dautres sont gais, lesbiennes ou bi déclaré-e-s. Nonobstant les critiques sur les rapports de pouvoir, le sexisme et lhomophobie qui subsistent dans lensemble de ces sous-groupes, ces personnes, adultes, ont le droit de vivre comme bon leur semble.
Tel ne semble pas lavis de certain-e-s qui préféreraient voir disparaître ce quils/elles considèrent comme des déviances extrêmes, des attaques contre lidée normative quils/elles se font de la famille et de la sexualité. Ce ne sont pas les seuls. Dautres affichent haut et fort un discours dOrdre Moral face aux échangistes pour mieux cacher leurs propres pratiques
8 - Les réactions à la mise en place de la prévention sida
Les établissements
Dès 1994, nous évoquions lalliance souhaitable avec les établissements commerciaux. En 1995, nous les incitions à signer avec nous la «Charte de qualité sanitaire». Signée dabord en région Rhône-Alpes (là où nous étions connu-e-s), la «Charte de qualité sanitaire» est aujourdhui (Septembre 1997) signée par une quarantaine détablissements. A côté de ceux qui nous ont soutenu chaleureusement dès le départ, même quand cela pouvait leur apparaître anti-commercial, de nombreux autres commerces nous ont rejoints. Ceci nempêche pas que la progression de la prévention soit restée une lutte permanente. Ainsi, des clubs pouvaient signer la charte ET ne pas mettre de préservatifs à disposition.
Les revues
Quant aux deux principales revues qui sadressent au public échangiste (22), après nous avoir donnée la parole, lors dun week-end de correspondant-e-s pour lune, dans des chroniques pour lune et lautre, elles ont été de fidèles traductrices de lambivalence et des hésitations qui ont marqué la progression de la prévention chez les libertin-e-s.
Les pouvoirs publics
Difficile, semble-t-il pour certain-e-s fonctionnaires daccepter les réalités qui émergent au fil de la prévention sida. Nos rapports successifs ont été émaillés de propositions.
Les pouvoirs publics nationaux, la division sida, a très vite soutenu notre recherche-action.
Par contre, lintégration de léchangisme au niveau des plans locaux de prévention est plus lente, venant ici traduire des résistances locales.
Lassociation C.C.S. : Couples Contre le Sida
La Direction Générale de la Santé a aidé à créer Couples Contre le Sida. Nous avons alors cherché à regrouper ceux et celles qui pouvaient devenir des relais de prévention. Cette action sest révélée plus difficile que prévue.
En 1996, nous écrivions : «Certains milieux, certaines populations nont pas eu la chance davoir de culture associative». On le voit dans nos difficultés à trouver des porte-paroles et des responsables associatifs/ves.
Jumelé avec laspect socialement choquant ou pour le moins peu valorisé des pratiques échangistes, la mise en place nationale de Couples Contre le Sida est longue, plus longue que nous ne lavions imaginé.
Aujourdhui C.C.S. cest :
- une association qui a déjà une histoire et qui est reconnue par les milieux échangistes ;
- une présence régulière dans les lieux de consommation sexuelle ;
- 60 000 brochures diffusées (en 5 langues) ;
- 160 000 préservatifs déjà diffusés gratuitement ;
- une coopérative dachats de préservatifs pour les établissements ;
- des articles réguliers dans les revues
Cest aussi une coordination nationale à Lyon, et 3 comités locaux : Lyon - Rhône-Alpes, Montpellier - Méditerrannée, Toulouse - Sud Ouest, et bientôt Paris - Ile de France
La transition entre des actions menées avec laide de chercheur-e-s et celles menées par des professionnel-le-s de la prévention, des bénévoles, est toujours délicate. Nous lavions déjà vécu autour du bus Cabiria, bus de santé communautaire en milieu prostitutionnel. Aujourdhui la balle est dans le camp des échangistes, des responsables actuel-le-s de C.C.S., et dans celles des pouvoirs publics nationaux et locaux
Faut-il maintenir une association spécifique pour les échangistes ? Intégrer nos savoirs faire dans une grande association nationale, ce qui aurait le mérite daccroître lanonymat ? Les débats sont ouverts
En 1993, alors que des hommes échangistes venaient de mourir à lhôpital de Lyon, il était impossible de parler du sida ; aujourdhui, beaucoup échangistes savent, et acceptent de dire, que certains des leurs sont morts du sida.
Le Cap dAdge Naturiste
Dans le rapport de recherche, nous décrivons dans le détail, en utilisant les journaux de terrain, le travail réalisé au cours de quatre années successives par 23 personnes différentes pour mettre en place la prévention dans le plus haut lieu de tourisme sexuel dEurope.
Les différents chapitres montrent comment lon passe du déni à la situation actuelle, le manque : manque de matériel de prévention (préservatifs et gel), manque dinformations très précises
Ils décrivent aussi la situation inique que nous avons vécu cette année où lautorité préfectorale et les pouvoirs locaux ont voulu nous interdire de venir mettre en place la prévention
Et ont refusé toute forme de subvention.
Le prologue du rapport Cap dAgde 1995, illustre mieux que tout discours lurgence que revêt la situation sur ce site :
La plage, les dunes
Dimanche 23 Juillet
(23)
Il est tard, plus de 18 heures, la plage, les dunes
Dimanche, beaucoup, beaucoup de monde. Ceux et celles qui arrivent pour Août et les visiteurs /euses du week-end. La densité est encore plus importante que dhabitude, et surtout, contrairement à hier, il ny a pas de vent de sable. Cest toujours impressionnant, comme nous le font remarquer nos voisin-e-s, de voir comme hier après 19 heures, ce petit bout de sable de 300 mètres de longueur où hommes et femmes sont comme aglutiné-e-s les un-e-s aux autres, quand à côté la plage est déserte. En ce moment la plage naturiste située à côté, celle où viennent les familles, nest pas vide, mais presque.
Ici, quand nous arrivons, près de 800 personnes cohabitent, et nous développons des trésors dimagination pour trouver un coin libre où poser notre serviette ; du moins un coin au centre de la zone qui devient notre poste dobservation. Beaucoup de gens sont allemand-e-s. Nous navons pas encore vu les effets directs de larrivée, annoncée depuis hier, dune cinquantaine ditalien-ne-s (24).
Pour poser nos affaires, nous devons, comme tous les jours enjamber des corps nus. Certains hommes ont déjà la main dans le vagin de leur amie ; certains habitués ont lair de sen servir comme rince-doigts (25) permanent : de 16 à 19 heures, ils ont toujours la main occupée à la même tâche.
Ceux-là nous les remarquons très facilement : ils ont du mal à prendre préservatifs et documents dinformation sur le sida que nous diffusons tous les jours.
Dès notre arrivée sur la plage, et même si nous déplaçons quelques volutes de sables qui viennent se coller aux peaux mouillées, beaucoup dhommes et de femmes nous sourient : en 3 semaines de présence quasi quotidienne nous avons fait notre place. «Couples contre le sida
Les petit-e-s jeunes qui bossent pour le sida» ; «Daniel et la belle Isabelle» ; «les artistes» ; «Celui qui ressemble à Higelin, et celle qui semble être la sur de Julie» [lamie du patron de lExquis (26)]
Les expressions varient, mais cest nous. Et laccueil est vraiment très sympathique, même si les effets de la mise en place de la prévention ne sont pas eh non magiques
Ceux-là nous les remarquons très facilement : ils ont du mal à prendre préservatifs et documents dinformation sur le sida que nous diffusons tous les jours.
Nous rencontrons celle que nous avons surnommée Miss 6, celle qui se plaignait que nous ne distribuions quun préservatif par personne alors quen action, elle faisait «six pénétrations de lheure». Comme à laccoutumée nous lui donnons quelques doses de lubrifiant non gras pour éviter lirritation chronique dont elle se plaint.
Elle nous explique quà cette heure-ci la mer nest plus fréquentée mais quune heure auparavant, elle avait assistée avec son mari à «une super partie dans leau».
Les deux C.R.S. arrivés en zodiaque nont pas pu faire grand chose. Hommes et femmes présent-e-s se sont alors écarté-e-s, et comme les jours précédents, ont levé les mains au ciel
Et la police est repartie.
19 heures, la police municipale et les C.R.S. qui surveillent la zone depuis leur guérite en haut de la plage sont partis depuis quelques dizaines de minutes (27), plusieurs couples senlacent et, en même temps, 5 à 6 hommes se font faire des fellations par leur amie ou 5 à 6 femmes font des fellations à leur compagnon, suivant le sens où on lit ces pratiques
Les couples sont jeunes, le soleil est doux à cette heure-ci, les scènes sont assez belles dun point de vue esthétique (de mon point de vue esthétique sentend). Des hommes, comme à laccoutumé se caressent le sexe et matent les femmes. Nous sommes au bord de la plage, et déjà un cercle composé très majoritairement dhommes, et de quelques couples commence à se former près de nous, et autour dun couple où la fille semble être très jeune, est-elle majeure ? Elle a une belle chevelure brune et lui dans la trentaine et des cheveux bouclés et longs. Il/elle sont allemands, je pense. Dans les autres couples où se font les fellations, il y a celui qui a fait lamour hier entouré dun immense cercle alors que le vent des sables cinglait visages et corps.
Les femmes suceuses de bites comme les a surnommé P. sappliquent à la tâche et tournent leurs regards hors du cercle des voyeurs. Pourtant les mouvements de tête, la langue qui sétale sur le pénis, le doigts de lhomme qui guident la tête de leur compagne
beaucoup de sur-gestes montrent une volonté explicite dexhibition. Près dune centaine de personnes commencent à former le cercle. Quand nous levons les yeux Isa sen est plaint plusieurs fois dans la soirée ce sont des sexes, des sexes et des sexes. On pourrait même dire que notre entourage est surtout composé de bites et de queues qui commencent à gonfler et sagiter.
A ce moment là, surgit du haut des dunes une colonne dune dizaine dhommes, habillés de shorts et T-shirt. Moi même, jétais habillé car je mapprêtais à partir dans le dunes 28. Une immense clameur est montée «A poil, dehors les voyeurs !». Il y avait laspect textile, sans doute, mais surtout le regard de mateurs machos de ces hommes qui manifestement nappartiennent pas au monde coquin, du moins pas à celui qui sexhibe sur la plage et dans les dunes. Ils détaillent les filles dun regard violent de consommateurs
La clameur a eu pour effet de faire soulever la tête à tout le monde, y compris les couples en action. Dans une atmosphère tendue, où la peur dune intervention policière est omniprésente, leffet fut radical. En tous cas, le jeune couple autour duquel sétait formé le cercle, celui et celle que désignaient par leur présence spectateurs et spectatrices, sarrêta net. Lhomme continua à caresser les fesses de son amie, mais celle-ci alors réfugiée face contre serviette ne manifestait pas lintention de continuer sa fellation.
Cest alors quun mouvement dhommes seuls (29), de singles comme les appelait un couple dAnglais-e-s sest déplacé très vite vers le haut des dunes. Nous avons pris rapidement nos affaires et je me suis précipité pour pouvoir être dans les premiers rangs. En haut de la plage, à la frontière des dunes, un homme, un grand homme blond, caressait une femme assez opulente, très bronzée, avec une chaînette autour de la taille. Il lui caressait le clitoris et sa main semblait entrer dans son vagin. Elle se frottait contre lui en lui caressant le sexe de sa main.
Elle commença à crier de jouissance dans un râle quaccompagnait une vive tension de son corps. Sur la pointe des pieds, son corps sest cambré et semblait ne pas vouloir redescendre. Le cri de jouissance sest amplifié, amplifié pour retomber dans des formes de sanglots
Le public, deux à trois cent personnes, a alors applaudi et le couple a souri
Je mécarte pour regarder ce qui se passait ailleurs et Gil, lhomme raciste et homophobe qui nous avait agressé la veille, vient à ma rencontre. Exit les diatribes contre notre action préventive, finis aussi ses doutes sur le sens de notre présence. Il me salue très virilement et me dit «Je tai observé hier dans les dunes
bon cest pas entièrement faux ce que vous dites» (30).
Mais déjà les hommes couraient pour aller dans les dunes. A 50 mètres de la plage, après la première dune un petit cercle sétait formé. Jarrive trop tard et je ne vois rien. En minfiltrant jarrive à être au troisième rang. Là, par terre, sur une serviette deux couples : le couple dAllemand-e-s qui avait commencé laction sur la plage que jai décrite supra et un autre denviron 30 ans. Autour deux / elles, assis ou à genoux des hommes qui se masturbent très vite et de manière compulsive. Dans le cercle certains bandent et se caressent, dautres épient sans perdre un geste la scène ; beaucoup ne voient rien et lancent des plaisanteries à la cantonade. Derrière moi, un homme que je vois pas bande et se colle à moi. «Attention aux fesses» lance un jeune voisin apparemment gai, «regardez par dessous» disent dautres.
Dans le cercle, le compagnon de lAllemande et lautre homme guident les femmes. Tour à tour, elle sont requises. Les gestes pour guider et placer les corps sont explicites ; pour faire des fellations à leur homme, puis à lhomme de lautre couple, toujours sans préservatif. Les gars dirigent les mains des filles entre elles, mais manifestement, les attouchements entre femmes ne sont pas leurs désirs, ils abandonnent la tentative. La femme blonde se met à califourchon sur son homme, lallemande sallonge et son ami la pénètre. Les râles apparaissent de manière simultanée.
On ne sait plus quelle femme signifie à la foule sa jouissance. Les branleurs du premier rang ont lair dans un état de surexcitation, le regard hagard fixé sur les couples, le short au mollet pour deux dentre eux. Ils fixent les couples et certains proposent leurs services des yeux. Mais, visiblement ce nest pas un gang bang qui est prévu au programme. La pression derrière moi saccentue. On commence à se croire dans une queue pour rentrer à un concert (ou à un match de foot je suppose, bien que je nai jamais fait cette expérience). «Poussez vous !» crie un gros monsieur, «Assis, devant !» demandent dautres. Un gars mets son sexe dans loreille dune voisine, elle se frotte contre le membre bandé en riant. A ma gauche jentends un homme qui se dégage et sexclame vertement : «Y en a qui sont à voile et à vapeur !». Cest une ambiance qui nest pas sans rappeler la fête foraine avec une attraction principale et les mille et unes interactions dans le public qui marque par des quolibets ses états dâme, ou plus exactement, ici, son excitation.
Lintensification du râle marque, à nouveau la fin du spectacle. Et, là aussi le public applaudit et sourit devant la belle exhibe et quête immédiatement du regard où pourrait se dérouler la prochaine action.
A deux mètres derrière moi se trouve une blonde plantureuse, tatouée sur lensemble du sein par des arabesques bleues qui lui redescendent dans le dos. A priori, cest une Bavaroise, en tous cas cest ainsi que nous la surnommerons avec Jacques et Isa. Elle est entreprise par plusieurs hommes à la fois. Un derrière elle semble la pénétrer, deux lui caressent le sexe avec les mains, un troisième lui suce le mamelon dans lequel est fixé un bel anneau dor (du moins il brille comme tel). Elle est hilare et tangue de son corps dans une danse très communicative. Quelques hommes tentent de poser une main sur elle, mais les regards désapprobateurs de ceux qui sont sur le coup comme on dit ici, les en dissuadent. Je suis bousculé par le flot des voyeurs et je me redirige sur la plage où jai repéré Serge et Josiane (31) en haut des dunes accompagné-e-s dune femme qui ressemble à sy méprendre à un travesti. Nous lavions déjà aperçue la veille sur la digue (32).
En chemin, je plaisante avec un beau brun au regard grand ouvert. On échange quelques mots, il a un gros défaut délocution : «Je-suis-sourd» me dit-il, «il-faut-que-je-lise-sur-les-lèvres
» Le débit est très lent. Je rejoins Isabelle et nous nous sourions ; ce beau jeune homme a lair si doux et gentil.
En haut des dunes, un grand cercle est déjà formé ; une femme (une grande blonde) officie une fellation à un homme brun chemisette ouverte, qui semble être son copain. Elle ressemble à une étudiante de 1ère année en sciences humaines, celles qui habitent chez leurs parents et passent leur temps en bibliothèque. Peut-être que ces hypothèses sont influencées par leffet lunettes cerclées de fer, la peau blanche, la posture du corps
Autour delle et lui, à lintérieur du cercle quatre ou cinq couples samusent en regardant tantôt les voyeurs du cercle, tantôt la scène de fellation. Je les quitte pour rejoindre Josiane et Serge et de loin, jentends les applaudissements qui concluent lacte. Japprendrai par Isa que la belle blonde a arrêté la fellation, et quavant les applaudissement, beaucoup de consommateurs déçus ont fait remarquer «Cest pas génial
»
Et tout le monde court dun cercle à lautre, dune exhibe à une autre exhibe. Je massois près du travesti, qui me parle du livre quelle a vu dans les affaires de Serge et Josiane (33).
Elle me demande si je connais des livres sur le transsexualisme, je lui parle de Chemins de Trans, une revue parisienne et lui promets de lui amener ladresse. Elle a 22 ans, sappelle Sylvia, prend des hormones depuis 1 ans 1/2, veut se faire faire des implants mammaires à la rentrée et dit que pour lopération du bas, elle a le temps «vu [son] âge et les suites irréversibles». Elle porte un slip noir, a un regard très doux. Elle vient de Lille où elle sest prostituée deux années durant.
Le cercle dà côté commence à se disloquer, les hommes guettent
Josiane imite un râle de jouissance, les hommes accourent. Un cercle se forme. Josiane et Serge se consultent, elle se lave le sexe avec leau dune bouteille en plastique en écartant très délicatement ses lèvres, étend sa serviette en enlevant le sable, prend un préso et, alors que le cercle autour de nous qui sommes assis-e-s est de plus en plus dense, elle se dirige vers un homme qui est en train de caresser une jeune nana dun couple. Elle pose le préservatif, le sexe est gros, très gros. Au regard des critères quelle nous a expliqués deux heures avant «des grosses bites, quels que soit lâge ou le corps» , elle a bien choisi. Nous apprendrons par la suite quil sagit dune vedette locale qui circule ici depuis plusieurs années sous le pseudonyme de GéBé (G.B. comme abréviation de Grosse Bite).
Placé-e-s au milieu du cercle, il faut défendre notre territoire des hommes et des couples qui nous entourent et qui veulent sapprocher au plus près. Un homme nous bouscule presque et se met devant nous, debout près de Josiane, la queue en lair. Je pousse un «Ho ho» sonore et il sassoit. Derrière moi deux jeunes couples samusent en regardant. Jai les pieds qui touchent ceux dune fille qui ne doit pas avoir plus de 20 ans. Son gars bande sur ses fesses qui se situent au dessus de ma ligne de vision. Elle scrute attentivement Josiane et en même temps place avec ses mains le pénis sur la raie de ses fesses dans un premier temps, puis à lentrée de son vagin plus tard. De lautre côté un groupe de Suisses Allemand-e-s (Josiane leur parlera tout à lheure en allemand et eux-mêmes préciseront quils / elles sont Suisses et non Allemand-e-s). Deux filles de ce groupe sont au premier rang, leur ami derrière leur caresse le pubis. Je plaisante avec Sylvia sur les regards, sa tentation pour un homme en couple qui la fixe. Est-ce le fait que sur la digue elle ait été accompagnée hier soir par trois hommes qui craignaient ceux qui avaient harcelé Isa est-ce mon trouble face à une travestie et une résistance face à lintimité qui est en train de se dégager de notre relation ? Un mélange des deux ? Toujours est-il que je prends un peu de distance avec Sylvia qui est collée contre moi.
Lhomme que suce goulûment Josiane, GéBé, est un grand homme très bronzé avec des lunettes de soleil très caractéristiques ; elle aspire son gros sexe très vite, dégage de temps en temps sa langue par amuser le bout du sexe. Des hommes se masturbent très forts, dautres se contentent de se caresser doucement le sexe. Beaucoup bandent. Deux à trois éjaculent devant moi.
Pour lun le sperme est retenu par la main, pour lautre le sperme se répand sur les corps alentour. Un petit filet de sperme continue à pendre de son pénis plusieurs minutes après. Ce nest pas très ragoûtant. Je compte une bonne douzaine de couples dans le cercle. Isa est entre Serge et Claudia, Jacques à ses côtés.
Lhomme sucé se lève et vient sallonger au milieu du cercle, il se couche sur le dos et Josiane continue à le sucer. Il y a quelques échanges de paroles que je nentends pas. Serge refuse quelque chose (quoi ?), la Bavaroise sinstalle à son tour dans le cercle et suce un autre homme, elle offre ses fesses à Serge qui lui caresse lanus les doigts pourvus dun préservatif (est-ce leffet de notre présence ? Une habitude ?). Il y effectue un mouvement de va et vient avec deux doigts. Autour beaucoup de couples se caressent ; la Suisse a maintenant fermé les yeux et se laisse emporter par les caresses de son ami qui lui a enfoncé plusieurs doigts dans le vagin. GéBé est allongé et Josiane sévertue à raviver une flamme érotique qui a lair de sépuiser. Il sue abondamment du cou, et les gouttes de sueur ruissellent sur son corps. On voit le sexe mi-mou qui arrive difficilement à être guidé dans le vagin de Josiane. Du fait du monde présent, mon champ de vision est limité. Face à moi, le fessier de Josiane, ses mains et le sexe de lhomme. Josiane met en valeur son anus quelle offre un peu dilaté à la vue de tous et toutes. Lamie de GéBé quil caressait au départ sen va. Crise ? Lassitude ?
Josiane sallonge à son tour sur le ventre et lhomme la prend, mais il débande encore. Elle le resuce, lui caresse les testicules, et sallonge sur le dos. Autour de nous fusent les plaisanteries : «Cest lIndurain de la quéquette !». Certaines personnes sourient bon enfant, dautres, surtout les hommes, sont tendus. Josiane se fait pénétrer par de grands coups de boutoirs. Serge, tout en se masturbant devant la scène dit à Josiane : «Ah
ça vient, ça vient
» La scène dure quatre à cinq minutes. Puis lhomme se retire. Josiane consulte Serge du regard, il hoche la tête, et elle lui enlève le préservatif pour mieux le sucer en lui disant dun ton décidé«Viens, crache sur moi
» Après deux à trois minutes defforts émérites, où GéBé narrive pas à conclure, il se lève et part
Applaudissements.
Le cercle se disloque. Serge tend sa casquette comme pour faire la manche : «Pour les artistes» dit-il
Bien entendu, personne ne donne et il lance ce qui doit être un classique, puisquil nous a déjà donné la même phrase en interview
«Cest parce que vous avez les bourses plates ?»
La bavaroise est toujours à luvre avec un homme. Le cercle se ressert, ceux et celles qui ne voyaient rien sapprochent. Josiane désigne Jean Claude, un pauvre ère qui court de cercle en cercle pour proposer ses services.
Nous le rencontrons systématiquement dans tous les lieux de drague et de rencontre (la digue le soir, les dunes et la plage en journée).
Il a lair dun déficient mental, un débile léger, et sa démarche et surtout son regard pesant ressemblent à sy méprendre aux bossus que lon faisait apparaître dans les films de cape et dépée de mon enfance. Plusieurs fois sur la plage, il est apparu avec un T-shirt Je vote Chirac. Certains naturistes lont dailleurs surnommé Chirac. Dautres lui proposent régulièrement dans les exhibes la première place sachant, et cest réel, quil tire souvent [suivant lexpression vernaculaire consacrée]. Souvent quand nous le rencontrons, et quels que soient le lieu et les circonstances, il se touche le sexe, fixe Isabelle et dit «Ce soir, je suis chaud
» Isa ne le supporte pas (34).
Josiane lui dit «Va tirer lhippopotame», en désignant la Bavaroise. Jean Claude demande de loin, de manière très timide. Elle ne comprend pas. Il se déplace à ses côtés
Il est 20H50, et nous partons pour rejoindre Patrick à qui nous avons donné rendez-vous à 21 heures au Galion.
Le lendemain, sur la plage, nous apprendrons que Jean Claude a utilisé un de nos préservatifs, et quil a pété
Linformation a fait le tour de la plage
Aujourdhui, en 1997, suite à la présence policière, le «sexe gratuit» a été éradiqué. Nous navons pas vu de telles scènes. La plage est pacifiée et les quelques pratiques sexuelles qui perdurent sont discrètes, très discrètes
Et pour ne pas dresser quun bilan négatif, signalons aussi que le taux daggressions contre les femmes a fortement diminué.
Pourtant, la sexualité collective, na pas variée en formes, elle sest recentrée sur les lieux payants. Y compris dailleurs les nouveaux lieux ouverts pour pallier la pacification de la plage et des dunes (interdites au public).
Au moment où les rapports sont de plus en plus protégés, la prévention est toujours dactualité.
Conclusion
Récupération, exarcerbation ou contestation du pouvoir mâle ?
Nous voilà au terme de quatre années dethnographie de ce phénomène qualifié déchangisme. Volontairement, dans le rapport final, jai laissé un maximum de place aux descriptions et aux discours des hommes et des femmes rencontré-e-s. Est-ce au détriment de lanalyse ? Je ne le pense pas. Devant lAutre, linconnu, des faits qui choquent les chercheur-e-s, il est toujours (plus) facile de se recouvrir des habits du discours, voire de produire un discours qui fasse léconomie du doute, du trouble, du flou
et de lanalyse. Personne ne pourra dire que nos analyses ne sont pas étayées par le réel, du moins le réel aperçu à travers la multitude de canaux qui irriguent la planète échangiste.
Dans cette conclusion, jaimerais revenir sur quelques points cardinaux qui permettent daider à penser ce phénomène.
A travers lensemble de cette recherche, nous avons vu comment hommes et femmes nont pas le même statut, les mêmes places, les mêmes contraintes et les mêmes attentes sur léchangisme (35). Jai montré comment, effet conjugué des constructions différenciées du genre et de la domination masculine, léchangisme est une forme de polygamie masculine où se sont bel et bien les hommes qui dirigent le sens et le flux des échanges de femmes. Léchangisme en soi est une pratique patriarcale qui rappelle lappropriation collective et individuelle des femmes.
«[Les femmes] : Elles sont déjà propriété. Et lorsque lon nous parle, à propos dici ou dailleurs, déchanges des femmes, on nous signifie cette réalité là, car ce qui «séchange» est déjà possédé ; les femmes sont déjà la propriété, antérieurement, de qui les échange» (36)
Bien sûr ce nest pas lanalyse des échangistes eux-mêmes ou elles-mêmes. Jentends toujours dans ma tête résonner cette phrase dun médecin accompagné de son épouse qui réfutait lidée même de domination masculine et qui après avoir entendu mon argumentation me dit «En définitive, ce sont des hommes normaux
». Pour accéder à lanalyse de la domination masculine, encore faut-il pouvoir «penser» LA différence non comme un quelconque phénomène naturel, mais bel et bien comme un effet politique (au sens plein du terme) lié à des rapports sociaux.
Que les hommes soient polygames nest nullement une révélation ; que certains (notamment les hommes qui fréquentent la planète échangiste en couple) vivent cette polygamie AVEC leur conjointe, quils rejettent la traditionnelle division entre les femmes/mère/épouse et les femmes/objets de désir est une nouveauté sociologique. Et lapparente extension de cette pratique ne peut que nous interroger. De la même manière, nous avons aussi rencontré certaines femmes, certes minoritaires, notamment les «femmes seules» qui décrivent aussi des formes de désirs polygames où elles décident de vivre des relations mutiples de manière simultanées ou successives. On peut toujours arguer que la symbolique diffusée par léchangisme, en particulier dans les représentations érotiques et pornographiques, correspond à une symbolique mâle, où lhomme est valorisé dans ses attributs machistes, violents, son pouvoir (économique, politique) et où la femme est réduite à ses attributs physiques : objet esthétique, bijoux dans le regard des hommes et des femmes tout ceci a été vérifié , on ne peut pourtant réduire lanalyse de léchangisme à une simple expression pornographique.
Sagit-il pour autant dune forme «libérée» de sexualité ? Une remise en cause ipso facto de la domination masculine ? Avons-nous à faire à une rupture des modèles patriarcaux ? Ou au contraire, en suivant, un raisonnement parallèle à François de Singly, sommes-nous en présence dun «habit neuf de la domination masculine ? (37) Et dans ce cas, ny-a- til pas exacerbation de cette domination?
Dans les derniers jours avant publication nous avons reçu un fax qui venait en écho de mes préoccupations. Le voilà :
Communiqué de lAFVT (38) du 24 septembre 1997, 15 heures.
LAFVT CONTRE LES PORNOCRATES
LAFVT dénonce la propagande de violences à lencontre des femmes
LAFVT et Sylvie CROMER, ancienne présidente de lAFVT, attaquent les Éditions Dallas, représentées par Gérard Menoud, devant le Tribunal de Grande Instance de Paris, pour représentation fautive, atteinte à la vie privée et à la dignité et demandent 700 000 F de dommages et intérêts.
Les faits : dans leur revue pornographique Club Jody, avril-mai 1996, les Éditions Dallas ont publié la photo de Sylvie CROMER, à lépoque de lAFVT (association féministe de lutte contre les violences sexistes et sexuelles) avec ses nom et prénom assortis du commentaire :Mais cest de la provoc de parler de harcèlement quand on est belle comme ça.
Dans ce même numéro, comme dans les précédents, les coordonnées de femmes et dassociations féministes et lesbiennes sont citées, leurs textes détournés afin de les assimiler à des clubs de rencontre à caractère pornographique;
LAFVT dénonce son utilisation dans le support dune industrie quelle semploie à combattre. En effet, le message essentiel de la pornographie (de pornos : prostituée, graphos : dessin ) est que toutes les femmes nexistent que pour lusage sexuel des hommes.
La pornographie fait lapologie et tente de normaliser des relations de domination et dinégalité de pouvoir, axés sur la dégradation et lhumiliation des êtres humains. La réalité présentée par la pornographie est que les femmes jouissent dêtre avilies, soumises, maltraitées et violées;
Ainsi par exemple, le revue Club Jody incite au viol : p.202, il est question dune femme qui adore baisage, enculage, gang band (viol collectif) et viol ; à la torture : p.49, les femmes sont présentées comme de véritables garages à bittes... supportant allègrement lintroduction dengins monstrueux ; aux violences sexuelles sur mineures (p.164) et à la prostitution (pp.81, 98).
Par la réduction des féministes et des lesbiennes à des objets pornographiques en les exhibant et les dénigrant, les pornographes démasquent leurs véritables objectifs : une propagande de violence à lencontre de femmes afin de maintenir un système de domination. Les féministes qui prônent lautonomie et la liberté sexuelles, qui dénoncent les violences sexistes et sexuelles sont alors naturellement leur première cible.
Ce procès, le premier intenté contre des pornocrates par des féministes depuis les années 1970, se déroulera le 1er octobre 1997 devant la première chambre civile, première section de TGI de Paris à 13 heures 30.
Contact : AFVT, BP 108, 75561 PARIS cedex 12
Tél. 01 45 84 24 24 - Fax 01 45 83 43 93
Ce texte vient utilement rappeler que nous ne sommes pas dans un débat sans enjeux. Certaines revues sont critiquées à juste titre comme productrices dimages et de messages qui assimilent toutes les femmes à des «salopes» dont lutilité est de satisfaire les désirs des hommes. Organisant et alimentant limaginaire de leurs lecteurs, ce sont des cautions (et parfois mêmes des appels) au viol des femmes.
A ce titre là, lintégration par certaines femmes rencontrées des discours sur la femme-objet, qui doit être toujours disponible, nest pas une avancée collective des femmes, mais une trace dun recul dans la marche vers légalité des sexes (et des genres). Pourrait-on alors assimiler léchangisme, et son aéropage de lingerie fine à une forme de backlash (39) qui soppose à lémancipation des femmes par lintégration par hommes et femmes des valeurs sexuelles sexistes ? On naurait peut-être pas tord, mais sans doute pas raison non plus.
Le dépassement des schèmes conjugaux traditionnels, la «négociation» entre hommes et femmes sur lentrée dans léchangisme, lintégration par hommes et femmes des limites et désirs des uns et des unes, la volonté daboutir à un érotisme conjugal qui satisfasse lhomme et la femme
marquent pour certains couples une volonté de dépasser les clivages traditionnels. Et si les femmes sont relativement unanimes pour dire quelles ne jouissent pas dans léchangisme, celles, nombreuses, qui disent que grâce à la fréquentation de la planète, elles sont devenues plus affirmatives, sûres delles
ne peut que nous interroger.
Dun côté des violences, des contraintes physiques, symboliques, esthétiques sur les femmes, y compris pour quelles acceptent le cadre «non-conformiste», de lautre un discours et certaines pratiques qui rappellent certaines utopies.
Jai été marqué de ce que disent certains jeunes couples. A peine trois à six mois de mariage et il/elle vont allégrement flirter avec ladultère conjoint. On pourra toujours objecter que les jeunes femmes peuvent faire valoir facilement leur capital esthétique. Que cette valorisation est un leurre car essentiellement construit dans le regard de lautre. Plusieurs années et quelques maternités plus tard, elles apprendront à leurs dépens que certains capitaux sérodent
Ne pourrions nous pas faire lhypothèse que le développement de léchangisme correspond tout à la fois à une volonté de couples, de certains hommes et de certaines femmes à dépasser les fonctionnements traditionnels, à essayer de vivre de nouveaux modèles conjugaux, dautres formes de concertation, de négociations, dautres figures sexuelles y compris des formes dhomosexualité
La famille se recompose sans cesse intégrant même maintenant le Contrat dUnion Social entre personne du même genre. Les couples sadaptent.
Certains veulent tout à la fois la sécurité affective (et sociale) de lunion et le maximum de plaisirs commun y compris dans la sexualité avec des tierces personnes. Que ce terme plaise ou non, nous sommes en présence dune Nième tentative utopique de dépasser les modèles précédents. Jessaierai dexpliquer plus loin en quoi lutopie plaquée sur léchangisme est un leurre.
Et à une récupération commerciale et patriarcale de cette utopie, et/ou un leurre visant à offrir un cadre à cette utopie sans rien modifier des rapports sociaux qui organisaient les couples traditionnels. Le commerce du sexe, concurrençant (et réorganisant) la prostitution traditionnelle, réussit à vendre limage et laccès des femmes qui essaient de vivre dautres modèles érotiques. Bien évidemment ce commerce en extension, sorte de macdonaldisation de lérotisme, attire une bonne part des clients, hommes dichotomiques traditionnels. Ces hommes sont attirés non seulement par la baisse des tarifs, mais aussi par la réactualisation des fantasmes masculins et sexistes selon lesquels toutes les femmes sont disponibles aux désirs des hommes.
En tous cas, cest lhypothèse à laquelle mont conduit mes travaux. Léchangisme se situe entre commerce du sexe et utopies.
Alors bien sûr, dautres questions se posent.
Léchangisme peut-il se libérer du joug de la pornographie et du sexisme ? Léchangisme peut-il être un lieu où non seulement les formes des rapports hommes/femmes sont renégociées, mais où aussi les revendications dautonomie symbolique et politique des femmes soient entendus ? Verra-t-on une culture des «nouveaux couples» intégrer des formes dérotisme qui correspondent aux désirs des hommes et ceux des femmes ? Bref quel avenir a ce type de pratique ?
Un-e sociologue nest jamais futurologue !
Nous lavons vu, et je le développe dans la postface, les récriminations et les critiques des femmes sur les hommes «qui ne pensent quà eux», «qui vont trop vite», sur les contraintes
sont nombreuses. Nous avons rencontré des commerçants qui commencent à penser la séparation entre la pornographie et les rencontres sexuelles, qui estiment que la population rentable pourrait être à lavenir, non pas le «cur de cible» (les hardeurs et hardeuses), mais les autres, les couples qui de temps en temps veulent soffrir des sexualités récréatives
Il est possible que voulant gagner en public et en respectabilité, nous voyons sétendre et se diversifier loffre commerciale. En ces temps de triomphe du néolibéralisme, dextensions de la marchandisation des corps
rien nest impossible.
Deux inconnues subsistent qui influeront lavenir de léchangisme
- les luttes des femmes et des hommes qui veulent vivre dautres rapports, sextraire du sexisme, de lhomophobie et de lérotisme de lhabitude.
- le sida. Comment seront vécus les premiers morts qui apparaissent ? Quelles seront les stratégies conjugales pour éviter les contaminations ?
Létude de léchangisme, ou plus exactement des relations hétérosexuelles multipartenaire, ne fait que commencer.
Lettre ouverte aux échangistes et à ceux et celles que cette pratique attire (40)
Au terme de ce voyage sur la «planète échangiste», cest à vous hommes, femmes ou couples qui fréquentez ces lieux, ou qui aimeriez fréquenter ces lieux, que jai envie de madresser. Par expérience, je sais que bien peu dentre vous auront eu le loisir (ou la force) de lire les quelques 800 pages du rapport de recherche qui composent ce résumé de quatre ans de vie avec vous. Pourtant, lethnologie nous a appris les mérites de ce que nous appelons «la restitution», à savoir comment les chercheur-e-s communiquent aux personnes, aux groupes sociaux ou aux peuples les résultats des recherches effectuées avec/sur elles.
Dans ce sens, cette lettre ouverte nest quun substitut incomplet, elle sera bien évidemment doublée darticles dans vos revues, de résumés du rapport, de rencontres communes
Avant cela, ou pour préparer cela, permettez-moi dessayer de faire le point.
Que les sociologues sont compliqué-e-s !
Je sais que beaucoup dentre vous trouvent nos descriptions et nos analyses superflues et/ou compliquées. Superflues dans la mesure où ici ont été décrites des scènes, des ambiances, reproduits des propos, qui vous sont si familiers quil peut sembler inutile de les présenter. L«alliance» avec des chercheur-e-s oblige ces dernier-e-s à essayer de comprendre, de traduire leurs idées en mots. Javoue que jen aurais été bien incapable sans aussi décrire, du moins mettre des mots, sur certaines situations vécues.
Alors pourquoi l «alliance» ? «Nous navons rien demandé à personne» penseront certain-e-s dentre vous.
Et ils/elles auront en partie raison. Nous avons négocié notre présence avec seulement quelques un-e-s dentre vous : les responsables de clubs, des revues (Swing et Loisirs 2000), les correspondant-e-s de Loisirs 2000, les dizaines de milliers de personnes rencontrées au Cap dAgde Naturiste, les quelques adhérent-e-s de lassociation Couples Contre le Sida que nous avons créée au cours de cette recherche avec Isabelle Million.
Je suis intimement persuadé que la présence de chercheur-e-s, de «recherche-action» [cest ainsi que nous qualifions ce que nous venons de faire] correspond à une forme de crise. Ici pour vous, la crise était double : dune part un manque total (excepté pour Paris) de prévention sida au début de notre action, et dautre part des questions sur le développement sans précédent de la planète échangiste. Quelques un-e-s dentre vous, et plus encore ceux et celles qui vous regardent, se pos(ai)ent des questions sur le sens. Quel sens cela prend ? Pourquoi ?
Alors en sociologues, en ethnologues, en géographes, nous avons utilisé nos «boîtes à outils» comme disait Michel Foucault, et nous avons essayé de comprendre.
Nous avons tout à la fois fréquenté vos lieux, lu vos revues, écouté et discuté avec vous.
Une soixantaine de personne a même eu droit à un entretien, enregistré, décrypté et analysé. Bref, pendant quatre années (de 1993 à 1997) nous avons, sinon vécu, du moins partagé beaucoup de temps avec vous.
Votre étonnement viendra sans doute dès que vous lirez nos tableaux (41), notamment celui qui montre que la planète échangiste est composée de 50% dhommes seuls, de 40% de couples, de 3,5% de femmes seules, de 2% à 3% de travestis, et de divers groupes dhommes ou de groupes mixtes.
Certain-e-s dentre vous, notamment les couples qui ne fréquentent QUE les clubs, le soir, lorsque ces lieux leur sont réservés, vont trouver nos analyses inadaptées à LEUR réalité de léchangisme.
Il est de même pour ceux et celles qui, devant nous, critiquent les «parties belges», entre deux couples, pour préférer les soirées trios ou le sexe sauvage, «crade»
. Cest ainsi dans bien des mondes. Chacun-e est persuadé-e que sa représentation du phénomène quil/elle vit, ici léchangisme, est la bonne, que les «autres» ne sont pas VRAIMENT échangistes.
La définition de léchangisme est floue, ou plus exactement ce qui est appelé «échangisme» recouvre des réalités très différentes, suivant les villes, les lieux, les jours de la semaine, les horaires, les supports (vidéos, photos, petites annonces, minitel
). Nous avons voulu décrire non pas lensemble des phénomènes, mais des situations contrastées : petites annonces et Cap dAgde Naturiste constituent dailleurs chacun une partie entière du rapport, mais aussi les clubs, les soirées trios, les minitel
Pour notre part, et pour ma part comme initiateur et responsable scientifique de cette étude et rédacteur du rapport, jai voulu être le plus exhaustif possible. Il suffit douvrir une revue pour savoir que la planète échangiste est plurielle. Vouloir se masquer ces réalités ne sert à rien.
Dautres difficultés de compréhension tiennent à nos analyses sociologiques. En scientifiques, nous sommes obligé-e-s daller au delà des apparences, de mettre en relation des événements qui pourtant apparaissent pour les gens comme des phénomènes disjoints. Pour ne prendre quun exemple, beaucoup nous expliquent que lutilisation commerciale d«hôtesses» déqualifie les clubs, et quon entre dans un autre registre : celui de la prostitution. Et les mêmes acceptent pourtant ces soirées où lentrée des femmes, ou des couples (dans certaines soirées trios à Lyon) sont gratuites
Alors que les «hommes seuls» (auxquels nous consacrons un sous-chapitre) paient de 400 à 1000F (suivant les lieux). Pourtant, dans les deux cas, il sagit de lutilisation commerciale (on peut dire lexploitation) du capital esthétique et sexuel des femmes. En cela, mais aussi parce que la pratique de léchangisme coûte cher, très cher, nous sommes dans ce quil faut bien appelé un segment du commerce du sexe.
Quavons-découvert ?
Plusieurs constats ne vous étonneront pas. Léchangisme est une pratique inégalement répartie : plus présente dans la région parisienne, le couloir rhodanien (laxe Lyon, Marseille), le Sud de la France (Sud Est et Sud Ouest). Mais vous êtes souvent prêt-e-s à parcourir des centaines de kilomètres pour satisfaire vos désirs. En ce sens léchangisme se moque des limites administratives : cest un espace circulatoire.
De même, le fait que le public échangiste soit très divers nest pas en soi une révélation. On devrait dailleurs parler de publics au pluriel. En fonction des lieux, des horaires, des zones géographiques, des saisons, se superposent différents publics qui, chacun à leur tour, et parfois ensemble, utilisent lieux et établissements dans leurs quêtes érotiques.
De la même manière, quoique la systématisation des propos, lexposé de leur contenu, apportent une meilleure compréhension des routines qui organisent lentrée dans léchangisme, peu dentre-vous sétonneront que les pratiques non-conformistes soient la plupart du temps proposées par les hommes à leur compagne ou amies. Cette forme de polygamie est dabord un fantasme masculin que les hommes essaient de négocier avec les femmes de leur entourage. Et de nombreuses femmes accèdent et/ou cèdent aux demandes maritales : par devoir conjugal, pour rester ensemble, pour faire plaisir
. mais aussi pour «vivre ensemble» ces autres désirs. Et certaines naffichent quelques années après, aucun regret. Elles nous ont expliqué les satisfactions rencontrées que lon peut qualifier de bénéfices secondaires (sexuels ou non).
Là où vous serez plus étonné-e-s cest lorsque vous découvrirez que la plupart des femmes disent ne pas jouir dans les rencontres éphémères. Vous découvrirez aussi comment les récriminations de quelques compagnes sur les agressions, les violences, sont largement partagées par la plupart des femmes et minorées par les hommes. Derrière le cadre idyllique que dressent certains hommes pour convaincre leur amie, se cache aussi un cadre souvent très oppressif pour les femmes. Lensemble des personnes, hommes et femmes, qui ont collaboré à cette étude en ont été étonné-e-s.
Mais quelles quen soient les analyses, lampleur du développement en France de ces pratiques nous a aussi surpris et je ne pense pas que lon puisse réduire léchangisme à ce seul cadre oppressif. Je vous laisse découvrir comment beaucoup de personnes y cherchent, aussi, du lien social, une affirmation dun «moi sexuel» du couple qui dépasse le cadre traditionnel.
Comme je lindique en conclusion, pour nous, léchangisme se situe entre commerce du sexe et utopies.
Limmersion en terrain échangiste
Jaimerais aussi et surtout revenir ce que nous qualifions de «méthode» et qui, pour vous, signifie : vie sur la planète, jeux, rencontres
mais aussi, malheureusement parfois, contraintes, obligations de (se) dissimuler.
La fréquentation à haute dose de votre univers est troublante ; cest sans doute dailleurs ce qui en explique pour partie son succès actuel. Pour ma part cette étude ma perturbé, interpellé, assailli de questions. Celles-ci se sont dailleurs étendues à mes proches, mes très proches, les personnes que jaime avec qui je partage une partie de ma vie quotidienne. «Apprendre en allant voir les Autres» enseigne-t-on sur les bancs de la Faculté. Et cest un fait que toute expérience dethnologue est déstabilisante.
Homme et chercheur
Cest en tant quhomme et chercheur que jai été le plus surpris. Permettez-moi de développer un peu cette idée.
Jappartiens à ces quelques hommes qui, depuis, une vingtaine dannées ont essayé de «changer la vie», et notamment les rapports avec les femmes. Suite aux remises en cause féministes, je suis persuadé quil faut maintenant avancer vers un nouveau contrat hommes/femmes, nouer des liens qui excluent la violence et qui essaient de définir des collaborations positives où des individus (hommes ou femmes) puissent réapprendre à vivre ensemble. Ces dernières années nous avons vu des femmes passer par différents stades successifs dans leur contestation du pouvoir mâle : la colère face à des actes inacceptables et des phases danalyse, de déconstruction, de la domination masculine. Il sest agit pour elles, et pour les quelques hommes qui étaient en accord avec elles, dessayer de comprendre les effets oppressifs du système patriarcal et viriarcal. Dans ces analyses, en vrac, la famille, le couple, limposition de fidélité aux femmes (et pas aux hommes), la normativité de lhétérosexualité ont été critiqué-e-s.
Quand jai découvert léchangisme, javais en tête les textes de Wilhem Reich, les images des expériences communautaires, les souvenirs dessais de sexualité qui tentent de dépasser le «deux» et lunion conjugale enfermante et je le crois stérilisante..
Bien sûr, très vite, dans les clubs et les saunas, on voit aussi les images pornographiques, les découpages de corps dans les journaux de petites annonces. La pornographie, telle quelle est pratiquée ici ma toujours semblé être une pauvre mise en scène de la domination des femmes, voire parfois aussi des appels au viol, sous prétexte que «toutes les femmes aiment ça
». Je vous laisse lire mon ouvrage sur les violeurs qui montre comment certains de ces hommes utilisent cet argument pour justifier et légitimer ces formes doppressions criminelles. Vous laurez compris, la porno ne mattire pas. Je pense même quelle agit comme un réducteur de plaisirs (pour les femmes et pour les hommes) nous imprimant mentalement des formes stéréotypées de sexualités.
Soucieux de dépasser les apparences, daller chercher la substantifique moelle de léchangisme, et dans un esprit résolument positif, jai donc essayé de dépasser cette première répulsion. Et pour rester au plus près des interviews, jai résisté à la tentation de conclure (trop) hâtivement. Sans doute aussi, que jétais sous le charme de lillusion échangiste comme forme possible de libération.
Ma question centrale était de savoir si dans les pratiques échangistes, ne se trouvaient pas des germes dun nouveau type de relations, plus progressistes, entre hommes et femmes. Question que je retrouvais dailleurs quand je discutais avec certains couples.
Vous êtes nombreux et nombreuses à afficher le sentiment dappartenir à une élite libérée des pudibonderies et des questions qui agitent beaucoup de gens sur la fidélité. Et ce nest pas un hasard si «libertin-e», «libertinage» ont des racines communes avec «Liberté», «libertaires»
Et, pour moi à lépoque, lattraction produite par léchangisme (attraction visible par la multiplication des articles de presse, visible aussi dans les regards de certaines personnes à qui je parlais de notre «terrain de recherche») était peut-être le signe que là, sur cette planète, se jouait quelque chose où le social essayait de dépasser des contradictions antérieures. Face à la montée du divorce, des difficultés à «gérer» les infidélités conjugales, vous étiez peut-être en train de trouver des formes innovantes.
Ceci est facilité comme homme.
Nous navons jamais cherché, je nai jamais cherché, à nous faire passer pour des échangistes. Nos modes de vie, nos choix personnels sont différents. Mais
Pour un homme, la fréquentation de la planète échangiste laisse limpression, impression construite de toutes pièces par lidéologie dite libertine, quil peut disposer à volonté des femmes présentes sur la planète. Quant aux femmes du moins celles qui arrivent à dépasser les premiers dégoûts produits par les images pornographiques, linsistance de certains hommes, etc. elle peuvent rêver quelles sont désirables pour elles-mêmes, quelles vont entretenir des relations nouvelles. En tous cas, cest ce que disent certaines dentre-elles.
Et au cours de ces quatre années, nous avons rencontré beaucoup de couples, jeunes ou moins jeunes, qui essaient dutiliser léchangisme dans une perspective novatrice. Cest en cela que je parle dutopies dans ma conclusion.
Quatre ans après, le bilan, mon bilan, est plus «mitigé» (pour rester dans une formulation optimiste).
Léchangisme est une création commerciale où la violence symbolique et parfois physique contre les femmes est indissociablement liée aux type de pratiques et à son cadre. Quand bien même un couple essayerait de vivre «autre chose» sur la planète, il est immédiatement confronté à la place réservée aux femmes qui se doivent dêtre souriantes et disponibles aux hommes présents. Nous sommes en présence dune mise à disposition collective des femmes par les hommes. Autrement dit, nous sommes loin de lutopie
Et dans les faits, les couples qui viennent chercher des relations alternatives sen retournent bien vite ailleurs.
On peut aimer la sexualité sous toutes ses formes, même les plus inhabituelles, sans vouloir pour autant supporter lensemble des contraintes mises en scène sur la planète. Ce discours critique nest malheureusement pas le fait dune personne isolée, il est général.
Non seulement il a été développé par lensemble de mes collaboratrices, mais il est aussi développé par de nombreuses femmes qui fréquentent la planète. Bien sûr, au début, dans lémerveillement et la fascination que peuvent provoquer ce monde étrange, beaucoup de discours féminins semblent marquer un enthousiasme. Volontairement positif, jen ai reproduit de nombreux extraits. Mais le temps aidant, la désillusion grandit. Beaucoup dhommes ont ainsi été obligé de «saccoupler» avec une autre femme que leur compagne légitime pour continuer à fréquenter la planète échangiste.
Lutopie dune société libre, équitable, égalitaire
(ce pour quoi je me bats depuis longtemps) ne traverse pas léchangisme. Tel que nous lavons aperçu léchangisme est la réification des formes ancestrales doppression des femmes et daliénation des hommes. Pire, le «non-conformisme» permet de mettre sur le marché commercial des corps de femmes qui nauraient jamais été accessibles comme prostituées.
Laliénation des hommes
Cest un de mes grands «dada». Je suis intimement persuadé que loppression des femmes ouvre une aliénation chez les hommes. Je suis opposé à loppression des femmes par éthique, par valeur humaniste ; mais aussi de manière très égoïste, par souci hédoniste de dépasser les «prisons du genre» comme disent Hurtig et Pichevin42
Que se passe t-il pour les hommes dans léchangisme ?
Il y a dabord les hommes seuls. Eux, se placent dans une telle situation quils sont obligés de dissocier leurs images érotiques de leurs vie quotidienne réelle. Leur imaginaire social et érotico-social est dichotomique. Leur excitation nest pas dans le corps à corps avec leur(s) proche(s), mais dans lutilisation dimages exogènes, souvent produites par la pornographie.
Que se passe t-il pour les hommes dans léchangisme ?
Il y dabord les hommes seuls. Eux, se placent dans une telle situation quils sont obligés de dissocier leurs images érotiques de leurs vie quotidienne réelle. Leur imaginaire social et érotico-social est dichotomique. Leur excitation nest pas dans le corps à corps avec leur(s) proche(s), mais dans lutilisation dimages exogènes, souvent produites par la pornographie.
Faire lamour avec sa femme et penser à une femme de papier glacé ou à une image vidéo nest pas le plus court chemin pour vivre sa sexualité de manière confortable. Le rapport de recherche évoque dailleurs de nombreux cas où les hommes deviennent «accrocs» à ces images et à la pornographie.
Eux, ne peuvent même plus entretenir des corps à corps non tarifés. Parce que ces images sont, dune manière ou dune autre, toujours payantes et payées. Les hommes seuls sont des figures de «clients».
Mais bien évidemment, quand on questionne lutopie, on laisse en général de côté ces hommes. Ils représentent 50% des effectifs sur la planète, mais comme personne na pour linstant tenu de comptage précis, les hommes seuls seffacent au profit de discours sur la liberté, le libre choix
Et bien parlons-en de cette liberté, de ces choix.
Peut-on fréquenter la planète échangiste en sextrayant des images pornographiques ? Cest une question que je me suis posée. Simple, direz vous il suffit de ne pas regarder les écrans vidéos. Et bien, la réalité dépasse cette évidence. Toutes les photos (ou quasi) qui accompagnent les petites annonces, les tenues des femmes dans les lieux fermés, les défilés au Cap dAgde sont sans cesse des rappels incessants à limaginaire pornographique qui contraint les hommes à découper les corps des femmes en bouts érotisables. Prendre du plaisir dans les clubs, rencontrer dautres personnes oblige les hommes, quels quils soient, à entrer de près ou de loin dans les schémas pornographiques.
Mais ce nest pas tout. Lérotisme échangiste du «toujours plus» et «toujours nouveau» impose un modèle qui dissocie sentimentalité et sexualité et qui, en dernière analyse, soppose à des constructions érotiques communes. Ou pour le dire autrement, la consommation récréative, vécue sur la planète échangiste, loin de contribuer à créer du lien social (ce que recherchent de nombreuses personnes) isole les individus les un-e-s par rapport aux autres.
Entre lérotisme construit pour les hommes et celui construit pour les femmes que nous avons décrit à partir les travaux dAlbéroni, je ne sais pas si jai envie de choisir. Ils représentent deux formes pensables de sexualité parmi dautres qui restent peut-être à imaginer. Mais léchangisme, au lieu douvrir des choix, à tendance à les restreindre dans une modélisation qui cantonne hommes et femmes à adopter les figures de la pornographie. Pour moi, cest une critique majeure.
Il reste à penser, ensemble, entre hommes et femmes, ce que pourrait être la liberté sexuelle
Cela passe aussi par la critique des leurres que créent le commerce du sexe, notamment dans léchangisme.
Notes
(1) Les back-rooms sont des pièces sombres situées dans les bars, les saunas et autres lieux semi-publics, où les hommes, entre-eux (les femmes y sont interdites) se livrent à des jeux sexuels à deux ou à plusieurs, y compris avec des pénétrations multiples et variées.
(2) Welzer-Lang Daniel, Dutey Pierre Jean, Rites de rencontres des gais au temps du sida, sociologie des établissements gais, CREA, Université Lyon 2, Agence Française de Lutte contre le Sida (AFLS), 1994.
- Fiche technique de létude française :
Cette recherche est, bien évidemment, le fruit dun travail dEquipe. Elle a été réalisée grâce à laide dIsabelle Million, chargée détude à lassociation Les Traboules (Lyon/Toulouse), qui ma rejoint assez vite. Dautres collaborateurs et collaboratrices de terrain nous ont aidé : Annie Barquero, Jean-Marc Beylot, Valérie Bourdin, Isabelle Bousquet, Thierry Campanati, Dominique Cerbai, Valérie Chemarin, Natacha Chetcuti, Sandrine Durand, Philippe Grosjean, Béatrice Karotki, Patrick Ladent, Jean Lahoussine, Rosa Mallimo, Peggy Morater, Jean-Luc Raby, Laurent Raigneau, Valentina Rettore, Nathalie Ramond, Nathalie Serein, Nicolas Soleres, Sylvie Tomolillo, Fabienne Vidal. Lanalyse des entretiens a été réalisé par Sylvie Tomolillo. Létude lexicographique et qualitative des petites annonces à été conduite par Jacques Laris (analyse de Swing n° 24) assisté de Céline Peyraud, Yura Petrova (logiciel Lexico), Claire Parichon (lettres de réponses). Ont également collaborés à la synthèse du Cap dAgde 1996 : Jean Marc Beylot, Valérie Bourdin, Rosa Mallimo. La collaboration médicale a été assuré par le Dr Christine Fernandez, lassistance à la réalisation des rapports par Nathalie Gomez, Viviane Liberatore, et le secrétariat technique par Brigitte Dumoulin, Marie-Anne Corbin, Marylin Delphin et Karima Hassaine.
(3) Welzer-Lang Daniel, Dutey Pierre, Pelege de Bourges Patrick, Orientations, catégories et homosexualités : questions sur le sens, in Pollak M., Mendes-Leite R., Van Dem Borghe J. : Homosexualité et Sida, Cahiers Gai Kitsch Camp, 1991, pp. 52-59.
(4) Le rapport explique comment ces premières informations ont été quelque peu relativisées par la suite y compris pour 1993.
* Successivement nous avons obtenu des fonds de l"A.F.L.S. (Agence Française de Lutte contre le Sida) ; la DGS (Direction Générale de la Santé/Division Sida) ; l'ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) et le programme communautaire de prévention du sida et de certaines autres maladies transmissibles de la Communauté Européenne (DG V) . Un grand merci à Annie Roucolle, Christine Ortsmans, Michèle Arnaudies, Bernard Le Goff , Jader Cane qui toutes, tous, tour à tour, ont accepté de soutenir notre recherche-action.
(5) Martin Claude, Les Recherches Actions - sociales, Miroir aux alouettes ou stratégies de qualification, Mire, Paris, La Documentation française, ns.
(6) Valensin G, Pratique des amours de groupe, Paris, La table ronde, 1973.
Bien évidemment, y répondre veut dire enquêter, et aller voir sur le terrain.
(7) Lebart L., Salem A., Statistique textuelle , Paris, Dunod, 1994.
(8) On pardonnera jespère quun universitaire utilise des termes vernaculaires qui appartiennent à un référentiel vulgaire, éminemment sexiste, plus masculin que féminin, et parfois aussi pornographique. Seul le désir de transmettre au plus près la parole des personnes concernées nous a fait opter pour un tel langage qui est, et oui !, bien loin des manuels scolaires.
(9) Alberoni Francesco, Le Choc amoureux , Paris, Ramsay, 1981 (1ère ed. 1979).
Alberoni Francesco, LAmitié , Paris, Pocket, 1985 (1ère ed. 1984).
Alberoni Francesco, LErotisme , Paris, Ramsay, 1987 (1ère ed. 1986).
(10) Mendès-Leite Rommel, Bisexualité, le dernier tabou, Paris, Calman Levy, 1996 ; Hennig Jean-Luc, Bi de la bisexualité, Paris, Gallimard, 1986.
(11) Javoue avoir eu quelques difficultés à classer certaines violences de symboliques. Témoin, cette femme, qui arrive avec son mari dans un hôtel échangiste. Il/elle saluent tout le monde, et le mari sadressant à sa compagne, dune voix assurée et forte pour que tout le monde entende dit : «Chérie, Jespère que tu seras moins coincée que lannée dernière».
(12) Guillaumin Colette, Pratiques de pouvoir et idée de nature : 1 : Lappropriation des femmes; 2 : le discours de la nature in Questions féministes n°2 et 3, février et mai 1978, pp. 3.30 ; 5.30
(13) Alberoni Francesco, LErotisme, Ramsay, 1987, p. 94.
(14) Nous traitons de la question des liens entre non-conformisme et pédophilie dans le rapport de recherche. Que lon sache simplement que ces fantasmes, manifestement présents dans quelques revues naturistes qui étaient diffusées librement en kiosques, ont été peu rencontrés. Je serais tenté de dire que la pédophilie réelle semble limitée sur la planète échangiste. Mais, les affaires récentes, le secret sur ces questions et plus encore leur réalisation incitent bien évidemment à la prudence.
(15) Desjours C. (dir), Plaisirs et souffrance dans le travail, Paris, AOCIP, 1988.
(16) Tabet Paola, Du don au tarif, Les temps modernes , n°490, Mai 1987.
(17) Le rapport Spira dit que 3,3% des hommes (tous groupes dâges dhommes majeurs confondus) ont eu recours à la prostitution au cours des cinq dernières années. On peut légitiment penser une sous-évaluation, mais les études ethnographiques, notamment les miennes, confirment cette tendance. Au cours du létude Simon (1972) un tiers des hommes expliquaient le recours à la sexualité tarifée.
Spira Alfred, Bajos Nathalie et alii Les comportements sexuels en France, Paris, La documentation française, 1993, p.141.
18Le rapport Spira estime quen moyenne 6,5 % des hommes ont eu leur premier rapport sexuel avec une prostituée. Importante il y a quelques temps, linitiation masculine par la prostitution a quasi disparue aujourdhui. Ibidem, p. 123.
(19) Il sagit de deux bus de santé communautaire en milieu prostitutionnel. Lors de nos repérages des différents clubs de France, relativement souvent ce sont des prostituées contactées par ami-e-s interposé-e-s qui nous ont donné nos premières informations sur les clubs non-conformistes.
(20) Ce quon observe heureusement dans bien dautres sphères du social, y compris souvent, avec des formes moins oppressives.
(21) Ce que nous avions déjà aperçu dans la prostitution où nous parlions des femmes comme mémoire sanitaire.
(22) Dautres revues qui sadressent aux couples ont refusé purement et simplement de «parler de la mort» pour reprendre lexpression dun directeur de publication. Le même, deux années après, ma demandé de signer des papiers dans son journal. Il reconnaissait quil narrivait pas à joindre les couples. Sans commentaire.
Dans un premier temps, nous avons surtout travaillé avec les revues lues et utilisées par les couples que nous avons rencontrés. Bien sûr, léchangisme devenant un marché porteur, dautres revues existent et voient régulièrement le jour. Certaines ont dailleurs commencé à collaborer avec Couples Contre le Sida.
(23) Jai écrit ces notes durant lété 95. Depuis certaines configurations commerçiales ont changé.
(24) Depuis le début du mois on nous a prévenu : «Quand les italiens sont là
Cest 100 fois plus hard
». Quelques jours plus tard, un autre groupe ditalien-ne-s fera des exhibitions S-M sur la plage : «Cétait vraiment du grand spectacle : des fouets, des cordes, des chaînes
Cela fait des frissons partout» [J.L. 44 ans, copropriétaire à Héliopolis] ; «Les italiens ont fait des exhibes sur une terrasse, en plein public, devant le Cléopâtre. Quand même, devant les familles, ils exagèrent
Ils sont trop
Personne nest intervenu, pourtant cela a duré plus dune heure
Même la police na rien dit». [Myriam, 30 ans, commerçante]. «Cest eux les extrémistes
Eux, faut vraiment faire quelque chose
» [L. 44 ans, commerçant].
(25) Depuis 1995, et au vu de lambiguité de cette expression vernaculaire, elle nest plus utilisée par lensemble de léquipe.
(26) Une boîte qui accueille près de 1500 personnes en haute saison. LExquis est surtout réputé pour son petit bois, espace extérieur clos, sans lumière, où hommes et femmes se rencontrent, de toutes sortes de manières, dans le noir. LExquis, où se situe aussi un club privé (loi 1901) dans lequel les gens peuvent faire lamour à deux ou à plus, annonce près de 40 à 50 000 client-e-s par été. La très grande majorité dentre eux/elles vient du quartier naturiste.
(27) Quant aux policiers en motos qui devaient faire la chasse aux couples dans les dunes, ils se sont embourbés dès le 2 Juillet sous les quolibets des 30 à 40 voyeurs qui sont en permanence dans les dunes. Plus de nouvelles non plus de la police à cheval. De toute manière, les effets dissuasifs que devaient avoir la présence policière sont à interroger. Beaucoup de couples softs ont abandonné la plage coquine ou les dunes par peur dune action policière, le message municipal (arrêté de décembre 1994) a été entendu. Par contre, la présence policière, et la possibilité daffrontements directs avec les échangistes a galvanisé dautres personnes, notamment des hardeurs et des hardeuses de lEst de la France et dAllemagne. Beaucoup nous ont rappelé lépisode où 300 échangistes ont viré de la plage un commissaire de police à coup de manches de parasols, quitte pour certains racistes (un discours assez présent ici) à rajouter : «Cétait une honte de voir la police nationale française se faire ridiculiser devant les étrangers». Dautres racontent ce récit mythique, mille fois reconstruit et à peine transformé, dun cercle avec trois à quatre cent personnes, et au milieu, attendant de pied ferme lintervention policière, deux couples qui jouent à la belote, ou à la pétanque
dépendant des versions.
(28) Par distinction, et malgré une chaleur étouffante (le vent ne pénètre pas dans les cuvettes que forment les dunes), nous avions pris lhabitude de nous habiller lors de nos présences dans les dunes. En dehors des exhibitions massives, les dunes se répartissent entre la population couples [la journée] et les homosexuels masculins qui la journée, mais aussi la nuit, sen servent de lieux de drague. Laprès-midi, lors de nos diffusions, une cinquantaine dhommes seuls, et quelques couples, tournent et retournent à travers les petits chemins. Les codes du voyeurisme sont assez formels pour ne pas risquer dincidents qui feraient fuir les exhibitionnistes. Ceci na pas empêché quen début de séjour, nous nous trouvions nez à nez [ou plus exactement corps à corps] avec certains de nos suiveurs.
(29) Parmi ces singles, des hommes qui viennent seuls au quartier naturiste, mais aussi des hommes qui déposent femmes et enfants sur la plage famille, et des hommes en couples qui se déplacent debout sur la plage pendant que leur conjointe reste sous le parasol.
(30) De lui-même, à la fin de Juillet, il nous demandera des brochures pour diffuser à ses ami-e-s.
(31) Nous venions denregistrer leur interview laprès-midi même.
(32) La digue est un lieu de drague diurne, situé au milieu du quartier naturiste. Malgré la présence policière (3 à 4 hommes de la police municipale qui tour à tour se placent à lentrée ou à lextrémité de la digue), certains couples sy rencontrent, discutent, et vont ensuite concrétiser ailleurs. Dautres couples y rencontrent des hommes seuls et par le même dispositif séloignent ensemble. Certains soirs nous avons compté jusquà 40 et 50 hommes seuls et une dizaine de couples. La drague seffectue entre 21 et 2 heures du matin avec une présence plus importante de 22 à 24 heures.
(34) A la première rencontre il lui a dit : Oh, toi tes belle comme une poupée...Il na jamais compris en quoi cette phrase avait pu être désagréable pour ma collègue.
(35) A ce titre là, il nest pas inutile aussi de se rappeler que le rapport de cette étude a été écrit par un homme. Certaines de mes analyses sont nuancées, voir contestées par des femmes qui ont participé de près ou de loin à cette recherche. Ainsi certaines collaboratrices, choquées par les violences perçues et subies ont beaucoup de mal à penser le phénomène échangisme comme contradictoire. Pour elles, il ne sagit que dune expression de pouvoir mâle sur le corps des femmes.
(36) Guillaumin Colette, Sexe, race et Pratique du pouvoir, Lidée de Nature, Paris, Côté Femmes, 1992, p.14
(37) De Singly François, «Les habits neufs de la domination masculine» in Esprit, Novembre 1993, pp 54-64.
(38) Association contre les Violences Faites aux Femmes au Travail
(39) Selon lexpression américaine. Faludi Susan, Backlash, La guerre froide contre les femmes, Paris, Des femmes, 1993.
(40) Le texte qui suit doit beaucoup aux discussions que jai eu tout au long de cette étude avec mon amie de cur
(41) Les tableaux dont il est question sont tirés de lanalyse qualitative (analyse de contenu et analyse sémio-linguistique) des petites annonces. Bien sûr, les populations diffèrent selon les formes de fréquentation de la planète. Mais notre ethnographie des lieux ouverts (lieux de drague) et fermés (clubs, saunas
) ne laisse pas apparaître de différence significative.
(42) Hurtig M.C. , Pichevin M.F., La différence des Sexes, Paris, ed. Tierce, 1986.