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Entre commerce du sexe et utopie
L'échangisme

Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme de Toulouse (19-20 et 21 mars 1998)





L’échangisme en France, en Italie et en Espagne,
bilan et analyses


La situation française : rapide bilan de quatres années de recherche

Daniel Welzer-Lang


Rappelons l’historique de cette étude. A la demande des responsables de l’ex-AFLS (Agence Française de Lutte contre le Sida), nous nous sommes intéressé-e-s aux pratiques en cours dans les “back-rooms (1)” gais. Comment asseoir la prévention dans des lieux où les codes de séduction, de rencontres et les pratiques sociales semblent échapper à toute logique sécuritaire ? Telle semblait être la question posée (2). L’ethnographie des lieux de drague gay est passionnante, mais compliquée. Comment traduire des comportements qui, mis en mots, traduits dans d’autres espaces, risquent d’accroître une stigmatisation déjà renforcée par l’arrivée du sida. De plus, sociologues et ethnologues de l’équipe étions d’accord : l’objet sociologique qui se cache derrière ces “lieux publics de sexualité en direct” est à construire.

Enfin, une question a très vite hanté les chercheurs : n’y a-t-il que dans la communauté gaie que l’on trouve ces pratiques ? Ou sont-elles simplement plus visibles dans une population qui, c’est une hypothèse que nous avons déjà formulée (3), représente la — ou une — modernité d’un modèle polygame masculin ?
C’est par hasard, alors que nous évoquions cette question auprès de collègues, que nous avons appris l’existence de ces “back-rooms hétéros” que sont les clubs dits échangistes. Curieux et curieuses, comme peuvent l’être des chercheur-e-s sur la sexualité, nous sommes allé-e-s voir. Et voir est bien le terme le plus adapté ici. L’étonnement fut total ! Il y a un certain nombre de débats sur les stratégies de réduction du risque dans les back-rooms gais : qu’en est-il de la fellation sans éjaculation intra-buccale ? Que dire du léchage de l’anus ? Ce sont des questions importantes. Les différents pays européens ont d’ailleurs des appellations diverses pour expliquer les méthodes de prévention («sexe sans risque», «sexe à moindre risque», «sexe sécuritaire», «sexe plus sûr»). Mais les questionnements induits par ce que nous avons pu observer dans les clubs échangistes visités dans la région lyonnaise (dans un premier temps) ont été d’un autre ordre. Lors de nos premières visites, outre les difficultés d’accès (voir plus loin), nous n’avons vu aucune protection, aucun préservatif, aucun carré de latex.

Ni pour les fellations, même quand elles étaient effectuées à la chaîne — quand une femme suce successivement plusieurs verges —, ni pour les cunnilingus, ni même pour les pénétrations vaginales (4). Et c’est ainsi qu’un groupe d’hommes et de femmes pouvait sous nos yeux reproduire les termes d’une orgie avec échanges de partenaires tous azimuts sans avoir une quelconque peur du VIH.

Grâce à la mobilisation de fonds publics, à l’écoute bienveillante des responsables de santé publique et des militant-e-s de la lutte contre le sida, nous avons pu réaliser une étude ethnographique sur quatre années sur ce que j’ai appelé «La planète échangiste». Cette recherche s’est fixée un double objectif : comprendre et aider à mobiliser. C’est ainsi qu’alimenté par nos travaux a pu se créer Couples Contre le Sida : organisme de lutte contre le sida en milieu échangiste.

Nous avons pu réaliser cette étude ethnographique sur quatre années grâce à la mobilisation de fonds publics, à l'écoute bienveillante des responsables de santé publique et des militant-e-s de la lutte contre le sida. Cette recherche a été complétée grâce à des fonds de la Communauté Européenne de prévention sida*.

Le cadre de cette étude
Comme l’explique Martin (5), les Recherches-Action sont un cadre théorique “flou”. Ici, sur l’échangisme, nous émettons l’hypothèse (déjà utilisée dans nos travaux sur la prostitution et sur les abus dits sexuels en prison) que celles-ci s’inscrivent généralement dans une crise où les chercheur-e-s sont convoqué-e-s pour (re)créer un consensus lié à un intérêt qui se présente comme général, ici la prévention sida dans une problématique de santé publique. Et c’est bel et bien grâce au VIH que de telles études ont pu voir le jour, du moins obtenir des financements sur un moyen terme. A ma connaissance, seul le Dr Valensin en 1973 (6) , et à la manière d’un entomologiste prosélyte, s’était lancé, sans subside et sans quête de légitimité scientifique, dans une étude de ce phénomène.
Pour notre part, centré-e-s sur une problématique proféministe, analysant les rapports sociaux de sexe et leurs changements, nous fûmes étonné-e-s de l’évolution flagrante des pratiques dites échangistes. Deux exemples : au début de notre étude (1993) dans la région lyonnaise 9 lieux échangistes (clubs, saunas, lieux de drague…) existaient. Ils sont aujourd’hui plus d’une vingtaine. La principale revue échangiste publiait mensuellement alors 800 annonces gratuites, elle en héberge aujourd’hui plus de 2500. De plus, autant de prime abord on peut se représenter aisément pourquoi, après 20 années de vie conjugale, certains couples essaient de “rénover” et d’innover dans la gestion de leur érotisme, autant il est plus surprenant de voir arriver sur la planète de jeunes couples, dont certains ont à peine trois mois de mariage.
Bien sûr, très vite, nous nous sommes rendu-e-s compte que le terme «échangisme» est utilisé dans son sens commun et générique. En réalité, c’est le terme bannière, le mot valise, derrière lequel se cache autant l’échange des conjointes, que des pratiques “triolistes” d’hommes seuls rêvant, derrière un journal de petites annonces ou sur le seuil d’un club «ouvert à tous et à toutes», à des rencontres sexuelles moins onéreuses que celles proposées dans la prostitution classique.

Bref, comme le titre du rapport le suggère, l’échangisme va des frontières (chevauchées) du travail sexuel aux rêves conjugaux d’une sexualité “autre” et libertine. Une fois facilement prouvé que l’échangisme se fait sous contrôle et domination masculine, une des questions qui se pose est le sens de cette polygamie masculine. Notamment comment s’inscrit-elle dans l’évolution des rapports hommes/femmes ?
La sociologie française est pauvre en débats méthodologiques sur l’étude des lieux de consommation sexuelle. Nous avons donc innové et créé, au fur et à mesure des besoins empiriques, des outils permettant d’articuler proximité, implication et distance. Si le statut (possible dans ces lieux) de voyeur et voyeuse a été facilement adopté, cela ne réduit pour autant à zéro la “pollution” provoquée sur les chercheur-e-s et chargé-e-s d’étude. Le milieu est anxiogène et les agressions sexistes font peser sur les chercheures une pression permanente.
Notre travail s’appuie sur quatre années d’ethnographie qui, de la région Rhône-Alpes s’est ensuite appliquée à toute la France. Nous avons réalisé 51 entretiens, représentant plus de 1100 pages, traités selon les méthodes classiques d’analyse de discours.

Les petites annonces
Au cœur de cette longue étude qualitative et ethnographique cette partie s’est voulue, à dessein, plus quantitative. Face au secret des pratiques que la morale réprouve, nous avons voulu explorer un des segments de la planète que sont les petites annonces. Nous avons donc soumis deux numéros du magazine Swing à une étude semio-lexicographique réalisée avec le logiciel Lexico (A. Salem) (7) pour l’un, et une étude empirique de 1000 annonces pour l’autre. De plus nous avons étudié un corps de 230 lettres de réponses à des P.A. fournies par un de nos informateurs.
Les chiffres des deux études quantitatives se ressemblent, ils donnent un aperçu de la population échangiste qui utilise ce média. Ils semblent correspondre à nos observations sur les autres segments de la planète. Non, l’échangisme n’est pas l’affaire exclusive des couples.

(1) Groupe d’hommes et de femmes sans précision de liens érotiques ou conjugaux
(2) Couple H-F se présentant sans lien conjugal ou érotique
(3) Ce chiffre passe à 27 si on intègre les travestis occasionnels
Types de petites annonces
(Swing n° 38)
Nombre de petites annonces Pourcentage
Couple 388 38. 8 %
Homme seul 512 51. 2 %
Femme seule 35 3. 5%
Homme travesti 19 (3) 1. 9 %
Duos ou groupe h 7 0. 7 %
Duos ou groupe f 1 0. 1 %
Groupes mixtes (1) 16 1. 6 %
Duos mixtes(2) 22 2. 2%
Total 1000 100%


L’échangisme est une pratique à forte mobilité géographique : on peut parler d’espace circulatoire où les hommes (cf. l’étude des lettres de réponses et les interviews) contrôlent le flux d’échange des femmes. La carte suivante permet de dresser un premier panorama géographique de cette pratique.
Elle est imparfaite, mais elle a au moins le mérite de dresser un état des lieux des densités de population

Cette carte et l’ensemble de nos données montrent une forte densité : 1/ dans l’axe Rhône Alpes-Paris ; 2/ dans la région parisienne avec extension à la grande banlieue ouest ; 3/ dans le sud de la France ; 4/ vers les frontières allemandes et belges.

Carte de la population échangiste
établie à partir de l'étude des petites annonces - Les traboules 1996

Les zones les plus foncées correspondent aux
zones les plus denses en population échangiste


Ethnographie de l’échangisme


1 - Les gens
Qui sont les hommes et les femmes qui fréquentent la planète échangiste et qui ont des sexualités dites non conformistes ? Que nous apprennent les biographies sexuelles et sentimentales des hommes et des femmes rencontrées ? Y a-t-il “prédisposition” aux pratiques dites non conformistes et libertines ? Trouvons nous dans leurs discours des prédicats qui nous éclairent sur un quelconque déterminisme socio-sexuel capable d’expliquer leur présence sur la planète ? Bref, quels sont les points communs entre ces hommes et ces femmes. Voici quelques unes des questions auxquelles nous avons tenté de répondre en nous entretenant avec les personnes qui composent notre terrain.

Des publics échangistes :
Le public échangiste est très divers. On devrait d’ailleurs parler de publics au pluriel. En fonction des lieux, des horaires, des zones géographiques, des saisons, se superposent différents publics qui, chacun à leur tour, et parfois ensemble, utilisent lieux et établissements dans leurs quêtes érotiques.
Dans les après-midi (de semaine) dits “mixtes” où beaucoup d’hommes seuls côtoient quelques couples, souvent illégitimes, lorsque le prix d’entrée est souvent limité au prix de la boisson (entre 50 et 100 F la consommation moyenne), nous trouvons dans beaucoup d’établissements une population composée d’employé-e-s, d’ouvrier-e-s et de quelques commerciaux en visite. Quant aux couples, on trouve l’employeur et la secrétaire, le médecin et l’ex-cliente, le couple d’amant-e-s exhibitionnistes, l’ami qui montre ces lieux à une “copine” en espérant la voir céder aux tentations sexuelles… Ce qui est significatif, plus que leur appartenance sociale, c’est leur capacité à se libérer en plein après-midi et surtout la nature illégitime de leur union, d’ailleurs pas toujours passagère.
Dans les “soirées couples”, les classes moyennes et supérieures sont sur-représentées ainsi, d’ailleurs que quelques professions : informaticiens, personnel médical (médecin, spécialistes et infirmières), commerçant-e-s, professions libérales…
Quant à l’âge, à côté des personnes de plus de 35-40 ans, dans certains lieux, se trouvent de (très) jeunes couples.
Parmi ces libertin-e-s, et comme l’avait déjà noté le Dr Valensin pour les années 70, nous avons été surpris-e-s de la présence importante d’une population se réclamant de mouvements réactionnaires, voire même pour certains xénophobes. Dans les faits, on trouve un éventail politique assez étendu, plutôt centré à droite.
Un autre réductionnisme dans lequel nous étions tombé-e-s au départ était d’assimiler sémantiquement libertinage/libertin/libertaires.
Il y a encore quelques discours issus de Mai 1968, des femmes et des hommes qui, à l’instar de Wilhem Reich, Masters et Johnson… prônent la révolution sexuelle, l’amour libre et la libération des corps, mais une partie significative des adeptes, notamment parmi les plus âgé-e-s, prône des valeurs familialistes. Ils et elles défendent avec force l’idée de famille nucléaire, leur libre sexualité — en couple — étant pour eux et pour elles un excellent moyen d’assumer ensemble la fidélité et le maintien d’un équilibre érotique où les femmes, souvent bijouïfiées dans le regard érotique des hommes, sont tout à la fois mère, épouse et “salope” (dans les représentations masculines) (8) capables de vivre une sexualité accomplie.

Quant aux appartenances religieuses, on aurait tort de voir dans cette population une bande d’agnostiques. Toutes les religions sont représentées, et parmi les croyant-e-s (tous et toutes ne le sont pas), certain-e-s ont un discours théologique critique sur les orientations actuelles de Rome.

Biographies sexuelles au masculin :
Dans les discours des hommes rencontrés, deux types principaux émergent : 1/ Des sexualités précoces, très précoces, et le recours à la pornographie et aux différentes ressources sexuelles disponibles aux hommes, quitte pour certains à devenir “accro” du sexe 2/ Des itinéraires ordinaires : éducation classique, parfois catholique et souvent un moment de rupture sentimental et/ou sexuel. On remarque des bisexualités secrètes dans les deux sous groupes.

Biographies sexuelles au féminin :
Pour les femmes, on trouve à nouveau les deux types d’itinéraires socio-sexuels apparus chez les hommes : 1/ Des parcours précoces dans la sexualité 2/ Des itinéraires bien ordinaires et une rencontre : un homme qui se présente comme le prince charmant et profite de la naïveté des femmes pour les “initier”, ou bien une rencontre de femmes.

Une violence contre les femmes et des contraintes omniprésentes :
Signalons qu’une question liée aux pratiques non conformistes est récurrente : la violence. Qu’on ne s’y méprenne pas, il est hors de question de dire que toutes les relations entre hommes et femmes sont contraintes, mais à l’image de nos sociétés patriarcales, la planète échangiste donne à voir de multiples violences, symboliques ou non, exercées contre les femmes.

2 - Les lieux et pratiques
La planète échangiste est un ensemble diversifié de lieux et de pratiques. Dans un mélange hétérogène, lieux externes (ouverts) et lieux clos (clubs, saunas, soirées privées), espaces physiques et espaces virtuels, petites annonces et minitel… se mêlent, se combinent, se superposent pour servir de supports aux rencontres les plus variées. Le schéma ci-après en donne une représentation
Au cours de notre étude nous avons aussi assisté à une greffe du S-M sur la planète, qui donnent à voir des jeux de domination avec des rapports sexuels.

Les codes d’interactions
Comment se passent les rencontres ? Quels sont les codes de “Bonne conduite ?”
Dans ce milieu qui se veut discret, certains codes se lisent facilement : accords visuels entre hommes pour avoir accès à la compagne de l’autre homme, possibilité pour les femmes de dire non, de ne pas être touchées ou câlinées sans leur autorisation et/ou sans l’autorisation de leur conjoint.
D’autres sont moins explicites, nous les découvrons au détour des récits des adeptes. Les codes que nous avons aperçu concernent trois thèmes prioritaires :
1/ Les (non) agressions ; 2/ Les formes d’accord : les règles implicites et explicites ; 3/ L’accès aux femmes, les conditions de l’échange des femmes.

Une récrimination est alors permanente : les hommes incorrects. Bien sûr, toutes les interactions ne se passent pas sans problèmes. Ce sont alors les “hommes incorrects” qui sont dénoncés. Les hommes incorrects sont ceux qui ne respectent pas les modes d’échanges et d’accès aux femmes.
Les pratiques laissent voir aussi un obstacle important à la prévention sida : les états modifiés de conscience. Certains sont dus à l’usage d’alcool, de drogues. D’autres sont plus surprenants. Pour les comprendre, il faut utiliser les travaux d’Alberoni (9) sur l’état amoureux et/ou l’«état naissant» dû au désir.

Aperçu de la planète échangiste


Nous nous sommes aussi intéressé-e-s aux rythmes. A quelles fréquences couples, hommes et femmes seules fréquentent ces lieux de sexualités récréatives ? Qu’en est-il des premières visites et de leur incidence sur les fréquentations ultérieures ? Comment se gère financièrement la fréquentation de ces lieux souvent (très) chers ?
Les discours sur “l’entrée” sont formels. Dès la première visite dans un lieu non conformiste, des femmes et plus rarement des hommes manifestent des formes de rejet évident. Puis, pressions du mari ? Envies utilitaristes de l’échangisme pour améliorer une situation érotique conjugale problématique ? Toujours est-il que certain-e-s, après une première période de rejet, reviennent sur la planète quelques années plus tard.
Pour les autres, l’entrée dans l’échangisme signifie le temps de la découverte : beaucoup de personnes sont alors dans “l’éblouissement”, “l’enchantement”, la fascination, et certaines sur-consomment de la rencontre sexuelle…

Au bout d’un certain temps, variable pour chaque couple, apparaît une forme de “routinisation”. Dans celle-ci, pour les personnes rencontrées, on peut observer certaines formes de périodisation. On fréquente les lieux échangistes de temps en temps et l’intervalle de fréquentation est variable.
Les bisexualités
Une pratique est apparue transversale à l’ensemble des lieux de rencontre : la bisexualité. J’aborderai successivement les bisexualités masculines et féminines.

Les Bissexualités masculines…
La bisexualité est à l’ordre du jour. Plusieurs publications ont été consacrées à ce thème ces derniers temps. Elles ont en commun de respecter nos manières habituelles de penser la bisexualité et d’associer homo- et bi- sexualité. Depuis les travaux fondateurs de Michaël Pollak nous sommes enclins à vouloir décrire et comprendre les pratiques bisexuelles à partir de l’observation ou de l’étude des hommes rencontrés dans les lieux et espaces gais. C’est ainsi d’ailleurs que Mendes Leite (10) rencontre quelques échangistes. Ce que nous avons aperçu est, en partie, autre.

Sont-ils bisexuels ? Le débat est complexe. Il semble manifeste que nous avons été un peu vite en besogne, autrement dit que les désirs des scientifiques cartésiens de catégoriser, d’étiqueter et de classifier les pratiques sexuelles doivent être ré-interrogés. Par désir d’invisibilisation, pour maintenir un secret, par homophobie (nous y reviendrons) beaucoup d’hommes qui ont des pratiques sexuelles avec d’autres hommes n’adhèrent pas à nos définitions de la bisexualité.

Les bisexualités féminines…
Les femmes, et “leur” bisexualité, servent d’intermédiaires entre hommes : l’échange passe par des rapprochements, des caresses. Là où les bisexualités masculines sont invisibilisées, les bisexualités féminines, réelles ou formelles, se doivent d’être démonstratives. Mais curieusement, plus visibles dans le clubs, les petites annonces et les minitels, les bisexualités féminines sont moins problématisées dans les discours des femmes (et des hommes). Toutes les femmes sont bi par nature sauf avis contraire… Telle semble être la doxa échangiste ; doxa véhiculée par les hommes… Enfin, une autre forme de bisexualité masculine et féminine s’est présentée à nous : la bisexualité dans le mélange.

3 - L’entrée dans l’échangisme
A n’en point douter, excepté pour quelques femmes, l’initiative pour “entrer dans l’échangisme” est masculine : hommes et femmes, même interrogé-e-s séparément sont en accord sur ce point.

Les pratiques dites non conformistes correspondent d’abord au désir des hommes de vivre des relations sexuelles avec plusieurs femmes de manière successive et/ou simultanée. L’échangisme est une forme contemporaine de polygamie masculine.
Au cours de nos entrevues, hommes et femmes ont souvent débattu devant nous de ces premiers pas qui constituent un rite de passage entre l’avant et l’après. A nos questions sur le “comment”, sur les “débuts”, hommes et femmes font entendre des négociations où bien souvent l’homme a dû convaincre sa compagne de partager ses désirs polygames. Dans certaines de nos interviews de couples, nous pouvons entendre des pressions, parfois même du chantage du conjoint, et des hésitations, des pleurs et des peurs de la compagne qui, en définitive cède pour ne pas le perdre et/ou «pour lui faire plaisir».

Les paroles des femmes interviewées seules
Elles sont contrastées. On y trouve, comme dans les interviews de couples, des femmes qui accèdent et/ou cèdent aux demandes maritales. Par devoir conjugal, pour rester ensemble, pour faire plaisir…. Comment ne pas ici reconnaître d’autres paroles féminines aperçues lors d’enquêtes précédentes, notamment mes travaux sur la violence ? Mais n’en déplaisent aux moralistes, les paroles des femmes ne peuvent se limiter à des descriptions de ces formes de violences symboliques ou non (11). Non seulement plusieurs femmes expliquent qu’elles aussi avaient d’autres relations extra conjugales et que l’échangisme a été un moyen de «vivre ensemble» ces autres désirs. Mais aussi, d’autres femmes notamment parmi celles qui ont dû céder aux désirs masculins n’affichent quelques années après aucun regret. Certaines nous ont expliqué les satisfactions rencontrées que l’on peut qualifier de bénéfices secondaires (sexuels ou non).
Alors, bien sûr, ce n’est pas le cas de toutes les femmes contraintes, et nous n’avons pas recueilli le discours de celles qui ont réussi à faire valoir leur non désir, celles qui ont su (et pu) opposer des résistances aux désirs de leurs conjoints, quitte à s’en séparer. D’une manière générale, le/la sociologue est toujours sceptique devant des discours recueillis dans un contexte surdéterminé par la contrainte. Mais, ici, force est de constater les «diversités» des discours émis par les femmes.
Sans doute, et les extraits sont très significatifs, les femmes qui aiment ces sexualités plurielles ne les désirent pas toujours dans les termes et les formes que souhaitent leurs compagnons. Une fois les désirs de sexualités récréatives admis par le couple, encore faut-il en négocier entre l’homme et la femme, les termes exacts.

Les premières expériences comme couple sont décrites entre dégoût et rigolade.
Les premières expériences par petites annonces, minitel ou soirées privées entre deux couples
Les clubs ne sont pas les seuls cadres où se déroulent les “premières fois”. Pour éviter l’inconnu total, préférer une situation plus contrôlable, beaucoup de couples ont leur premières expériences dans des rencontres intimes concrétisées par le biais de petites annonces, du minitel ou… du hasard. Hommes et femmes décrivent des situations plus ou moins progressives, qui parfois peuvent durer plusieurs années.

Les hommes seuls : une vision dichotomique des femmes
Les hommes seuls parlent beaucoup des femmes, de celles qu’ils rencontrent ou rêvent de rencontrer. Beaucoup se sont justifiés sur leur position ici sans leur compagne légitime. Eux aussi, commencent-ils à dire, aimeraient pouvoir “faire de l’échangisme” avec leur femme, mais celle-ci disent-ils, ne veut pas. Certains ont essayé… un peu, beaucoup ou pas du tout de convaincre leur partenaire légitime. Puis, devant l’insuccès, le non désir de la compagne, ou par conviction ils ont adopté le schème mental classique des hommes : la division entre deux types de femmes… Celles qui sont leurs compagnes de vie et celles qu’ils désirent strictement sexuellement. On a ici un discours dichotomique traditionnel des hommes que l’on retrouve — et pour cause, comme nous le verrons dans le chapitre sur le travail sexuel — chez les clients de prostitué-e-s.
Pour eux, les femmes qui fréquentent les clubs sont des “salopes”. Les femmes, elles, préfèrent nettement, et revendiquent, le terme de “libertines”.

Les craintes féminines liées à la pratique de l’échangisme
Quelque chose qui est récurrent tout au long des entrevues des femmes : leurs craintes. Beaucoup de femmes, une fois décidées à découvrir cet étrange monde, gardent au plus profond d’elles-mêmes la peur de perdre leur compagnon et amant.

4 - Le cadre des pratiques échangistes
Une fois sur la planète échangiste, pour les personnes qui décident de rester, les gens adaptent leur mode de vie érotique à cette nouvelle donne : les relations polygames. Comment ? Qu’y cherchent-ils/elles ? Comment inscrivent-ils/elles ces pratiques dans leurs itinéraires socio-sexuels ? Qu’en est-il de leur érotisme ? Des plaisirs ? Comment vivent-ils/elles la jalousie ? La fidélité ? Qu’en est-il de la jouissance des hommes, et des femmes ?
Voilà quelques unes des questions que nous nous sommes posées.

Que cherchent les gens dans l’échangisme ?
«Dans l’échangisme, les gens viennent échanger de partenaires sexuel-le-s…», serait-on tenté de répondre. Bien sûr, une partie des gens présents, notamment les couples, sont animés de cette quête. Mais outre que l’ensemble des couples ne viennent pas “échanger” les partenaires, nous avons été étonné-e-s des autres motivations qui animaient hommes et femmes dans les pratiques non conformistes. Outre ceux et celles qui viennent chercher du sexe le plus anonyme et/ou le plus récréatif possible, nous avons été surpris-e-s de la somme de personnes poussées par l’envie de créer du lien social, des relations amicales. Pour d’autres, les explications sont plus à chercher du côté de leur situation conjugale. Les motivations sont d’abord fortement liées au cadre qui fait sens pour la personne, et à sa place dans ce cadre.

Pour les couples, on trouve des motivations qui suivent quatre axes 1/ La quête de lien social en érotisant cette quête 2/ La quête d’érotisme 3/ La recherche de plaisirs différents, une quête récréative 4/ Des préoccupations liées aux relations au sein du couple.
Les hommes interviewés seuls parlent d’abord et surtout de “sexe”. C’est d’emblée ce qu’ils annoncent aux chercheur-e-s. Et, comme le notait déjà Guillaumin (12), ils assimilent les femmes au sexe, quand ils ne les réduisent pas à leur seul sexe.
Chez les femmes interviewées seules, on retrouve de nombreux éléments similaires aux couples : recherche de lien social, érotisme… Mais les témoignages des femmes diffèrent quelque peu. Non seulement, elles sont plus précises dans leurs quêtes érotiques, mais surtout elles décrivent en nombre très important la quête érotique d’autres femmes. De plus, certaines femmes qui fréquentent seules ces lieux expliquent comment ce type d’espace est agréable parce qu’elles s’y sentent plus libres que dans une discothèque ordinaire. Il est vrai que pour elles, ici, l’entrée est (très) souvent gratuite.

Critères, conditions
Les gens cherchent à “s’éclater”, vivre d’autres formes d’érotisme et de sexualités… Cela ne signifie pas pour autant que cela que soit possible avec n’importe qui et/ou dans n’importe quelles conditions… Souvent dans les interviews, informateurs et informatrices ont tenu à préciser les cadres de leurs choix.
Les hommes parlent peu des critères, au mieux certains hommes décrivent une ambiance facilitant les rencontres.

Dans les discours de femmes apparaissent : 1/ Des critères positifs de choix qui, autant pour les hommes que pour les femmes, dessinent des formes d’homogamie culturelle et sociale. 2/Des critères négatifs qui définissent ce qu’elles n’aiment pas rencontrer, notamment les hommes qu’elles qualifient d’ “hommes incorrects”.
En général, les femmes apparaissent plus sélectives que les hommes et pour parvenir à des choix “conjugaux”, le conjoint devra s’adapter aux exigences de sa compagne.
On trouve des femmes qui cèdent purement et simplement aux désirs de leurs conjoints, on trouve aussi, notamment pour les couples qui suivent un itinéraire long dans l’échangisme — et c’est difficile d’en quantifier le pourcentage - des situations où chacun-e intègre les choix de l’autre pour parvenir à négocier une position érotique commune au couple.

L’érotisme
La recherche d’érotisme en couple pose problème. D’une part la “négociation” ne semble pas une évidence pour certains conjoints, leur femme est supposée s’adapter à leurs fantasmes. Et pour ceux et celles qui veulent “négocier” ils/elles se heurtent aux effets des constructions différenciées de genre.

Pour Alberoni, deux “genres littéraires”, la pornographie et le roman sentimental, mettent particulièrement bien en relief les imaginaires distincts qui structurent ces deux érotismes : «L’érotisme féminin a besoin d’étapes en douceur, par paliers presque insensibles. L’homme veut tout, et tout de suite. Tel qu’il se présente spontanément, le désir de l’homme est toujours invasion, intrusion brutale et violente» (13). Pour lui, l’érotisme est alors perçu comme un «processus dialectique qui va du continu au discontinu», qui sous-tend «l’axe porteur de la différence féminin-masculin». C’est sur cette différence masculin- féminin, en terme de préférence pour le discontinu ou le continu, que repose la double polarité de l’érotisme. Les couples nous ont expliqué les “négociations” qui intègrent cette division.

La quête érotique des hommes seuls correspond à un érotisme “en bouts”… Les discours ont en commun d’érotiser des bouts : bouts de scène, bouts de corps, bouts d’action… L’érotisme masculin se situe dans la discontinuité.

Ces discours sont centrés sur un point particulier, producteur d’érotisme et de désir : la multiplicité, faire des choses inhabituelles, le voyeurisme, la recherche du sordide etc., et pour quelques uns, la pédophilie (14).
Evolution dans le temps
Dans les couples : beaucoup parlent d’un mieux vivre, d’un renforcement de leur relation. Ce sont en général des couples où l’homme et la femme ont négocié l’érotisme conjoint, c’est-à-dire que l’homme dit avoir adapté ses désirs à ceux de sa compagne. D’autres ont résolu des questions, des blocages, des complexes liés au capital esthétique de la compagne et de sa capacité de séduction.

Les hommes : une grande partie des hommes expliquent le plaisir, et comment ce plaisir s’incruste dans leur fantasmatique personnelle. Certains disent avoir guéri leur timidité, découvert le travestisme…
Les femmes : des femmes contestent la notion même de bouleversements liés à l’échangisme. D’autres femmes décrivent l’évolution de manière circonspecte : il y a les fantasmes, et il y a les réalités. Et puis, comme les hommes, certaines parlent de transformations positives de leur l’imaginaire, de nouveaux territoires… Dans ce cadre fortement marqué par la domination masculine, plusieurs femmes, ont un discours étonnant. Elles parlent d’ouverture, de “déblocage”, d’”affirmation” de soi, de découverte des femmes.
Est-ce par la connaissance de certains secrets masculins ? La réassurance que produit le désir de/des autre/s ? Est-ce comme le suggère Chritophe Desjours (15) une forme de défense psychique pour résister à l’aliénation et aux contraintes inhérentes à la planète échangiste ? Et/ou faut-il y voir un effet second, mais peut-être premier pour certaines femmes, de la transformation des rapports de genre, l’estompage de la barrière des genres ? Toujours est-il que leurs propos sont étonnants.

Les frustrations et insatisfactions
Outre les vertus, certains discours explicitent aussi, et souvent en même temps, un certain nombre d’insatisfactions. Le cadre du non-conformisme génère lui-même des limites. Dans les couples, beaucoup reprochent les effets de l’anonymat, les difficultés de parler, d’échanger. Soit parce que la quête du semblable ne se limite pas, ou ne voudrait pas se limiter à le sexualité.

Soit même parce que certaines femmes disent avoir besoin de contacts préalables à la sexualité.
Dans les faits, le sexe anonyme semble mieux convenir aux hommes qu’aux femmes.
Les hommes seuls ne parlent pas ou peu des frustrations. Au mieux, certains critiquent la sur-représentation d’hommes lors des soirées trios, la concurrence entre hommes peu productrice d’érotisme. Les femmes seules rajoutent des critiques sur la rapidité des rapports sexuels qui influent pour elles sur la qualité des rapports. D’autres aimeraient étendre ces capacités de contact à la vie quotidienne, hors du ghetto échangiste.

Les aspects sexologiques : le malentendu
Nous nous interrogions aussi sur la qualité des jouissances. y a-t-il une excitation particulière liée à ces lieux. Qu’en est-il des ces longs orgasmes féminins criés à pleine gorge en public ? Ce que nous avons découvert nous a fortement étonné-e-s.
Décalage, dissymétrie sur les jouissances, les orgasmes, la première fois… fondent ce que nous pouvons appeler le “malentendu”. En dehors du discours des hommes qui vantent tant et plus l’échangisme, des femmes — dont il resterait à chiffrer l’importance — n’arrivent pas à jouir ou jouissent peu dans ce type de sexualité.
Les hommes se sont souvent ouverts à nous des doutes sur certaines jouissances féminines. Ils ont, semble-t-il, raison de douter.

La jalousie… Amour et fidélité
Bien évidemment, on l’imagine sans peine, la jalousie interfère avec l’échangisme. En dehors des formes de contrôle masculin, les couples qui fréquentent régulièrement les lieux échangistes ne sont pas exempts de jalousie, mais celle-ci est vécue comme une preuve d’amour, un moindre mal, voire une fierté.

L’Amour : pour les couples, l’échangisme est une preuve d’amour, les avis sont formels. Ceux des hommes, et ceux des femmes… L’envie d’unicité, de promener le moi sexuel du couple d’aventure en aventure, de dépasser les habituels clivages entre conjugalité et sexualité, tout concourt à faire de l’échangisme une expérience “extraordinaire” au sens plein du terme.
Pour un homme, il s’agit d’assumer devant sa compagne les désirs en général vécu dans le secret et le mensonge, pour la femme d’accéder à ces lieux habituellement masculin (et aussi bien évidemment de céder aux désirs de son conjoint). Tous les deux, pour des raisons différentes et communes, ont l’impression de transcender un érotisme conjugal banal, de transgresser les frontières entre territoires des hommes et des femmes, de brouiller les codes familiaux. Quand l’échangisme est bien vécu, pour certain-e-s, l’amour enveloppe le tout pour le transformer en une impression étrange d’appartenir à l’élite.

Et pour tous, les discours sont formels, il faut une grande dose d’amour pour fréquenter en couple. Evidemment, ceci n’empêche pas que l’amour reste une notion asymétrique dans les obligations différentes qu’elle impose aux hommes et aux femmes.

Fidélité / infidélité : c’est un classique, les médias ne cessent de s’en étonner, l’échangisme représenterait «une forme supérieure de fidélité». La fidélité ne se centre plus sur l’exclusivité sexuelle, mais sur la fidélité au contrat conjugal, sur l’exclusivité de l’amour et de la vie commune. Et chacun-e veille d’ailleurs à ce que les frontières entre désirs et conjugalité ne soient pas dépassées. Quitte même pour certain-e-s à entretenir un discours familialiste.
Le statut particulier des hommes seuls :
Ils constituent une véritable entité particulière dans l’échangisme. Nous avons voulu leur rendre leur véritable place comme groupe collectif à qui sont adressées des demandes explicites et implicites. Loin d’une vision qui tendrait à présenter les «bon-ne-s» échangistes [les couples] que l’on pourrait opposer aux “profiteurs”, aux intrus [les hommes seuls], il est question de comprendre que les hommes seuls sont indissociables des pratiques polygames vécues dans ces lieux dits non conformistes.

5 - L’échangisme, une forme du commerce du sexe
Pornographie, prostitution et travail sexuel
En dehors de l’échange “gratuit” des conjointes, les pratiques dites non conformistes appartiennent de plein droit au “commerce du sexe” : entrées des clubs et saunas payantes, minitel, revues, sex-shops, vêtements sexy, ventes diverses et variées par l’intermédiaire des petites annonces… L’échangisme revient relativement cher aux hommes seuls et aux couples.

Dans notre étude, nous contextualisons les pratiques non conformistes par rapport à d’autres pratiques appartenant à cette sphère marchande.
Dans un premier temps, nous avons examiné l’articulation entre échangisme et pornographie : quels sont les liens entre ces deux domaines ? En quoi l’un alimente l’autre ? Quelles sont les réactions des compagnes aux mises en scène de leur soumission ?

La pornographie est omniprésente dans certains clubs ou saunas, elle imprime sa symbolique de gestes, de représentations, de termes au sein même des relations entre personnes qui fréquentent ces lieux. Parfois même, au vu de la taille de l’écran, du volume sonore, la porno remplit totalement l’espace des interactions, semblant limiter les espaces de libertés pour les rencontres. Dans de nombreux clubs se trouvent des écrans diffusant de la vidéo porno.

Sans doute a-t-elle un effet stimulant sur quelques personnes, mais elle est aussi très souvent critiquée par des femmes, des couples qui réprouvent la porno, ou des jeunes couples qui expliquent à qui veut l’entendre : «C’est nul ce truc…». En tous cas, elle représente un signe du lieu, une symbolique des mœurs collectives.
Elle a d’autres effets. Ainsi Julien qui, recruté à 18 ans 1/2 par un couple pour participer à des “partouzes”, finit lorsqu’il perd son attrait de nouveauté à devenir “accro du sexe”, comme il dit, et décrit l’addiction par l’image et le fantasme.

Images pornographiques et libertinage
La production et la consommation d’images pornographiques semble omniprésente au sein et autour des pratiques et des lieux non conformistes. Bien qu’ayant reçu un “cadeau” composé de plusieurs centaines de bandes vidéos, nous n’avons pas investigué cette tendance. Mais une grande partie de nos contacts nous ont parlé de ces pratiques.

Mais on aurait tort de limiter le commerce de produits vendus dans les sex-shops — et exposés en clubs — aux seules images : accessoires, jeux, BD… circulent aussi sur la planète.

Les rapports à la prostitution “classique”
En dehors de la pornographie, l’élément central du commerce du sexe reste encore la prostitution. Une question que nous avons posée concerne les frontières entre échangisme et prostitution. Paola Tabet (16) a déjà montré comment travail sexuel (prostitution) et mariage ne sont pas si opposés que le sens commun veut bien les présenter. L’un et l’autre appartiennent au même continuum d’échanges économico-sexuels. Ici l’argent attribué aux échanges sexuels est — en général — récolté par les intermédiaires que sont les patrons de clubs, revues… Est-ce le seul cas ? N’avons-nous pas aussi ici des formes de sexualités tarifées où ce sont les femmes, les couples ou un conjoint qui perçoivent les dividendes de la transaction ?
Mais plus largement nous essayons de comprendre en quoi l’échangisme participe de la recomposition de la prostitution, de la concurrence entre différents modes de gestion de la polygamie masculine.

Les recherches se suivent et parfois s’entrechoquent de manière involontaire. Tout au long de notre étude sur la prostitution qui a abouti à Lyon à créer Cabiria, un bus de santé communautaire de prévention du sida avec les personnes prostituées, j’ai entendu des travailleuses et travailleurs du sexe se plaindre de la chute de clientèle.
Et c’est un fait qu’en dix années, le nombre de prostituées de rue (à Lyon et dans les grandes villes) a fortement chuté. A Lyon, il a été divisé par deux. La prostitution classique apparaît balayé par des vents de changement

Sans nul doute — et les chiffres de la dernière enquête sur la sexualité des Français-e-s sont éloquents (17) — la sexualité masculine, celle de clients, se transforme.
Hommes et femmes modifient leurs habitudes sexuelles dans une relation où l’érotisme est de plus en plus géré en commun. L’émergence du désir des femmes, les idées qui ont suivi Mai 68 sur la libération sexuelle ont laissé plus que des traces.
Est-ce à dire que les hommes ne sont plus clients ? Clients de prostitué-e-s ? Clients de pornographie ? Bien sûr que non. Nous sommes encore assez éloigné d’un érotisme masculin qui refuserait la dichotomie que nous avons déjà évoquée précédemment.

Les hommes non conformistes : des clients
Les hommes que nous avons rencontrés sur la planète consomment ou ont consommé des rapports prostitutionnels. Certains ont commencé ainsi leur carrière sexuelle (18), certains y ont recours quand ils n’ont pas de partenaire régulière, d’autres utilisent la prostitution dans une logique utilitariste quand ils n’ont pas de temps, quand ils ont une envie rapide de sexe, quand payer est plus simple que parler….
Et la consommation de services sexuels ne s’arrête pas aux prostituées en France. Le tourisme sexuel est pratiqué par plusieurs hommes rencontrés.

Du client de prostitué-e-s au client de clubs…
Des hommes que nous avons rencontrés ont consommé des rapports prostitutionnels “classiques” et préfèrent maintenant le cadre du non conformisme.

Les motifs qu’ils invoquent sont divers : peur du sida, argent, rapidité des rapports… Ils parlent alors de la prostitution au passé. Leur présent — la présence dans les clubs —, même en payant assez cher l’entrée semble appartenir à un autre registre :
Les clubs concurrencent la prostitution

On peut le résumer sous la forme de cette annonce (factice) :

"Soirées spéciales : Pour 500 F messieurs : un buffet, vin à volonté, vidéo porno sans interruption ; scènes live de couples, partouzes, lesbianisme et même, oui même, les plus heureux d’entre vous gagneront une ou deux relations réelles + de multiples fellations à gagner"

Quand on connaît le prix d’un rapport furtif sur “le trottoir”, on comprend le sens du terme “concurrence” ici.

Côté jardin : sollicitations et façonnage à la prostitution…
Que faire quand on est gestionnaire d’un établissement et que les après-midi “mixte” ou “trio” ne rassemblent que des hommes seuls? La tentation de recourir aux services de femmes “de substitution” est grande. Nous en donnerons maints exemples : hôtesses, strip teaseuses, voire prostituées en titre sont alors parfois convoquées pour “amuser” ces hommes. De même, la tentation est forte pour certains hommes qui veulent fréquenter les soirées pour couples, de recourir alors à des “passes portes” ; nos amies de Cabiria peuvent le confirmer à Lyon, celles du PASST à Paris (19)… Parfois même, et une de nos assistantes peut en témoigner, certains hommes proposent directement services et/ou rétribution monétaire contre disponibilité sexuelle.
Bref, travail sexuel et non-conformisme ont des rapports entre eux sans que ces deux mondes se recouvrent entièrement.

Côté cours : propositions de travail sexuel (offres contre rémunérations diverses) — les “opportunités”…
Un premier constat s’est imposé à nous : les propositions faites aux femmes d’accepter de l’argent contre des actes sexuels sont multiples. Sans doute ces propositions ne se limitent pas au terrain non conformiste, beaucoup de femmes peuvent décrire les mêmes mésaventures dans leur quotidien, mais ici le nombre important de témoignages semblables étonne.

Les sollicitations sont omniprésentes. Les professionnel-le-s des clubs (hôtesses, barmaid…), les femmes qui fréquentent la planète… Beaucoup de femmes, mais aussi des hommes peuvent décrire des offres de prostitutions directes ou indirectes. Qu’est-ce à dire ? Que pour des clients toute femme, ou tout jeune homme, est susceptible d’accepter des rétributions ? N’avons-nous pas ici une traduction pécuniaire des représentations de “la salope” ? Pour certains hommes, les femmes qui fréquentent les lieux échangistes appartiennent au paradigme de la prostitution, mais pour (un peu) moins cher… Les liens entre échangisme et prostitution sont, dans les représentations de certains hommes, très étroits.

Aussi donnons l’exemple de Sylvaine, qui à travers les clubs échangistes, par amour et par “jeu” (sic), est passée, sous nos yeux et devant notre rage impuissante, du statut de “jeune fille mignonne” à celui de prostituée pilotée par son “ami” initiateur, puis au rôle d’entremetteuse pour faire tomber ses amies dans le travail sexuel tout juste indemnisé.

A n’en point douter, une frontière de l’échangisme et de la libre sexualité revendiquée par beaucoup d’adeptes se joue autour des rapports avec la prostitution. Bien sûr, de nombreuses personnes nous ont mises en garde : «Tel club, telle pratique n’ont pas de rapport avec le non-conformisme…» Ils/elles nous présentaient des mondes clos et étanches. La réalité est différente. Guerre commerciale d’une part, tentatives masculines d’obtenir des relations à tout prix d’autre part, créent des liens permanents entre la prostitution et la planète échangiste. Et ce n’est pas en stigmatisant un peu plus ceux et celles qui, de manière permanente ou occasionnelle, se laissent convaincre aux relations tarifées que l’on résout cette inéquation entre liberté sexuelle et sexualité payante.
L’extension du non-conformisme à de nouvelles générations, notamment des hommes et des femmes qui ont pu être initié-e-s à la sexualité en dehors de la pornographie, l’émancipation des femmes de la violence masculine (la reconnaissance/dénonciation de l’érotisation de la violence) et l’amélioration des rapports entre les femmes et le marché de l’emploi, peuvent sans doute produire une segmentation des pratiques qui aboutisse à redéfinir les pratiques échangistes en se distanciant des pratiques prostitutionnelles.
En tous cas, pour l’instant, échangisme et prostitution, en recrutant dans le même groupe d’hommes, sont directement concurrentiels.

6 - Le rapport aux genres
Les genres et l’échangisme
Dans l’échangisme nous avons pu observer des représentations et pratiques très stéréotypées du genre. Conceptions et mises en scène de la virilité et de la féminité, attentes des hommes et des femmes dessinent en grande partie des conceptions peu renouvelées de la différence des sexes. Ainsi, bien souvent, nous avons eu à entendre des discours qui naturalisaient les différences et présentaient une division des tâches très traditionnelle (notamment du travail domestique dans les couples).
Et dans cette différence hiérarchisée qui intègre le fait que ce sont les conjoints des femmes qui ont le pouvoir, la domination masculine structure aussi les rapports entre hommes. Les hommes seuls sont soumis et se soumettent à la même hiérarchie. Nous sommes bel et bien dans un cadre patriarcal.

A l’évidence, ici sur la «planète échangiste», non seulement les hommes dominent, mais de plus sous couvert de pratiques différentes (“non conformistes”), ils se partagent les femmes. Et on a pu ainsi les voir complices derrière les minitels pour organiser des rencontres sans que leur femmes soient au courant, parfois même pour piéger certaines femmes; complices encore pour “offrir” ou échanger les partenaires dans les clubs et les lieux de drague externes. Les conséquences ont été importantes dans l’équipe même de recherche. Quelles que soient les positions des chargé-e-s d’étude sur la libre sexualité et la libre circulation des corps, regards et gestes des hommes et des femmes renvoient systématiquement nos collègues femmes à une pseudo différence qui cache des conceptions de l’infériorité des femmes.
Valorisés par le nombre de femmes dites disponibles, véritables faire-valoir de virilité, l’échangisme apparaît ainsi un lieu d’expression du pouvoir des “grands hommes”.

Cette division entre hommes et femmes, peu contestée, est parfois décrite de manière surprenante. Ainsi beaucoup d’hommes nous ont expliqué ne rien comprendre aux femmes, c’est à dire qu’ils ne comprennent pas pourquoi les femmes sont différentes d’eux. Au cours de cette étude, nous avons rencontré quelques figures caricaturales de positions machistes et patriarcales ; positions — il n’est pas inutile de le signaler — parfois corrélées à des sympathies politiques pour des groupes ou partis xénophobes. Racisme et sexisme s’alimentent alors des mêmes sources et conjuguent souvent leurs palabres dans les mêmes eaux troubles.

La domination masculine réfutée dans le discours
On le comprend facilement, les analyses en termes de domination masculine ne sont pas fréquentes chez les libertin-e-s . Dans la société civile, comme dans l’échangisme, la domination masculine est balayée du discours en invoquant différents éléments. Deux figures discursives ont été régulièrement invoquées au cours de notre étude :
L’analyse en terme de “genre”, qui postule à la primauté du social sur une quelconque domination physiologique est réfutée sous prétexte que les acquis des luttes de femmes ont permis des avancées dans la marche vers l’égalité. Et on nous cite quelques exemples (le droit de garde des enfants, la liberté obtenue par quelques femmes dont les célibataires, lesbiennes…) pour réfuter l’actualité de la domination masculine. On nous a expliqué alors que les femmes ont le pouvoir dans les clubs parce qu’elles peuvent dire “non” quand les rapports sexuels proposés (par les hommes) leur déplaisent, parce qu’elles “jouent” aussi avec la séduction, parce que certaines prennent parfois des initiatives dans un jeu sexuel où les hommes dictent leurs règles.
Dans un autre type de discours, on trouve des analyses manichéennes où hommes et femmes sont ontologisé-e-s. Pour le dire vite, certain-e-s détracteurs et détractrices du libertinage dressent un tableau où les hommes sont décrits comme “mauvais” et les femmes comme “bonnes” ou, ce qui revient au même, victimes permanentes. On ne décrit plus des conditions sociales évolutives, des rapports sociaux de sexe qui les sous-tendent, mais on généralise les pratiques sexuées pour les réduire à une logique moraliste liée à la “nature” supposée intrinsèque à chaque genre. A l’inverse, certaines femmes qui découvrent avec l’échangisme un monde où quoique dominants, les hommes négocient les interactions avec les femmes (20) ont alors tendance à réfuter le cadre patriarcal des relations.

Des tentatives de dépasser le naturalisme : traces des remises en cause féministes
Ces conceptions (très) traditionnelles des genres ne sont pas les seules. Comme l’ensemble de la société, le monde non conformiste est aussi soumis aux remises en cause engendrées par le féminisme. Et c’est ainsi que certains discours essaient d’expliquer autrement différences et hiérarchies entre les sexes et l’attribuent à des constructions différentes (vécus, éducation…) sans que celles-ci soient contestées.
D’autres femmes — et quelques hommes, mais plus rarement — dénoncent oppression et misogynie.

Enfin, face à la situation d’infériorité dans laquelle sont mises les femmes, certaines d’entre elles essaient de contourner “la” différence, la subvertir en inversant le choix de genre, quitte pour cela à renier leur genre, ou à le décrier.

Comme cette adepte habituée des dunes du Cap d’Agde qui nous affirmait vigoureusement à propos des femmes contraintes : «Je serai peut-être méchante mais je dis que c’est des connes. […] Dans la vie tu as ce que tu mérites». Tout en expliquant comment elle “tirait” des dizaines d’hommes à la suite.

Naturalisme et essentialisme dans la sexualité : le désir masculin naturalisé
Que les hommes et les femmes soient présenté-e-s différent-e-s par nature (naturalisme) et/ou qu’ils/elles soient donné-e-s à voir et à entendre comme deux espèces séparées (essentialisme), la structuration figée des barrières et des différences de genre se reproduit dans les manières de voir érotisme et sexualité.
Le désir masculin, prévalent et omniprésent dans les lieux libertins est alors présenté comme naturel, inné aux hommes.

La naturalisation de l’hétérosexualité
Parallèlement à la naturalisation des genres, on assiste à la naturalisation de l’hétérosexualité et à la stigmatisation de l’homosexualité masculine. De manière apparemment paradoxale, quand on sait que près de 25% des hommes affichent (dans les petites annonces par exemple) leurs désirs pour d’autres hommes, l’homme est assimilé par nature à un être hétérosexuel.

Le travestisme, une autre forme de manipulation de la naturalité du genre
Pour finir, signalons l’étonnante manipulation du genre que peuvent faire certains hommes, y compris des travestis. Remettre de la naturalité consiste ici à dissocier l’homme et la femme, le masculin et le féminin et ceci de manière présentée comme quasi schizophrène.

Résultante des divisions hiérarchisée des genres : l’homophobie.
La confrontation entre les désirs du couple, de l’homme et/ou de la femme de partager des sexualités avec des personnes de même genre et la naturalisation de la sexualité aboutit à un résulat manifeste : pour éviter, quelles que soient leurs pratiques d’apparaître comme des homosexuels, de nombreux hommes libertins adoptent un discours homophobe.

Les transformations et évolutions des rapports au genre dans la sexualité
Mais au même titre que certains discours remettent en cause de près ou de loin la domination masculine, certaines pratiques sexuelles décrivent des formes de transgression ou de remise en cause des rapports de genre.
Les postures sexuelles : «mettre» ou «se faire mettre…»
Nous l’avions déjà aperçu dans la prostitution, nous en avons eu ici aussi de multiples illustrations. Traditionnellement le pouvoir masculin est assimilé au fait de «mettre», «pénétrer», bref agir… Dans le milieu libertin, plusieurs informatrices nous ont expliqué que des hommes réclament l’inverse : être sodomisé, «se faire mettre»… La transgression du genre est bien traduite par l’étonnement de nos interlocutrices pour qui «se faire mettre» revenait, avant ces expériences, à prendre un rôle symbolique de femme.
«Voir des hommes ensemble» : En même temps, des femmes signalent aussi souvent leurs désirs, dans ces lieux dits de liberté, d’avoir accès à d’autres scènes, notamment voir les rapports entre hommes.

Comment gérer ensemble ? Les femmes doivent s’adapter !
L’analyse naturaliste des genres a sa logique. Puisque hommes et femmes sont différents, ou plutôt que les femmes sont différentes des hommes, qu’elles perçoivent différemment leurs pulsions, elles doivent s’adapter, du moins faire des concessions.

Liberté des femmes contre privilèges masculins
«Avoir une sexualité dans tous les sens», pour reprendre l’expression d’Alex, passe par avoir des femmes qui, soit partagent les mêmes désirs, soit cèdent et se soumettent à ceux des hommes. Les constructions différentes des genres, la prévalence du nombre d’hommes comparé au nombre de femmes aboutit à des situations où les premiers imposent leurs désirs aux secondes. Beaucoup d’hommes ont pu nous décrire des situations de contraintes, bien peu s’en sont émus.
La réalisation pratique des fantasmes masculins est souvent antagonique à la liberté des femmes. Là où le milieu libertin parle de “liberté”, de “non conformisme”, pour la majorité des cas, il s’agit le plus souvent de liberté et de “non conformisme” des hommes, pas des femmes.

Même l’utopie sociale et sexuelle de dépasser le couple, cette utopie qui fleure encore Mai 68 et les courants sexologiques qui ont suivis, a du mal à se libérer du joug de la domination masculine. Elle reste étonnamment patriarcale, parfois même homophobe. Et on comprend alors plus facilement que certaines femmes qui adhèrent au discours de libération que peuvent représenter de prime abord l’échangisme et le libertinage s’éloignent au fur et à mesure d’un milieu souvent incapable d’entendre leurs revendications à une plus grande autonomie.
De la manière d’intégrer, ou pas, le dépassement hiérarchique des genres, de remettre de l’altérité dans les pratiques, les symboliques et les représentations des rapports hommes/femmes, dépendra sans doute l’évolution du “non conformisme”.

7 - Le sida et sa prévention
A notre arrivée sur la planète échangiste, la situation était relativement dramatique : de multiples rapports sexuels et pas — ou peu — de protection. Alors que certain-e-s libertin-e-s (notamment ceux et celles proches de la tendance “sexologique”) avaient arrêté leurs pratiques échangistes assez vite après l’arrivée du virus, sur la région Rhône-Alpes (à Paris, la situation nous a semblée de suite meilleure), nous pouvions compter moins de 10% de rapports protégés chez ceux et celles qui continuaient à pratiquer. Bien sûr, il est toujours possible de prétendre que nous n’avions devant nous que des couples légitimes, nos informations l’ont démenti très vite. Pire, de nombreux/euses adeptes ne se gênaient pas pour affirmer haut et fort leur résistance. Au mieux, certains responsables de la planète affichaient leur soutien à nos initiatives, en ajoutant aussitôt : «Mais moi j’y crois pas, et je n’utilise pas de capotes».
Lentement, en adaptant les messages de prévention, la situation a évolué. Face à des représentations erronées du VIH et des risques de transmission, nous avons avec ténacité et pugnacité adapté messages et interventions. C’est cette évolution que décrit notre rapport de recherche. Précisons, bien sûr, et nous nous en sommes aperçu très vite, que nous avons travaillé sur le discours. Autrement dit, même lorsque des personnes nous juraient se protéger, la réalité était souvent autre, du moins au début.

Résistances à la prévention du sida

Le refus et le déni du risque de transmission du VIH
Dans un premier temps, et de manière assez générale, nous avons entendu des discours niant le risque, et ceci en invoquant des motifs différents : en refusant le sida comme réalité, en invoquant la thèse du complot — «C’est un coup des puritains américains !» -en expliquant que les échangistes n’étaient pas concerné-e-s. Ces attitudes ont d’ailleurs été facilité par certaines revues. Une autre forme de déni a consisté à désigner les jeunes comme seul groupe à risque.
Et en même temps que nous assistions de visu à de multiples rapports à risques, certain-e-s ne se gênaient pas pour affirmer le contraire, ce qui est aussi une forme de déni.

D’autres personnes ne niaient pas le risque, mais le relativisaient.
Ainsi, certaines soit pensaient que la connaissance de l’autre vaut vaccin, soit banalisaient le risque du sida en le reléguant au flou d’un risque parmi d’autres.

Utilisation de stratégies empiriques d’évitement du risque, puis au fur et à mesure, certain-e-s ont essayé diverses stratégies d’évitement, qui ont pour certaines provoqué des crises d’angoisses importantes.

Intégration du risque en essayant de distinguer les facteurs aggravant, en dehors de ces attitudes, très vite aussi, et souvent dans le même temps, des femmes et des hommes nous ont dit être conscient-e-s des risques de transmission, notamment parmi ceux et celles qui déclaraient se protéger. Assez lucidement à côté d’un discours préventivement correct, ils/elles ont essayé de décliner les causes réelles de prise de risque : l’attitude des plus âgés, les conditions d’exercice du libertinage.

Et enfin sans toujours en comprendre les raisons, nous nous sommes vite rendu-e-s compte que l’état modifié de conscience, combiné aux autres raisons, nuit à la prévention.

La sexuation du risque
Notre analyse met en exergue ce qui semble commun aux amours hétérosexuels, à savoir : les hommes qui n’expliquent pas à leur compagne régulière leurs relations extra conjugales pas toujours protégées, leurs difficultés à se protéger sans éteindre leur érection, le secret collectif qui entourent les pratiques des dominants face aux femmes.
C’est ce type de réflexions, doublé des confidences des femmes lors des réunions “entre femmes” qui nous a fait adopter une politique de prévention privilégiant l’alliance avec les femmes. Les femmes ont, semble-t-il, déjà été dans l’échangisme les gardiennes d’une sûreté sanitaire (21) avant le sida. Ceci n’a pas empêché, très vite d’avoir aussi des discours préventifs émanant de quelques hommes, le plus souvent en couple.

Prévention et rapports sociaux de sexe
L’ensemble des résistances précitées est connue. Dans ces premiers temps de mise en place de la prévention, les arguments invoqués par les adeptes ne diffèrent pas ou peu de ceux donnés en général par des populations peu sensibilisées. N’oublions pas que jusqu’à notre intervention on ne voyait ni affiche, ni signe du risque sida dans les lieux libertins.

Parallèlement au recueil d’informations par interview et ethnographie — et conformément à notre mission —, nous avons donc commencé à mobiliser les échangistes. Assez rapidement dans la région lyonnaise des couples se sont joints à nous. Et c’est dans cette confrontation entre un discours qui prenait de plus en plus le risque en compte et des pratiques toujours peu sécures que sont apparues, chez les couples, des réflexions plus approfondies. Un certain nombre ont révélé comment les rapports sociaux de sexe au sein des couples eux-mêmes sont des obstacles cardinaux à la prévention. Très vite, nous avons été amené-e-s à réfléchir au pourquoi, y compris pour faciliter l’intervention en milieu hétérosexuel non échangiste.

Ces réflexions travaillées entre chercheur-e-s et couples ont abouti à ce que certain-e-s nous expliquent ce qui, dans leurs fonctionnements, contrariait la prévention, notamment la doxa qui veut que «L’homme doit surveiller la femme “en action”». Bien évidemment, le dispositif de surveillance serait parfait si les conditions annoncées, à savoir une vigilance du mari, pouvaient s’exercer de manière permanente. Or il n’en est rien !

La prévention aujourd’hui
Au fur et à mesure, nous avons défini un certain nombre de principes d’interventions dans ce milieu particulier qui ont servi de base à la création de Couples Contre le Sida.

Les principes de la prévention en milieu échangiste :
- La prévention doit respecter les diversités des manières de penser, être non excluante, et au contraire tolérante, y compris devant des pratiques que les divers spécialistes ne comprennent pas !
- La prévention ne doit pas troubler la logique commerciale des établissements.
- La prévention ne doit pas prendre partie face aux luttes de légitimité et aux guerres commerciales.
- La prévention doit s’inscrire dans des espaces de désirs, elle doit montrer que la protection des rapports sexuels n’est pas antagonique à la sexualité.
- Les premières alliances de prévention se passent avec les femmes.
- Dans les établissements, l’alliance de prévention se passe avec le personnel et tout le personnel.
- Les pouvoirs publics locaux et nationaux doivent montrer sans équivoque leur soutien à la prévention sida.
- Il faut tenir compte des questions d’échelle de grandeur liées au nombre de personnes et de rapports sexuels.
- La prévention doit adapter ses interventions et ses outils au niveau du risque et des pratiques à risques.
- La prévention sida doit intégrer l’apparente irrationalité des conduites sexuelles, les états seconds que procurent l’effet de désir en groupe.
Enfin, le dernier principe concernait un aspect particulier de l’échangisme, à savoir le tourisme sexuel (pour couples) présent au Cap d’Agde Naturiste.

La mise en place sur quatre années successives de la prévention au Cap d’Agde Naturiste constitue la fin de cet exposé.

La prévention progresse :
Au fur et à mesure de la diffusion de messages de prévention, nous avons vu et entendu évoluer discours et pratiques de prévention. Dans un même temps — marque aussi de la progression de la prévention — nous avons été obligé-e-s de communiquer sur les questions practico-pratiques : le bris de préservatif, l’influence du soleil et du sable, la question du gel…

La prévention progresse : quand ils sont à disposition, les préservatifs sont de plus en plus utilisés et jonchent le sol.

Nous avons dû adapter nos messages et nos actions, notamment nous nous sommes rendu-e-s compte que :
- l’utilisation du gel réduit les résistances à l’utilisation de préservatifs. Les témoignages sont nets et sans appel. Là où le gel était associé à la sodomie homosexuelle et à la perception violente de cette forme de sexualité, la diffusion massive de gel, les conseils réguliers d’utilisation ont été suivis d’effets.
- des messages spécifiques doivent être mis en avant pour éviter la rupture du préservatif. Ainsi les rapports sexuels souvent collectifs, où alternent des périodes d’érection et de relâche, ont tendance à faire glisser les préservatifs de la verge et favoriser leur rupture. Les relations extérieures, au contact du sable, du soleil, dans une zone sans ressources sanitaires (la plage, les dunes au Cap d’Agde), obligent aussi à adapter les messages de prévention.
- «Un préservatif à chaque érection, à chaque pénétration» avons-nous écrit dans les brochures…L’important n’est pas d’utiliser UN préservatif lors des rapports sexuels, mais DES préservatifs. «Utiliser des capotes, c’est bien, s’arranger pour qu’elles ne pètent pas, c’est mieux», avons-nous décliné à travers nos documents d’information.

Les questions actuelles sur la prévention
Nous pouvons distinguer plusieurs niveaux :
Des questions qui se posent en termes individuels : le risque de transport. Dès Juin 1995, nous avions identifié ce que nous avons nommé : le risque de transport, à savoir le passage de doigts, de mains dans des sexes et anus successifs est à risque.
Des questions qui se posent en termes collectifs : l’alliance avec des groupes sociaux inconnus de la prévention, notamment certains influencés par des théories extrémistes.

Le rejet des tentatives autoritaires ou d’Ordre Moral : les échangistes existent, comme d’autres sont gais, lesbiennes ou bi déclaré-e-s. Nonobstant les critiques sur les rapports de pouvoir, le sexisme et l’homophobie qui subsistent dans l’ensemble de ces sous-groupes, ces personnes, adultes, ont le droit de vivre comme bon leur semble.
Tel ne semble pas l’avis de certain-e-s qui préféreraient voir disparaître ce qu’ils/elles considèrent comme des déviances extrêmes, des attaques contre l’idée normative qu’ils/elles se font de la famille et de la sexualité. Ce ne sont pas les seuls. D’autres affichent haut et fort un discours d’Ordre Moral face aux échangistes pour mieux cacher leurs propres pratiques…

8 - Les réactions à la mise en place de la prévention sida
Les établissements
Dès 1994, nous évoquions l’alliance souhaitable avec les établissements commerciaux. En 1995, nous les incitions à signer avec nous la «Charte de qualité sanitaire». Signée d’abord en région Rhône-Alpes (là où nous étions connu-e-s), la «Charte de qualité sanitaire» est aujourd’hui (Septembre 1997) signée par une quarantaine d’établissements. A côté de ceux qui nous ont soutenu chaleureusement dès le départ, même quand cela pouvait leur apparaître anti-commercial, de nombreux autres commerces nous ont rejoints. Ceci n’empêche pas que la progression de la prévention soit restée une lutte permanente. Ainsi, des clubs pouvaient signer la charte ET ne pas mettre de préservatifs à disposition.

Les revues
Quant aux deux principales revues qui s’adressent au public échangiste (22), après nous avoir donnée la parole, lors d’un week-end de correspondant-e-s pour l’une, dans des chroniques pour l’une et l’autre, elles ont été de fidèles traductrices de l’ambivalence et des hésitations qui ont marqué la progression de la prévention chez les libertin-e-s.

Les pouvoirs publics
Difficile, semble-t-il pour certain-e-s fonctionnaires d’accepter les réalités qui émergent au fil de la prévention sida. Nos rapports successifs ont été émaillés de propositions.
Les pouvoirs publics nationaux, la division sida, a très vite soutenu notre recherche-action.

Par contre, l’intégration de l’échangisme au niveau des plans locaux de prévention est plus lente, venant ici traduire des résistances locales.

L’association C.C.S. : Couples Contre le Sida
La Direction Générale de la Santé a aidé à créer Couples Contre le Sida. Nous avons alors cherché à regrouper ceux et celles qui pouvaient devenir des “relais de prévention”. Cette action s’est révélée plus difficile que prévue.
En 1996, nous écrivions : «Certains milieux, certaines populations n’ont pas eu la chance d’avoir de culture associative». On le voit dans nos difficultés à trouver des “porte-paroles” et des responsables associatifs/ves.

Jumelé avec l’aspect socialement “choquant” — ou pour le moins peu valorisé — des pratiques échangistes, la mise en place nationale de Couples Contre le Sida est longue, plus longue que nous ne l’avions imaginé.

Aujourd’hui C.C.S. c’est :
- une association qui a déjà une histoire et qui est reconnue par les milieux échangistes ;
- une présence régulière dans les lieux de consommation sexuelle ;
- 60 000 brochures diffusées (en 5 langues) ;
- 160 000 préservatifs déjà diffusés gratuitement ;
- une coopérative d’achats de préservatifs pour les établissements ;
- des articles réguliers dans les revues

C’est aussi une coordination nationale à Lyon, et 3 comités locaux : Lyon - Rhône-Alpes, Montpellier - Méditerrannée, Toulouse - Sud Ouest, et bientôt Paris - Ile de France…

La transition entre des actions menées avec l’aide de chercheur-e-s et celles menées par des professionnel-le-s de la prévention, des bénévoles, est toujours délicate. Nous l’avions déjà vécu autour du bus Cabiria, bus de santé communautaire en milieu prostitutionnel. Aujourd’hui la balle est dans le camp des échangistes, des responsables actuel-le-s de C.C.S., et dans celles des pouvoirs publics nationaux et locaux…
Faut-il maintenir une association spécifique pour les échangistes ? Intégrer nos savoirs faire dans une grande association nationale, ce qui aurait le mérite d’accroître l’anonymat ? Les débats sont ouverts…
En 1993, alors que des hommes échangistes venaient de mourir à l’hôpital de Lyon, il était impossible de parler du sida ; aujourd’hui, beaucoup échangistes savent, et acceptent de dire, que certains des leurs sont morts du sida.

Le Cap d’Adge Naturiste
Dans le rapport de recherche, nous décrivons dans le détail, en utilisant les journaux de terrain, le travail réalisé au cours de quatre années successives par 23 personnes différentes pour mettre en place la prévention dans le plus haut lieu de tourisme sexuel d’Europe.
Les différents chapitres montrent comment l’on passe du déni à la situation actuelle, le manque : manque de matériel de prévention (préservatifs et gel), manque d’informations très précises…

Ils décrivent aussi la situation inique que nous avons vécu cette année où l’autorité préfectorale et les pouvoirs locaux ont voulu nous interdire de venir mettre en place la prévention…Et ont refusé toute forme de subvention.

Le prologue du rapport Cap d’Agde 1995, illustre mieux que tout discours l’urgence que revêt la situation sur ce site :

La plage, les dunes…
Dimanche 23 Juillet… (23)
Il est tard, plus de 18 heures, la plage, les dunes…
Dimanche, beaucoup, beaucoup de monde. Ceux et celles qui arrivent pour Août et les visiteurs /euses du week-end. La densité est encore plus importante que d’habitude, et surtout, contrairement à hier, il n’y a pas de vent de sable. C’est toujours impressionnant, comme nous le font remarquer nos voisin-e-s, de voir comme hier après 19 heures, ce petit bout de sable de 300 mètres de longueur où hommes et femmes sont comme aglutiné-e-s les un-e-s aux autres, quand à côté la plage est déserte. En ce moment la plage naturiste située à côté, celle où viennent les familles, n’est pas vide, mais presque.
Ici, quand nous arrivons, près de 800 personnes cohabitent, et nous développons des trésors d’imagination pour trouver un coin libre où poser notre serviette ; du moins un coin au centre de la zone qui devient notre poste d’observation. Beaucoup de gens sont allemand-e-s. Nous n’avons pas encore vu les effets directs de l’arrivée, annoncée depuis hier, d’une cinquantaine d’italien-ne-s (24).

Pour poser nos affaires, nous devons, comme tous les jours enjamber des corps nus. Certains hommes ont déjà la main dans le vagin de leur amie ; certains habitués ont l’air de s’en servir comme “rince-doigts (25)” permanent : de 16 à 19 heures, ils ont toujours la main occupée à la même tâche.
Ceux-là nous les remarquons très facilement : ils ont du mal à prendre préservatifs et documents d’information sur le sida que nous diffusons tous les jours.

Dès notre arrivée sur la plage, et même si nous déplaçons quelques volutes de sables qui viennent se coller aux peaux mouillées, beaucoup d’hommes et de femmes nous sourient : en 3 semaines de présence quasi quotidienne nous avons fait notre place. «Couples contre le sida… Les petit-e-s jeunes qui bossent pour le sida» ; «Daniel et la belle Isabelle» ; «les artistes» ; «Celui qui ressemble à Higelin, et celle qui semble être la sœur de Julie» [l’amie du patron de l’Exquis (26)]… Les expressions varient, mais c’est nous. Et l’accueil est vraiment très sympathique, même si les effets de la mise en place de la prévention ne sont pas — eh non — magiques…

Ceux-là nous les remarquons très facilement : ils ont du mal à prendre préservatifs et documents d’information sur le sida que nous diffusons tous les jours.
Nous rencontrons celle que nous avons surnommée “Miss 6”, celle qui se plaignait que nous ne distribuions qu’un préservatif par personne alors qu’”en action”, elle faisait «six pénétrations de l’heure». Comme à l’accoutumée nous lui donnons quelques doses de lubrifiant non gras pour éviter l’irritation chronique dont elle se plaint.
Elle nous explique qu’à cette heure-ci la mer n’est plus fréquentée mais qu’une heure auparavant, elle avait assistée avec son mari à «une super partie dans l’eau».
Les deux C.R.S. arrivés en zodiaque n’ont pas pu faire grand chose. Hommes et femmes présent-e-s se sont alors écarté-e-s, et comme les jours précédents, ont levé les mains au ciel… Et la police est repartie.

19 heures, la police municipale et les C.R.S. qui surveillent la zone depuis leur guérite en haut de la plage sont partis depuis quelques dizaines de minutes (27), plusieurs couples s’enlacent et, en même temps, 5 à 6 hommes se font faire des fellations par leur amie — ou 5 à 6 femmes font des fellations à leur compagnon, suivant le sens où on lit ces pratiques… Les couples sont jeunes, le soleil est doux à cette heure-ci, les scènes sont assez belles d’un point de vue esthétique (de mon point de vue esthétique s’entend). Des hommes, comme à l’accoutumé se caressent le sexe et matent les femmes. Nous sommes au bord de la plage, et déjà un cercle composé très majoritairement d’hommes, et de quelques couples commence à se former près de nous, et autour d’un couple où la fille semble être très jeune, est-elle majeure ? Elle a une belle chevelure brune et lui dans la trentaine et des cheveux bouclés et longs. Il/elle sont allemands, je pense. Dans les autres couples où se font les fellations, il y a celui qui a fait l’amour hier entouré d’un immense cercle alors que le vent des sables cinglait visages et corps.

Les femmes “suceuses de bites” comme les a surnommé P. s’appliquent à la tâche et tournent leurs regards hors du cercle des voyeurs. Pourtant les mouvements de tête, la langue qui s’étale sur le pénis, le doigts de l’homme qui guident la tête de leur compagne… beaucoup de sur-gestes montrent une volonté explicite d’exhibition. Près d’une centaine de personnes commencent à former le cercle. Quand nous levons les yeux — Isa s’en est plaint plusieurs fois dans la soirée — ce sont des sexes, des sexes et des sexes. On pourrait même dire que notre entourage est surtout composé de “bites” et de “queues” qui commencent à gonfler et s’agiter.

A ce moment là, surgit du haut des dunes une colonne d’une dizaine d’hommes, habillés de shorts et T-shirt. Moi même, j’étais habillé car je m’apprêtais à partir dans le dunes 28. Une immense clameur est montée «A poil, dehors les voyeurs !». Il y avait l’aspect “textile”, sans doute, mais surtout le regard de mateurs machos de ces hommes qui manifestement n’appartiennent pas au monde “coquin”, du moins pas à celui qui s’exhibe sur la plage et dans les dunes. Ils détaillent les filles d’un regard violent de consommateurs… La clameur a eu pour effet de faire soulever la tête à tout le monde, y compris les couples “en action”. Dans une atmosphère tendue, où la peur d’une intervention policière est omniprésente, l’effet fut radical. En tous cas, le jeune couple autour duquel s’était formé le cercle, celui et celle que désignaient par leur présence spectateurs et spectatrices, s’arrêta net. L’homme continua à caresser les fesses de son amie, mais celle-ci alors réfugiée face contre serviette ne manifestait pas l’intention de continuer sa fellation.

C’est alors qu’un mouvement d’hommes seuls (29), de singles comme les appelait un couple d’Anglais-e-s s’est déplacé très vite vers le haut des dunes. Nous avons pris rapidement nos affaires et je me suis précipité pour pouvoir être dans les premiers rangs. En haut de la plage, à la frontière des dunes, un homme, un grand homme blond, caressait une femme assez opulente, très bronzée, avec une chaînette autour de la taille. Il lui caressait le clitoris et sa main semblait entrer dans son vagin. Elle se frottait contre lui en lui caressant le sexe de sa main.

Elle commença à crier de jouissance dans un râle qu’accompagnait une vive tension de son corps. Sur la pointe des pieds, son corps s’est cambré et semblait ne pas vouloir redescendre. Le cri de jouissance s’est amplifié, amplifié pour retomber dans des formes de sanglots… Le public, deux à trois cent personnes, a alors applaudi et le couple a souri…

Je m’écarte pour regarder ce qui se passait ailleurs et Gil, l’homme raciste et homophobe qui nous avait agressé la veille, vient à ma rencontre. Exit les diatribes contre notre action préventive, finis aussi ses doutes sur le sens de notre présence. Il me salue très virilement et me dit «Je t’ai observé hier dans les dunes… bon c’est pas entièrement faux ce que vous dites» (30).

Mais déjà les hommes couraient pour aller dans les dunes. A 50 mètres de la plage, après la première dune un petit cercle s’était formé. J’arrive trop tard et je ne vois rien. En m’infiltrant j’arrive à être au troisième rang. Là, par terre, sur une serviette deux couples : le couple d’Allemand-e-s qui avait commencé l’action sur la plage que j’ai décrite supra et un autre d’environ 30 ans. Autour d’eux / elles, assis ou à genoux des hommes qui se masturbent très vite et de manière compulsive. Dans le cercle certains bandent et se caressent, d’autres épient sans perdre un geste la scène ; beaucoup ne voient rien et lancent des plaisanteries à la cantonade. Derrière moi, un homme que je vois pas bande et se colle à moi. «Attention aux fesses» lance un jeune voisin apparemment gai, «regardez par dessous» disent d’autres.

Dans le cercle, le compagnon de l’Allemande et l’autre homme guident les femmes. Tour à tour, elle sont requises. Les gestes pour guider et placer les corps sont explicites ; pour faire des fellations à leur homme, puis à l’homme de l’autre couple, toujours sans préservatif. Les gars dirigent les mains des filles entre elles, mais manifestement, les attouchements entre femmes ne sont pas leurs désirs, ils abandonnent la tentative. La femme blonde se met à califourchon sur son homme, l’allemande s’allonge et son ami la pénètre. Les râles apparaissent de manière simultanée.

On ne sait plus quelle femme signifie à la foule sa jouissance. Les branleurs du premier rang ont l’air dans un état de surexcitation, le regard hagard fixé sur les couples, le short au mollet pour deux d’entre eux. Ils fixent les couples et certains proposent leurs services des yeux. Mais, visiblement ce n’est pas un “gang bang” qui est prévu au programme. La pression derrière moi s’accentue. On commence à se croire dans une queue pour rentrer à un concert (ou à un match de foot je suppose, bien que je n’ai jamais fait cette expérience). «Poussez vous !» crie un gros monsieur, «Assis, devant !» demandent d’autres. Un gars mets son sexe dans l’oreille d’une voisine, elle se frotte contre le membre bandé en riant. A ma gauche j’entends un homme qui se dégage et s’exclame vertement : «Y en a qui sont à voile et à vapeur !». C’est une ambiance qui n’est pas sans rappeler la fête foraine avec une attraction principale et les mille et unes interactions dans le public qui marque par des quolibets ses états d’âme, ou plus exactement, ici, son excitation.
L’intensification du râle marque, à nouveau la fin du spectacle. Et, là aussi le public applaudit et sourit devant la belle exhibe et quête immédiatement du regard où pourrait se dérouler la prochaine action.

A deux mètres derrière moi se trouve une blonde plantureuse, tatouée sur l’ensemble du sein par des arabesques bleues qui lui redescendent dans le dos. A priori, c’est une Bavaroise, en tous cas c’est ainsi que nous la surnommerons avec Jacques et Isa. Elle est entreprise par plusieurs hommes à la fois. Un derrière elle semble la pénétrer, deux lui caressent le sexe avec les mains, un troisième lui suce le mamelon dans lequel est fixé un bel anneau d’or (du moins il brille comme tel). Elle est hilare et tangue de son corps dans une danse très communicative. Quelques hommes tentent de poser une main sur elle, mais les regards désapprobateurs de ceux qui “sont sur le coup” comme on dit ici, les en dissuadent. Je suis bousculé par le flot des voyeurs et je me redirige sur la plage où j’ai repéré Serge et Josiane (31) en haut des dunes accompagné-e-s d’une femme qui ressemble à s’y méprendre à un travesti. Nous l’avions déjà aperçue la veille sur la digue (32).

En chemin, je plaisante avec un beau brun au regard grand ouvert. On échange quelques mots, il a un gros défaut d’élocution : «Je-suis-sourd» me dit-il, «il-faut-que-je-lise-sur-les-lèvres…» Le débit est très lent. Je rejoins Isabelle et nous nous sourions ; ce beau jeune homme a l’air si doux et gentil.

En haut des dunes, un grand cercle est déjà formé ; une femme (une grande blonde) officie une fellation à un homme brun chemisette ouverte, qui semble être son copain. Elle ressemble à une étudiante de 1ère année en sciences humaines, celles qui habitent chez leurs parents et passent leur temps en bibliothèque. Peut-être que ces hypothèses sont influencées par l’effet lunettes cerclées de fer, la peau blanche, la posture du corps… Autour d’elle et lui, à l’intérieur du cercle quatre ou cinq couples s’amusent en regardant tantôt les voyeurs du cercle, tantôt la scène de fellation. Je les quitte pour rejoindre Josiane et Serge et de loin, j’entends les applaudissements qui concluent l’acte. J’apprendrai par Isa que la belle blonde a arrêté la fellation, et qu’avant les applaudissement, beaucoup de consommateurs déçus ont fait remarquer «C’est pas génial…»

Et tout le monde court d’un cercle à l’autre, d’une exhibe à une autre exhibe. Je m’assois près du travesti, qui me parle du livre qu’elle a vu dans les affaires de Serge et Josiane (33).


Elle me demande si je connais des livres sur le transsexualisme, je lui parle de Chemins de Trans, une revue parisienne et lui promets de lui amener l’adresse. Elle a 22 ans, s’appelle Sylvia, prend des hormones depuis 1 ans 1/2, veut se faire faire des implants mammaires à la rentrée et dit que pour l’opération du bas, elle a le temps «vu [son] âge et les suites irréversibles». Elle porte un slip noir, a un regard très doux. Elle vient de Lille où elle s’est prostituée deux années durant.

Le cercle d’à côté commence à se disloquer, les hommes guettent… Josiane imite un râle de jouissance, les hommes accourent. Un cercle se forme. Josiane et Serge se consultent, elle se lave le sexe avec l’eau d’une bouteille en plastique en écartant très délicatement ses lèvres, étend sa serviette en enlevant le sable, prend un préso et, alors que le cercle autour de nous qui sommes assis-e-s est de plus en plus dense, elle se dirige vers un homme qui est en train de caresser une jeune nana d’un couple. Elle pose le préservatif, le sexe est gros, très gros. Au regard des critères qu’elle nous a expliqués deux heures avant — «des grosses bites, quels que soit l’âge ou le corps» —, elle a bien choisi. Nous apprendrons par la suite qu’il s’agit d’une vedette locale qui circule ici depuis plusieurs années sous