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Présentations

Entre commerce du sexe et utopie
L'échangisme

Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme de Toulouse (19-20 et 21 mars 1998)



Préface

L’échangisme : une réalité aux mille visages

Daniel Welzer-Lang



Depuis 1994, pour aider à mettre en place la prévention sida d’abord en France, puis maintenant en Europe, nous avons mené une étude sur les pratiques dites «non-conformistes», «libertines» «coquines» que l’on peut regrouper sous le terme générique «d’échangisme». En même temps que nous avons découvert la «planète échangiste», faite de mille et un lieux différents (clubs, saunas, lieux de dragues extérieurs, minitel, petites annonces, soirées privées, lieux de tourisme sexuel en France et à l’étranger), nous avons vu une extension importante du nombre de personnes concernées ou intéressées à un titre ou un autre par ces espaces et cette quête conjugale pour certain-e-s, solitaire pour d’autres, de sexualité multiple et plurielle. Aujourd’hui en France, un backroom sur trois est échangiste.
De manière parallèle, le commerce échangiste et libertin se développe en s’adaptant aux demandes : segmentation et spécialisation du marché, apparition de réseaux, greffe du S-M…, tentatives pour ouvrir en Espagne des zones de tourisme sexuel comparables à celle du Cap d’Agde.

S’agit-il d’un phénomène de mode ? D’une x-ième recomposition familiale ? D’une évolution parallèle à l’apparition d’autres minorités sexuelles (gais, travestis ?). De récupération commerciale ? Telles sont les questions que nous avons soumises au débat du séminaire européen qui a eu lieu à Toulouse (France) en Mars 98.
Ce séminaire, coorganisé par l’Équipe Simone [conceptualisation et communication de la recherche/femmes] de l’Université Toulouse Le Mirail, l’association de recherche Les Traboules (1) et l’association Couples contre le Sida, a pu se tenir grâce aux fonds de la Commission Européenne (D.G. V, Programme communautaire de prévention du sida et de certaines autres maladies transmissibles) que nous tenons à remercier.

Nous tenons aussi à remercier les responsables de la Division Sida (France) et en particulier Michèle Arnaudies qui ont soutenu la mise en place de la prévention sida dans un secteur considéré comme «sensible», «difficile», bref un domaine qui voit des hommes et des femmes pratiquer des sexualités que la morale réprouve et/ou préfère cantonner dans des interstices discrets.
Premier séminaire de ce type, il a rassemblé de multiples personnes : universitaires, chercheur-e-s, médecins, sexologues, commerçant-e-s échangistes [responsables de clubs, animateurs de vacances], responsables d’associations de commerçants [Federsex, Italie], couples échangistes, étudiant-e-s, responsables d’associations de lutte contre le sida (Italie, Portugal, Suisse, France), comités de Prostitué-e-s (Cabiria [Lyon], Autre Regard [Marseille], Collectif Olympio [France], Comitato per i diritti civili delle prostitute [Italie], journalistes, fonctionnaires (Personnel sida des DDASS, responsables de service du Droit des Femmes…).
Les débats furent vifs, animés. Comme ce fut le cas dans le milieu gai, il y a quelques années ; il n’est pas toujours facile d’accorder analyses théoriques et réalités commerciales, désirs ludiques de couples et pensées sociologiques…

Qui sont les échangistes en France ?
Difficile, au vu de sa labilité et du désir de discrétion, de circonscrire exactement la population qui se définit comme non-conformiste, mais nos différentes analyses reproduites ici, ouvrent sur un paysage contrasté. Ainsi l’étude quantitative des petites annonces, corrélées par quatre années d’ethnographie montre un ensemble hétéroclite composé approximativement de 40% de couples, de 50% d’hommes seuls. Les 10% restant se partageant entre travestis, femmes seules, groupes d’hommes ou groupes mixtes. Il s’agit d’un public plus urbain que rural, centré autour des grandes agglomérations où les classes moyennes et supérieures sont surreprésentées. On peut estimer cette population (en France) entre 200 et 400 000 personnes.

En Italie et en Espagne ?
Valentina Rettore et Beatriz Karottki, chargées d’étude pour cette enquête, dressent quant à elles, un premier bilan des investigations menées en Italie et en Espagne. On s’en apercevra, les populations diffèrent peu. Et, comme en France, dans ces pays, les pratiques non-conformistes progressent rapidement.
Deux textes complètent les présentations. L’un de Maïté Hoyer relate une expérience menée dans l’échangisme entre 1970 et 1980, «années privilégiées entre la pilule et le sida» dit-elle. Elle nous relate dix années de confidences sur l’échangisme recueilli auprès de 300 personnes ; témoignages qui ont servi de support à son mémoire de sexologie (2).
L’autre est d’un jeune sociologue de Franche-Comté qui vient de finir sa thèse en sociologie sur le tiers dans le couple (3).
Il y émet l’hypothèse «que tout rapport amoureux implique un rapport au tiers vécu selon une modalité spécifique». Et il ajoute : «le tiers est récurrent, omniprésent, utile même pour insuffler du désir, de l’énergie, pour lutter contre la dégénérescence de l’amour. Face à l’insatisfaction conjugale, à l’ennui, on peut repérer plusieurs types de réponses.…». Serge Chaumier compare alors ses travaux aux réalités échangistes.

Un segment du travail sexuel

La prostitution, comme l’ont démontré les analyses des groupes de santé communautaire, des comités de prostitué-e-s et nos études précédentes (4), est en complète restructuration : baisse du nombre de clients, apparition de nouveaux territoires (télématique, transgenders [hommes de naissance prostitués en femmes]…), transformation des pratiques…
La diversité des espaces libertins, leur articulation partielle avec les lieux traditionnels de travail sexuel (sex-shops, clubs avec «strip-teaseuses» hôtesses, pornographie…), l’utilisation du capital sexuel des femmes (en couples ou non) et les conditions des soirées ouvertes aux hommes seuls (5) font incontestablement de l’échangisme un des lieux de recomposition du travail sexuel.
Non seulement dans certaines villes françaises l’action des abolitionnistes aboutit à ce que certaines travailleuses du sexe aient dû quitter leurs formes d’exercice libéral au profit d’un salariat dans d’autres lieux de commerce du sexe, mais plus encore, l’exercice de la polygamie masculine dans l’échangisme apparaît pour les hommes seuls moins onéreuse et plus «moderne».

Alors, bien sûr, il restera encore à affiner et à débattre de ce que les sociologues définissent comme le «commerce du sexe». Chercheur-e-s, comités de prostitué-e-s, associations de santé publique, responsables d’établissements, nous avons tenu à affirmer qu’il n’y a pas d’offre de prostitution «directe» dans les clubs dits échangistes, que l’expression de «tourisme sexuel» utilisé dans nos rapports de recherche n’avait rien à voir avec sa définition légale qui connote la pédophilie. Certains participant-e-s nous ont fait part de leurs inquiétudes : les termes sociologiques pourraient être utilisés comme outils contre leurs commerces.

Nous en avons eu de multiples expressions, y compris de la part de nos partenaires dans la lutte contre le VIH. La prévention du sida nécessite de passer des alliances entre groupes sociaux différents, nous aurons donc encore à discuter et lirons avec attention les comptes-rendus de la session consacrée à ce sujet. La présence du Comité de Prostituées Italiennes, des collectifs français qui travaillent sur la prévention sida avec les personnes prostituées et de spécialistes catalans sur ce thème en ont fait un débat très riche.
Nous y avons aussi reproduit l’introduction au débat qu’ont proposé Françoise Guillemaut, Martine Schutz-Samson et Jean-Yves Le Talec, tout-e-s trois spécialistes à un titre ou un autre du commerce du sexe et de la lutte contre le sida (6), et de plus ami-e-s de longue date avec qui nous avons mené des combats communs à Lyon pour le droit à la citoyenneté des personnes prostituées. Leur contribution élargit le débat en intégrant les lieux gais et l’évolution contemporaine des différentes formes de travail sexuel.


L’utopie d’une autre sexualité
Quelle que soit l’entrée du questionnement : Mai 68, la sexologie, l’envie de quitter le train-train conjugal, le féminisme, les utopies libertaires, etc. dans les vingt-cinq dernières années nous avons vu apparaître différentes formes de mises en mot et en actes d’utopies sexuelles. L’impression d’appartenir à une élite «plus libérée», le sentiment de tribu… que véhiculent hommes et femmes échangistes, réfèrent de près ou de loin à ces utopies. Il faut d’ailleurs interroger le succès actuel de ces sexualités récréatives en les mettant en rapport avec les quêtes sociales des générations post soixante-huitardes ; comparer le communisme sexuel à cette collectivisation des corps.
En France, en Italie et en Espagne aujourd’hui, ceux et celles originaires de ce que l’on peut qualifier de «courant sexologique» ont presque disparu de la planète échangiste. Mais restent des articulations fortes entre échangisme et naturisme.

Les critiques sur ces modes de sexualité ne manquent pas, notamment parce que la planète laisse voir un androcentrisme important. De manière apparemment paradoxale les pratiques échangistes qui ouvrent sur l’échange et le partage des femmes entre hommes, apparaissent comme un milieu à forte domination masculine où les rapports sociaux de sexe sont surdéterminés par l’érotisme masculin. Mais, même dans ce cadre contraint, il est aussi difficile de ne pas apercevoir d’autres juxtapositions : l’émergence et l’expression du désir des femmes, la volonté d’étendre le «moi sexuel» des couples, l’apparition d’une redistribution entre dispositif de sexualité et dispositif d’alliance… En quoi l’échangisme participe-t-il de la redéfinition de l’utopie sexuelle ? Telle était une autre grande question de ce séminaire.

Nous avons donc proposé un débat sur le thème de l’utopie. Plus précisément nous avons essayé de comparer les visions utopiques de femmes libertaires, rencontrées sur d’autres terrains, et de couples qui pratiquent l’échangisme. On le verra, les résultats sont surprenants.
Les articles de nos collègues Ignasi Pons i Antón et Oscar Guash, professeurs de sociologie à Barcelone, complète la discussion. Ignasi Pons i Antón questionne de manière très stimulante au niveau intellectuel l'aspect transgressif de l'échangisme. Reprenant les analyses de Michel Foucault, il y voit plutôt «une forme normalisée de contrôle social qui, en repoussant plus loin les limites, gène la dissémination des échanges sexuels dans la société quotidienne».. Quant à Oscar Guash, comparant les commerces échangismes et gai, il y voit dans l'un et l'autre cas, une «régulation du désir qui a pour but de contrôler son expression sociale», contrôle qui s'accompagne d'un processus de rationalisation de la sexualité.

Des oublié-e-s de la prévention sida
Mais en dehors de ces thèmes de réflexion, il a surtout été question de faire le point sur la prévention sida, notamment la méthodologie de sa mise en place et ses effets, de favoriser une réflexion transnationale associant professionnel-le-s de la prévention, pouvoirs publics et public échangiste. Lors de notre étude, nous avions opté pour des alliances privilégiées avec les femmes et le personnel des établissements. Nous avons choisi de créer des organismes spécifiques de lutte contre le sida dans ce milieu particulier : Couples Contre le Sida. Ensemble, établissements, couples, revues, chercheur-e-s, administration de santé publique, nous en avons fait un premier bilan.

Au cours de ces quatre années, en France — l’Italie et l’Espagne sont encore très résistantes à la prévention en milieu échangiste — nous sommes passé-e-s d’un sida-tabou, d’une prévention inexistante où les rapports protégés étaient rares dans des régions entières (exception faite en France de Paris) à une relative intégration des préservatifs dans de nombreux rapports sexuels ; de préservatifs refusés par les établissements à une coopérative d’achat ; de questions idéologiques à des interrogations (très) pratiques sur les modes de contamination : les risques de «transport», l’utilisation combinée du préservatif et du gel, la rupture de préservatif… Reste de nombreux problèmes : la question de l’échelle, de la massification dans les zones de tourisme sexuel (Cap d’Agde, Espagne), l’acceptation de la prévention par les responsables locaux, le refus d’une logique répressive qui contribue à l’invisibilisation des pratiques qui perdurent… Mais ce qui est maintenant certain, c’est que la population dite échangiste recouvre dans les faits une bonne partie de la population dite «hétérosexuelle multipartenaire» si difficile à toucher et à mobiliser dans la prévention sida.

Comment transmettre les acquis de quatre années de prévention ? Et quelle est la situation à l’étranger, notamment en Espagne et en Italie ? Aujourd’hui où les premiers morts connus du sida apparaissent chez les échangistes, il nous est apparu important de faire le point. Nous avons reproduit ici le bilan que proposent Jean-Marc Beylot, Isabelle Million et Valérie Bourdin au nom de la jeune association Couples contre le Sida et une synthèse de débats.
Alors, naturellement ce premier séminaire européen sur l’échangisme, cette rencontre entre commerçant-e-s, chercheur-e-s, militant-e-s de la lutte contre le sida, jeunes étudiant-e-s féministes… a été parfois difficile. Les débats ont été menés, mais ne sont pas — et de loin— achevés. Certaines critiques posent problème. Ainsi les analyses en terme de «domination masculine» sont «sensibles». D’un côté les sociologues et ethnologues, les économistes qui utilisant leurs grilles de lectures décryptent la planète échangiste comme l’ensemble de la société, c’est à dire un système social où les hommes ont le pouvoir ; de l’autre, du point de vue individualiste, des hommes et des femmes qui mettent en avant leur point de vue particulier, leur marge de manœuvre, leur représentation du monde échangiste pour affirmer le contraire.
De même, lors des débats sur l’«utopie», nous avons pu remarquer que nous ne partions pas du même point de vue. Faut-il rêver à une «utopie conjugale» ou dépasser le deux, le couple ? Qu’en est-il des liens entre sexualité et rapports sociaux, envies libertaires de changer le monde et réalités libertines d’améliorer le couple ?

Les débats doivent se poursuivre. La mise en place de la prévention du VIH, mais aussi la compréhension des évolutions récentes des formes de rencontres sexuelles l’imposent.

Daniel Welzer-Lang


(1) “Les Traboules” est une association créée primitivement à Lyon en 1988 qui agit à l’articulation des champs de la recherche et de l’intervention sociale. Fondée par des universitaires, des travailleurs sociaux et des personnalités de ce secteur, ses responsables se sont fixés comme objectifs de soutenir des recherches sur la sexuation du social. C’est ainsi que Les Traboules ont participé à différentes études en liant le travail des chercheur-e-s et des intervenant-e-s sociaux/ales. Les thèmes qui ont été abordés sont : les violences masculines contre les femmes, les violences en prison, les prostitutions et la prévention du sida, le logement des personnes prostituées, l’homophobie et les violences masculines contre les hommes.
Les deux dernières études en cours sont : - Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, — contribution ethnographique à l’histoire du sida — et la Création du Réseau Européen d’Hommes Proféministes.

(2) Hoyer Maïté, Propos, à propos, des propos, sur la sexualité de groupe de la génération de nos congénères, D.U. de sexologie, Société Française de Sexologie Clinique, 1983-1984.

(3) Serge Chaumier, Tiers inclus/ Tiers exclu. Sociologie du rapport au tiers dans les récits théoriques et filmiques sur l’amour, Thèse de 3ème cycle, soutenu sous la direction de Patrick Baudry, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III, 1996, 967 p.

(4) Welzer-Lang, Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne Marie Métaillé (en coll. avec Lilian Mathieu et Odette Barbosa), 1994.

(5) A noter qu’en Italie toutes les soirées sont ouvertes aux hommes seuls (les «singles») et qu’ils paient très cher l’entrée. En Espagne, dans la plupart des lieux, ils sont accepté et restent au bar en attente qu’un couple viennent les chercher.

(6) Présentation des différent-e-s auteur-e-s en fin de volume.
Un grand merci à l’ensemble du personnel de cette association pour l’aide apportée dans la réalisation de ce séminaire. En particulier nous remercions Nathalie Gomez qui a coordonné la mise en place de ce séminaire, Thierry Campanati pour son assistance graphique, Alexia Lagarde qui a retranscrit les débats et conçu la maquette de ces actes, Marianne Corbin qui en a assuré la gestion et les étudiant-e-s de la filière rapports sociaux de sexe de l’Université Toulouse Le Mirail pour leurs diverses aides.


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