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Préface
Léchangisme : une réalité aux mille visages
Daniel Welzer-Lang
Depuis 1994, pour aider à mettre en place la prévention sida dabord en France, puis maintenant en Europe, nous avons mené une étude sur les pratiques dites «non-conformistes», «libertines» «coquines» que lon peut regrouper sous le terme générique «déchangisme». En même temps que nous avons découvert la «planète échangiste», faite de mille et un lieux différents (clubs, saunas, lieux de dragues extérieurs, minitel, petites annonces, soirées privées, lieux de tourisme sexuel en France et à létranger), nous avons vu une extension importante du nombre de personnes concernées ou intéressées à un titre ou un autre par ces espaces et cette quête conjugale pour certain-e-s, solitaire pour dautres, de sexualité multiple et plurielle. Aujourdhui en France, un backroom sur trois est échangiste.
De manière parallèle, le commerce échangiste et libertin se développe en sadaptant aux demandes : segmentation et spécialisation du marché, apparition de réseaux, greffe du S-M
, tentatives pour ouvrir en Espagne des zones de tourisme sexuel comparables à celle du Cap dAgde.
Sagit-il dun phénomène de mode ? Dune x-ième recomposition familiale ? Dune évolution parallèle à lapparition dautres minorités sexuelles (gais, travestis ?). De récupération commerciale ? Telles sont les questions que nous avons soumises au débat du séminaire européen qui a eu lieu à Toulouse (France) en Mars 98.
Ce séminaire, coorganisé par lÉquipe Simone [conceptualisation et communication de la recherche/femmes] de lUniversité Toulouse Le Mirail, lassociation de recherche Les Traboules (1) et lassociation Couples contre le Sida, a pu se tenir grâce aux fonds de la Commission Européenne (D.G. V, Programme communautaire de prévention du sida et de certaines autres maladies transmissibles) que nous tenons à remercier.
Nous tenons aussi à remercier les responsables de la Division Sida (France) et en particulier Michèle Arnaudies qui ont soutenu la mise en place de la prévention sida dans un secteur considéré comme «sensible», «difficile», bref un domaine qui voit des hommes et des femmes pratiquer des sexualités que la morale réprouve et/ou préfère cantonner dans des interstices discrets.
Premier séminaire de ce type, il a rassemblé de multiples personnes : universitaires, chercheur-e-s, médecins, sexologues, commerçant-e-s échangistes [responsables de clubs, animateurs de vacances], responsables dassociations de commerçants [Federsex, Italie], couples échangistes, étudiant-e-s, responsables dassociations de lutte contre le sida (Italie, Portugal, Suisse, France), comités de Prostitué-e-s (Cabiria [Lyon], Autre Regard [Marseille], Collectif Olympio [France], Comitato per i diritti civili delle prostitute [Italie], journalistes, fonctionnaires (Personnel sida des DDASS, responsables de service du Droit des Femmes
).
Les débats furent vifs, animés. Comme ce fut le cas dans le milieu gai, il y a quelques années ; il nest pas toujours facile daccorder analyses théoriques et réalités commerciales, désirs ludiques de couples et pensées sociologiques
Qui sont les échangistes en France ?
Difficile, au vu de sa labilité et du désir de discrétion, de circonscrire exactement la population qui se définit comme non-conformiste, mais nos différentes analyses reproduites ici, ouvrent sur un paysage contrasté. Ainsi létude quantitative des petites annonces, corrélées par quatre années dethnographie montre un ensemble hétéroclite composé approximativement de 40% de couples, de 50% dhommes seuls. Les 10% restant se partageant entre travestis, femmes seules, groupes dhommes ou groupes mixtes. Il sagit dun public plus urbain que rural, centré autour des grandes agglomérations où les classes moyennes et supérieures sont surreprésentées. On peut estimer cette population (en France) entre 200 et 400 000 personnes.
En Italie et en Espagne ?
Valentina Rettore et Beatriz Karottki, chargées détude pour cette enquête, dressent quant à elles, un premier bilan des investigations menées en Italie et en Espagne. On sen apercevra, les populations diffèrent peu. Et, comme en France, dans ces pays, les pratiques non-conformistes progressent rapidement.
Deux textes complètent les présentations. Lun de Maïté Hoyer relate une expérience menée dans léchangisme entre 1970 et 1980, «années privilégiées entre la pilule et le sida» dit-elle. Elle nous relate dix années de confidences sur léchangisme recueilli auprès de 300 personnes ; témoignages qui ont servi de support à son mémoire de sexologie (2).
Lautre est dun jeune sociologue de Franche-Comté qui vient de finir sa thèse en sociologie sur le tiers dans le couple (3).
Il y émet lhypothèse «que tout rapport amoureux implique un rapport au tiers vécu selon une modalité spécifique». Et il ajoute : «le tiers est récurrent, omniprésent, utile même pour insuffler du désir, de lénergie, pour lutter contre la dégénérescence de lamour. Face à linsatisfaction conjugale, à lennui, on peut repérer plusieurs types de réponses.
». Serge Chaumier compare alors ses travaux aux réalités échangistes.
Un segment du travail sexuel
La prostitution, comme lont démontré les analyses des groupes de santé communautaire, des comités de prostitué-e-s et nos études précédentes (4), est en complète restructuration : baisse du nombre de clients, apparition de nouveaux territoires (télématique, transgenders [hommes de naissance prostitués en femmes]
), transformation des pratiques
La diversité des espaces libertins, leur articulation partielle avec les lieux traditionnels de travail sexuel (sex-shops, clubs avec «strip-teaseuses» hôtesses, pornographie
), lutilisation du capital sexuel des femmes (en couples ou non) et les conditions des soirées ouvertes aux hommes seuls (5) font incontestablement de léchangisme un des lieux de recomposition du travail sexuel.
Non seulement dans certaines villes françaises laction des abolitionnistes aboutit à ce que certaines travailleuses du sexe aient dû quitter leurs formes dexercice libéral au profit dun salariat dans dautres lieux de commerce du sexe, mais plus encore, lexercice de la polygamie masculine dans léchangisme apparaît pour les hommes seuls moins onéreuse et plus «moderne».
Alors, bien sûr, il restera encore à affiner et à débattre de ce que les sociologues définissent comme le «commerce du sexe». Chercheur-e-s, comités de prostitué-e-s, associations de santé publique, responsables détablissements, nous avons tenu à affirmer quil ny a pas doffre de prostitution «directe» dans les clubs dits échangistes, que lexpression de «tourisme sexuel» utilisé dans nos rapports de recherche navait rien à voir avec sa définition légale qui connote la pédophilie. Certains participant-e-s nous ont fait part de leurs inquiétudes : les termes sociologiques pourraient être utilisés comme outils contre leurs commerces.
Nous en avons eu de multiples expressions, y compris de la part de nos partenaires dans la lutte contre le VIH. La prévention du sida nécessite de passer des alliances entre groupes sociaux différents, nous aurons donc encore à discuter et lirons avec attention les comptes-rendus de la session consacrée à ce sujet. La présence du Comité de Prostituées Italiennes, des collectifs français qui travaillent sur la prévention sida avec les personnes prostituées et de spécialistes catalans sur ce thème en ont fait un débat très riche.
Nous y avons aussi reproduit lintroduction au débat quont proposé Françoise Guillemaut, Martine Schutz-Samson et Jean-Yves Le Talec, tout-e-s trois spécialistes à un titre ou un autre du commerce du sexe et de la lutte contre le sida (6), et de plus ami-e-s de longue date avec qui nous avons mené des combats communs à Lyon pour le droit à la citoyenneté des personnes prostituées. Leur contribution élargit le débat en intégrant les lieux gais et lévolution contemporaine des différentes formes de travail sexuel.
Lutopie dune autre sexualité
Quelle que soit lentrée du questionnement : Mai 68, la sexologie, lenvie de quitter le train-train conjugal, le féminisme, les utopies libertaires, etc. dans les vingt-cinq dernières années nous avons vu apparaître différentes formes de mises en mot et en actes dutopies sexuelles. Limpression dappartenir à une élite «plus libérée», le sentiment de tribu
que véhiculent hommes et femmes échangistes, réfèrent de près ou de loin à ces utopies. Il faut dailleurs interroger le succès actuel de ces sexualités récréatives en les mettant en rapport avec les quêtes sociales des générations post soixante-huitardes ; comparer le communisme sexuel à cette collectivisation des corps.
En France, en Italie et en Espagne aujourdhui, ceux et celles originaires de ce que lon peut qualifier de «courant sexologique» ont presque disparu de la planète échangiste. Mais restent des articulations fortes entre échangisme et naturisme.
Les critiques sur ces modes de sexualité ne manquent pas, notamment parce que la planète laisse voir un androcentrisme important. De manière apparemment paradoxale les pratiques échangistes qui ouvrent sur léchange et le partage des femmes entre hommes, apparaissent comme un milieu à forte domination masculine où les rapports sociaux de sexe sont surdéterminés par lérotisme masculin. Mais, même dans ce cadre contraint, il est aussi difficile de ne pas apercevoir dautres juxtapositions : lémergence et lexpression du désir des femmes, la volonté détendre le «moi sexuel» des couples, lapparition dune redistribution entre dispositif de sexualité et dispositif dalliance
En quoi léchangisme participe-t-il de la redéfinition de lutopie sexuelle ? Telle était une autre grande question de ce séminaire.
Nous avons donc proposé un débat sur le thème de lutopie. Plus précisément nous avons essayé de comparer les visions utopiques de femmes libertaires, rencontrées sur dautres terrains, et de couples qui pratiquent léchangisme. On le verra, les résultats sont surprenants.
Les articles de nos collègues Ignasi Pons i Antón et Oscar Guash, professeurs de sociologie à Barcelone, complète la discussion. Ignasi Pons i Antón questionne de manière très stimulante au niveau intellectuel l'aspect transgressif de l'échangisme. Reprenant les analyses de Michel Foucault, il y voit plutôt «une forme normalisée de contrôle social qui, en repoussant plus loin les limites, gène la dissémination des échanges sexuels dans la société quotidienne».. Quant à Oscar Guash, comparant les commerces échangismes et gai, il y voit dans l'un et l'autre cas, une «régulation du désir qui a pour but de contrôler son expression sociale», contrôle qui s'accompagne d'un processus de rationalisation de la sexualité.
Des oublié-e-s de la prévention sida
Mais en dehors de ces thèmes de réflexion, il a surtout été question de faire le point sur la prévention sida, notamment la méthodologie de sa mise en place et ses effets, de favoriser une réflexion transnationale associant professionnel-le-s de la prévention, pouvoirs publics et public échangiste. Lors de notre étude, nous avions opté pour des alliances privilégiées avec les femmes et le personnel des établissements. Nous avons choisi de créer des organismes spécifiques de lutte contre le sida dans ce milieu particulier : Couples Contre le Sida. Ensemble, établissements, couples, revues, chercheur-e-s, administration de santé publique, nous en avons fait un premier bilan.
Au cours de ces quatre années, en France lItalie et lEspagne sont encore très résistantes à la prévention en milieu échangiste nous sommes passé-e-s dun sida-tabou, dune prévention inexistante où les rapports protégés étaient rares dans des régions entières (exception faite en France de Paris) à une relative intégration des préservatifs dans de nombreux rapports sexuels ; de préservatifs refusés par les établissements à une coopérative dachat ; de questions idéologiques à des interrogations (très) pratiques sur les modes de contamination : les risques de «transport», lutilisation combinée du préservatif et du gel, la rupture de préservatif
Reste de nombreux problèmes : la question de léchelle, de la massification dans les zones de tourisme sexuel (Cap dAgde, Espagne), lacceptation de la prévention par les responsables locaux, le refus dune logique répressive qui contribue à linvisibilisation des pratiques qui perdurent
Mais ce qui est maintenant certain, cest que la population dite échangiste recouvre dans les faits une bonne partie de la population dite «hétérosexuelle multipartenaire» si difficile à toucher et à mobiliser dans la prévention sida.
Comment transmettre les acquis de quatre années de prévention ? Et quelle est la situation à létranger, notamment en Espagne et en Italie ? Aujourdhui où les premiers morts connus du sida apparaissent chez les échangistes, il nous est apparu important de faire le point. Nous avons reproduit ici le bilan que proposent Jean-Marc Beylot, Isabelle Million et Valérie Bourdin au nom de la jeune association Couples contre le Sida et une synthèse de débats.
Alors, naturellement ce premier séminaire européen sur léchangisme, cette rencontre entre commerçant-e-s, chercheur-e-s, militant-e-s de la lutte contre le sida, jeunes étudiant-e-s féministes
a été parfois difficile. Les débats ont été menés, mais ne sont pas et de loin achevés. Certaines critiques posent problème. Ainsi les analyses en terme de «domination masculine» sont «sensibles». Dun côté les sociologues et ethnologues, les économistes qui utilisant leurs grilles de lectures décryptent la planète échangiste comme lensemble de la société, cest à dire un système social où les hommes ont le pouvoir ; de lautre, du point de vue individualiste, des hommes et des femmes qui mettent en avant leur point de vue particulier, leur marge de manuvre, leur représentation du monde échangiste pour affirmer le contraire.
De même, lors des débats sur l«utopie», nous avons pu remarquer que nous ne partions pas du même point de vue. Faut-il rêver à une «utopie conjugale» ou dépasser le deux, le couple ? Quen est-il des liens entre sexualité et rapports sociaux, envies libertaires de changer le monde et réalités libertines daméliorer le couple ?
Les débats doivent se poursuivre. La mise en place de la prévention du VIH, mais aussi la compréhension des évolutions récentes des formes de rencontres sexuelles limposent.
Daniel Welzer-Lang
(1) Les Traboules est une association créée primitivement à Lyon en 1988 qui agit à larticulation des champs de la recherche et de lintervention sociale. Fondée par des universitaires, des travailleurs sociaux et des personnalités de ce secteur, ses responsables se sont fixés comme objectifs de soutenir des recherches sur la sexuation du social. Cest ainsi que Les Traboules ont participé à différentes études en liant le travail des chercheur-e-s et des intervenant-e-s sociaux/ales. Les thèmes qui ont été abordés sont : les violences masculines contre les femmes, les violences en prison, les prostitutions et la prévention du sida, le logement des personnes prostituées, lhomophobie et les violences masculines contre les hommes.
Les deux dernières études en cours sont : - Les Surs de la Perpétuelle Indulgence, contribution ethnographique à lhistoire du sida et la Création du Réseau Européen dHommes Proféministes.
(2) Hoyer Maïté, Propos, à propos, des propos, sur la sexualité de groupe de la génération de nos congénères, D.U. de sexologie, Société Française de Sexologie Clinique, 1983-1984.
(3) Serge Chaumier, Tiers inclus/ Tiers exclu. Sociologie du rapport au tiers dans les récits théoriques et filmiques sur lamour, Thèse de 3ème cycle, soutenu sous la direction de Patrick Baudry, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III, 1996, 967 p.
(4) Welzer-Lang, Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne Marie Métaillé (en coll. avec Lilian Mathieu et Odette Barbosa), 1994.
(5) A noter quen Italie toutes les soirées sont ouvertes aux hommes seuls (les «singles») et quils paient très cher lentrée. En Espagne, dans la plupart des lieux, ils sont accepté et restent au bar en attente quun couple viennent les chercher.
(6) Présentation des différent-e-s auteur-e-s en fin de volume.
Un grand merci à lensemble du personnel de cette association pour laide apportée dans la réalisation de ce séminaire. En particulier nous remercions Nathalie Gomez qui a coordonné la mise en place de ce séminaire, Thierry Campanati pour son assistance graphique, Alexia Lagarde qui a retranscrit les débats et conçu la maquette de ces actes, Marianne Corbin qui en a assuré la gestion et les étudiant-e-s de la filière rapports sociaux de sexe de lUniversité Toulouse Le Mirail pour leurs diverses aides.