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Le satellite échangiste : contre-utopie de contrôle social
par Ignasi Pons i Anton
La transgression nest donc pas la limite comme le noir est au blanc, le défendu au permis, lextérieur à lintérieur, lexclu à lespace protégé de la demeure. Elle est liée plutôt selon un rapport en vrille dont aucune effraction simple ne peut venir à bout.
M. Foucault, dits et écrits, t. 1, p. 237
Une des caractéristiques de létape actuelle de la modernisation réside dans le constat de linadéquation des pratiques directement coercitives, qui enfermaient les transgresseurs dans des navires à fous, ou dans des institutions entourées de murs élevés, normalement éloignés des noyaux peuplés, isolement assuré par une succession de portes. Ces formes institutionnelles assuraient linvisibilité de la transgression et des transgresseurs réels et potentiels. Ainsi, les braves gens néprouvaient pas lincommodité dû au doute sur la vérité de leur conduite ou, dans lautre sens, évitaient la tentation contaminante dentreprendre, eux aussi, le chemin de la transgression.
Cest moins cher, plus efficace, plus sûr et présentable, de dresser les âmes que de les conduire et de pénaliser les corps. Dans la modernité sinstaurent des savoirs et des techniques qui permettent dabolir, de transformer ou de réduire au minimum les institutions doccultation ou, en tout cas, douvrir leur portes. En assumant le pouvoir de contrôle social avec les scientifiques et techniciens de lâme, et avec la complicité et laide des braves gens, les mesures policières et judiciaires semblent perdre de leurs forces.
Dans lactualité prédomine un système mixte dans lequel se complètent les systèmes directement coercitifs et les pratiques scientifico-techniques. Dans ce contexte général, léchangisme peut représenter une des pratiques le plus évoluées de ce processus, dans lequel le supposé transgresseur est lagent de son propre contrôle social. Il utilise et construit joyeusement en retour linstitution de ségrégation, convaincu dêtre le plus libre et le plus moderne des êtres humains. Face à cela, surgissent plusieurs questions: Peut-on considérer comme transgression, une transgression normalisée ? Transgresser, est-ce se cacher derrière les limites de la norme et du contrôle social, ou est-ce plutôt détruire ces limites et étendre la transgression au-delà des limites dune société normative ? La liberté se réfère telle à laction volontaire immédiate, ou devrait-on observer doù et de qui proviennent les matériaux de formation de la volonté des âmes dressées ?
Léchangisme représente til une pratique moderne, post-moderne, néo-institutionnelle, ou une pratique lampédusienne qui change ses formes pour ne pas changer son fond et ses fonctions? Sagit til ici dune libération sexuelle anti-sexiste, ou dun succédané théâtralisé de la libre expression et réalisation du désir dans un contexte néo-machiste? Est-ce que léchangisme, avec ladultère traditionnel, nest pas un complément de la frustration et de lidéalisation du modèle de couple ?
Le caractère transgresseur de léchangisme est douteux puisque, tout en adoptant comme référence lespace normatif de la sexualité monogame, il établi des petites vacances polygames dans le contexte dun monde autant ou plus normatif que celui auquel il prétend échapper. Dans les limites de ces espaces, la promiscuité nest pas lélément central mais instrumental du renforcement dune monogamie conventionnelle et formelle qui fonctionne comme espace dordre social et qui répond à peine à la demande de satisfaction individuelle puisque, comme disait Foucault : il est insupportable et inadmissible pour les hommes modernes que notre société enferme le désir et le plaisir sexuel dans des formes juridiques de type contractuel (1). Face à cet état dinsupportabilité du contrat public, léchangisme senferme dans un contrat privé, complémentaire et assureur du contrat public.
Ce procédé peut paraître nouveau mais, en fait, il sagit ici dune des formes le plus anciennes des stratégies de contrôle social. Lanthropologie montre comment, dans presque tous les systèmes constructifs de lordre social, ceux-ci se renforcent avec la ritualisation dexceptions temporelles et spatiales de liberté dans laquelle sexercent la catharsis, le soulagement et/ou la simulation, pour retourner ensuite dans une quotidienneté normative. Les exemples de cette fonction, on peut les observer dans les Carnavals, dans les clubs Med, et dautres célébrations et offres ludiques de genre commercial. Un sociologue conservateur comme Talcott Parsons préconise : un genre légèrement diffèrent de structuration de la conduite qui est, pour une part, significatif en tant que mécanisme de contrôle social et que lon peut nommer institution secondaire (...) Dans un sens permissif, on peut le considérer fondamentalement comme une soupape de sûreté du système social (...) qui indéniablement réduit beaucoup le volume total de déviations (2).
Finalement, il sagit ici de substituer la ségrégation forcé par lauto-confinement volontaire, consumé et consommé dans un hypermarché des simulations de la liberté sexuelle dans lequel, plus que la sexualité, prédomine lexercice dune gymnastique sexuelle des corps uniformisés.
Léchangisme ne représente plus quune transgression symbolique qui essaie déviter la transgression fondamentale de la monogamie. Plus quéliminer la limite (3) il construit des nouvelles limites et les rend visibles pour mieux dissimuler son intérieur, limites qui au lieu de marquer un au-delà acquièrent toute leur signification pour le plus-ici. Ces limites ne sont pas pour autant des issues pour sortir du nid monogamique, mais fonctionnent comme des portes de passage obligé pour senfermer dans les espaces occultes de certains villages et locaux échangistes et pour sisoler du monde de lincertitude extérieure ; cela ressemble étrangement à une prison, où plusieurs portes doivent être traversées pour accéder à une cour intérieure, elle-même délimitée, qui permet de mieux supporter la cellule à laquelle on doit retourner la plupart du temps.
Léchangisme perd une part de son sens transgresseur en se présentant comme transgression sopposant au couple normatif (4) ou en sefforçant par son discours autour de lutopie du couple de nier sa propre contradiction dans le contexte de lorganisation sociale en vigueur, laquelle propose comme seul modèle réel possible linstitutionnalisation publique de la sexualité et de laffectivité du couple. Il essaie lexpérience de limpossible au prix de devenir plus restrictif que le possible. La seule légitimité comme utopie réside dans la libéralisation du désir et du plaisir individuel desquels peuvent émerger toutes les formes possibles, depuis les diverses formes de solitude et dassociation, jusquaux diverses expressions du sexe et de laffectivité. Ce qui suppose un processus de dés-étiquetage et de dé-classification des identités fondées dans les pratiques sexuelles et les formes de relation et de vivre ensemble.
Le terme échangisme dans un contexte de couple, met en évidence lidée de cession volontaire de propriété, point fondamental dans le modèle de couple dans la culture patriarcale. Au contraire, le véritable libération serait représentée par les rencontres relationnelles, dans des espaces spécifiques ou non, entre des personnes/sujets, que, après, retournent à leurs nids de solitude ou de compagnie avec une ou plusieurs personnes.
Mais, cest justement cela même que le pacte échangiste essaie déviter.
En général, léchangisme enferme non seulement les corps, mais à lintérieur de ses espaces prolifèrent des règles et des normes explicites ou implicites qui corsètent les comportements. Il y a une domination des symboles et des protocoles. Ainsi, léchangisme met de lordre et marginalise léchangiste puisquil délimite en des endroits concrets le désordre supposé du désir, où il propose de succédanés dosés de lexpression et de la pratique du désir. Tout ceci fait quen voulant qualifier ces pratiques de libertines, terme popularisé par Sade et socialement amplifié par Bataille et Foucault, lexpression soit non seulement inapproprié mais trahisse également Sade qui, sous le concept de libertin, comme disait Foucault5, prétend introduire le désordre du désir dans un monde dominé par lordre et la classification.
En résumé, léchangisme, plus quune pratique transgressive, est une forme normalisée de contrôle social qui, en en repoussant plus loin les limites, gène la dissémination des échanges sexuels dans la société quotidienne du plus ici. La création despaces spécifiques, commerciaux ou non, de rencontres sexuelles entre personnes, nest recevable que sils sont exempts de règles, explicites ou implicites, tendant ainsi vers la réalisation utopique dune ouverture de tous les espaces pour la liberté.
Notes
(1) Foucault M. (1976), Le savoir comme crime en Dits et Écrits, Gallimard, Paris, 1994, Tome III, p. 83.
(2) Parsons T. (1959), El sistema social. Biblioteca de la Revista de Occidente, Madrid, 1976, p. 299.
(3) Mais la limite a-t-elle une existence véritable en dehors du geste qui glorieusement la traverse et la nie ? M. Foucault (1963) Préface à la transgression dans Dits et Écrits, op.cit. Tome II, p. 237.
(4) La trangression noppose rien à rien, ne fait rien glisser dans le jeu de la dérision, ne cherche pas à ébranler la solidité des fondements, elle ne fait pas resplendir lautre côté du miroir par-delà le ligne invisible et infranchissable. M. Foucault (1963) Préface à la transgression dans Dits et Écrits, op.cit. Tome II, p. 238