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Entre commerce du sexe et utopie
L'échangisme

Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme de Toulouse (19-20 et 21 mars 1998)





Le satellite échangiste : contre-utopie de contrôle social

par Ignasi Pons i Anton


Une des caractéristiques de l’étape actuelle de la modernisation réside dans le constat de l’inadéquation des pratiques directement coercitives, qui enfermaient les transgresseurs dans des navires à fous, ou dans des institutions entourées de murs élevés, normalement éloignés des noyaux peuplés, isolement assuré par une succession de portes. Ces formes institutionnelles assuraient l’invisibilité de la transgression et des transgresseurs réels et potentiels. Ainsi, les “braves gens” n’éprouvaient pas l’incommodité dû au doute sur la “vérité” de leur conduite ou, dans l’autre sens, évitaient la tentation contaminante d’entreprendre, eux aussi, le chemin de la transgression.

C’est moins cher, plus efficace, plus sûr et présentable, de dresser les âmes que de les conduire et de pénaliser les corps. Dans la modernité s’instaurent des savoirs et des techniques qui permettent d’abolir, de transformer ou de réduire au minimum les institutions d’occultation ou, en tout cas, d’ouvrir leur portes. En assumant le pouvoir de contrôle social avec les scientifiques et techniciens de l’âme, et avec la complicité et l’aide des “braves gens”, les mesures policières et judiciaires semblent perdre de leurs forces.

Dans l’actualité prédomine un système mixte dans lequel se complètent les systèmes directement coercitifs et les pratiques scientifico-techniques. Dans ce contexte général, l’échangisme peut représenter une des pratiques le plus évoluées de ce processus, dans lequel le supposé transgresseur est l’agent de son propre contrôle social. Il utilise et construit “joyeusement” en retour l’institution de ségrégation, convaincu d’être le plus libre et le plus moderne des êtres humains. Face à cela, surgissent plusieurs questions: Peut-on considérer comme transgression, une transgression normalisée ? Transgresser, est-ce se cacher derrière les limites de la norme et du contrôle social, ou est-ce plutôt détruire ces limites et étendre la transgression au-delà des limites d’une société normative ? La liberté se réfère t’elle à l’action volontaire immédiate, ou devrait-on observer d’où et de qui proviennent les matériaux de formation de la volonté des âmes dressées ?
L’échangisme représente t’il une pratique moderne, post-moderne, néo-institutionnelle, ou une pratique lampédusienne qui change ses formes pour ne pas changer son fond et ses fonctions? S’agit t’il ici d’une libération sexuelle anti-sexiste, ou d’un succédané théâtralisé de la libre expression et réalisation du désir dans un contexte néo-machiste? Est-ce que l’échangisme, avec l’adultère traditionnel, n’est pas un complément de la frustration et de l’idéalisation du modèle de couple ?

Le caractère transgresseur de l’échangisme est douteux puisque, tout en adoptant comme référence l’espace normatif de la sexualité monogame, il établi des petites vacances polygames dans le contexte d’un monde autant ou plus normatif que celui auquel il prétend échapper. Dans les limites de ces espaces, la promiscuité n’est pas l’élément central mais instrumental du renforcement d’une monogamie conventionnelle et formelle qui fonctionne comme espace d’ordre social et qui répond à peine à la demande de satisfaction individuelle puisque, comme disait Foucault : “il est insupportable et inadmissible pour les hommes modernes que notre société enferme le désir et le plaisir sexuel dans des formes juridiques de type contractuel” (1). Face à cet état d’insupportabilité du contrat public, l’échangisme s’enferme dans un contrat privé, complémentaire et assureur du contrat public.

Ce procédé peut paraître nouveau mais, en fait, il s’agit ici d’une des formes le plus anciennes des stratégies de contrôle social. L’anthropologie montre comment, dans presque tous les systèmes constructifs de l’ordre social, ceux-ci se renforcent avec la ritualisation d’exceptions temporelles et spatiales de liberté dans laquelle s’exercent la catharsis, le soulagement et/ou la simulation, pour retourner ensuite dans une quotidienneté normative. Les exemples de cette fonction, on peut les observer dans les Carnavals, dans les clubs Med, et d’autres célébrations et offres ludiques de genre commercial. Un sociologue conservateur comme Talcott Parsons préconise : “un genre légèrement diffèrent de structuration de la conduite qui est, pour une part, significatif en tant que mécanisme de contrôle social et que l’on peut nommer “institution secondaire” (...) Dans un sens permissif, on peut le considérer fondamentalement comme une “soupape de sûreté” du système social (...) qui indéniablement réduit beaucoup le volume total de déviations (2).

Finalement, il s’agit ici de substituer la ségrégation forcé par l’auto-confinement volontaire, consumé et consommé dans un hypermarché des simulations de la liberté sexuelle dans lequel, plus que la sexualité, prédomine l’exercice d’une gymnastique sexuelle des corps uniformisés.

L’échangisme ne représente plus qu’une transgression symbolique qui essaie d’éviter la transgression fondamentale de la monogamie. Plus qu’éliminer la limite (3) il construit des nouvelles limites et les rend visibles pour mieux dissimuler son intérieur, limites qui au lieu de marquer un au-delà acquièrent toute leur signification pour le “plus-ici”. Ces limites ne sont pas pour autant des issues pour sortir du nid monogamique, mais fonctionnent comme des portes de passage obligé pour s’enfermer dans les espaces occultes de certains villages et locaux échangistes et pour s’isoler du monde de l’incertitude extérieure ; cela ressemble étrangement à une prison, où plusieurs portes doivent être traversées pour accéder à une cour intérieure, elle-même délimitée, qui permet de mieux supporter la cellule à laquelle on doit retourner la plupart du temps.
L’échangisme perd une part de son sens transgresseur en se présentant comme transgression s’opposant au couple normatif (4) ou en s’efforçant par son discours autour de “l’utopie du couple” de nier sa propre contradiction dans le contexte de l’organisation sociale en vigueur, laquelle propose comme seul modèle réel possible l’institutionnalisation publique de la sexualité et de l’affectivité du couple. Il essaie l’expérience de “l’impossible” au prix de devenir plus restrictif que le possible. La seule légitimité comme utopie réside dans la libéralisation du désir et du plaisir individuel desquels peuvent émerger toutes les formes possibles, depuis les diverses formes de solitude et d’association, jusqu’aux diverses expressions du sexe et de l’affectivité. Ce qui suppose un processus de dés-étiquetage et de dé-classification des identités fondées dans les pratiques sexuelles et les formes de relation et de vivre ensemble.

Le terme échangisme dans un contexte de couple, met en évidence l’idée de cession volontaire de “propriété”, point fondamental dans le modèle de couple dans la culture patriarcale. Au contraire, le véritable libération serait représentée par les rencontres relationnelles, dans des espaces spécifiques ou non, entre des personnes/sujets, que, après, retournent à leurs nids de solitude ou de compagnie avec une ou plusieurs personnes.

Mais, c’est justement cela même que le pacte échangiste essaie d’éviter.
En général, l’échangisme enferme non seulement les corps, mais à l’intérieur de ses espaces prolifèrent des règles et des normes explicites ou implicites qui corsètent les comportements. Il y a une domination des symboles et des protocoles. Ainsi, l’échangisme met de l’ordre et marginalise l’échangiste puisqu’il délimite en des endroits concrets le désordre supposé du désir, où il propose de succédanés dosés de l’expression et de la pratique du désir. Tout ceci fait qu’en voulant qualifier ces pratiques de “libertines”, terme popularisé par Sade et socialement amplifié par Bataille et Foucault, l’expression soit non seulement inapproprié mais trahisse également Sade qui, sous le concept de libertin, comme disait Foucault5, prétend introduire le désordre du désir dans un monde dominé par l’ordre et la classification.

En résumé, l’échangisme, plus qu’une pratique transgressive, est une forme normalisée de contrôle social qui, en en repoussant plus loin les limites, gène la dissémination des échanges sexuels dans la société quotidienne du “plus ici”. La création d’espaces spécifiques, commerciaux ou non, de rencontres sexuelles entre personnes, n’est recevable que s’ils sont exempts de règles, explicites ou implicites, tendant ainsi vers la réalisation utopique d’une ouverture de tous les espaces pour la liberté.


Notes

(1) Foucault M. (1976), “Le savoir comme crime” en Dits et Écrits, Gallimard, Paris, 1994, Tome III, p. 83.

(2) Parsons T. (1959), El sistema social. Biblioteca de la Revista de Occidente, Madrid, 1976, p. 299.

(3) “Mais la limite a-t-elle une existence véritable en dehors du geste qui glorieusement la traverse et la nie ?” M. Foucault (1963) “Préface à la transgression” dans Dits et Écrits, op.cit. Tome II, p. 237.

(4) “La trangression n’oppose rien à rien, ne fait rien glisser dans le jeu de la dérision, ne cherche pas à ébranler la solidité des fondements, elle ne fait pas resplendir l’autre côté du miroir par-delà le ligne invisible et infranchissable”. M. Foucault (1963) “Préface à la transgression” dans Dits et Écrits, op.cit. Tome II, p. 238


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