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Présentations

Entre commerce du sexe et utopie
L'échangisme

Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme de Toulouse (19-20 et 21 mars 1998)





L’échangisme et l'utopie conjugale

Résumé de débats


Daniel Welzer-Lang :
L’échangisme et le rapport à l’utopie
Dans l’échangisme il y a une partie transgressive. La norme est la procréation : un couple doit faire l’amour dans son espace privé à l’abri du regard des autres. On a donc dans les pratiques échangistes et dans la sexualité collective et récréative, un certain nombre de pratiques qui sont transgressives par rapport à cette norme.
L’utopie dans l’échangisme ? Et au-delà qu’est-ce-que pourrait être une utopie dans une relation de sexualité ?
Un des moyens de penser l’utopie est d’être clair sur ce que l’on ne veut plus vivre entre hommes et femmes et d’avoir un point de vue qui n’est pas forcément dans l’immédiat ou le réel mais qui permet de penser autre chose.

Jo, féministe libertaire, proche de l’association “Les Traboules”, que nous avions invité pour débattre avec nous en particulier des questions liées à l’utopie :
Dans les milieux échangistes, le concept de couple reste important. Il y a une forme de liberté par rapport à la sexualité mais qui ne dépasse pas les rapports de domination masculine et de l’idée de l’amour comme relation primordiale...
Cela reste en fait très normatif.

Oscar Guasch :
Le contexte : le modèle sexuel hégémonique depuis 2000 ans reste l’hétérosexualité. Il se caractérise par la définition subalterne du féminin tant chez les femmes que chez les hommes. Il est caractérisé par la définition du couple comme unique espace légitime d’expression sexuelle. C’est un modèle sexuel qui condamne toutes autres formes. C’est un modèle reproductif.
Ce modèle est aujourd’hui en crise profonde : la définition des genres est en crise. Le couple est alors plus vécu comme enrichissement et choix personnel et non comme l’unique expression permise de la sexualité, et alors que certaines expressions sexuelles comme l’homosexualité, le lesbianisme deviennent plus légitimes.
L’association sexualité-reproduction est finie.

Intervenant :
Comment fonctionne le couple échangiste ?
La pratique échangiste s’inscrit dans la stabilité du couple pour en accroître l’équilibre. La majorité des couples échangistes vivent très bien ces pratiques.
La moyenne de pratiques dans l’échangisme se situe entre six et sept ans, avec pour certains une durée de plus de 20 ans. C’est une démarche positive.

Oscar Guasch :
Les termes couple et utopie sont contradictoires au niveau ontologique, métaphysique et sociologique.
L’utopie est un horizon.

Intervenant :
Le couple échangiste est un espace de liberté qui s’est imposé en dépassant les normes sexuelles, il y a une bi-sexualité omniprésente. Les hommes continuent à fonctionner sur un modèle dominateur mais où la domination s’exerce sans le pouvoir.

Serge Chaumier :
Des problématiques importantes demeurent en suspens, notamment l’ambiguïté de la reconnaissance de l’homosexualité dans les milieux échangistes et du rapport de domination des hommes sur les femmes.
Les rapports échangistes visent à gérer d’une nouvelle manière les rapports de couple, en assignant une place réduite et localisée à l’infidélité ; à lui donner une reconnaissance à un moment donné où les rapports conjugaux ne tolèrent plus l’infidélité traditionnelle.
L’infidélité étant un signe d’échec de plus en plus au regard d’une idéologie romantique sur lequel le couple s’est construit, l’infidélité va à mon sens être vécu ensemble, d’une manière fusionnelle dans l’échangisme plutôt que de manière séparée.
Cela serait une façon de faire perdurer les logiques traditionnelles du couple dans le quotidien en canalisant le désir vers le tiers, en assurant une sorte de soupape qui permet à des moments bien définis de vivre une transgression ou une ouverture ponctuelle. En dehors de ces moments déterminés, il semble que les valeurs familialistes sont préservées avec leur lot de stéréotypes sexistes et homophobes et avec un ordre patriarcal de domination qui vont conduire les femmes à conserver leurs rôles traditionnels dans l’espace du quotidien et du domestique pendant le reste du temps. Lors de soirées on se permet de transgresser mais cela ne remet pas en cause l’ordre familial traditionnel.
L’échangisme n’est pas uniquement une pratique sexuelle. Une utopie conjugale d’ouverture affective sur le tiers est possible. Elle parait être plus dérangeante par rapport à l’ordre social familialiste traditionnel.
Dans ce cas là les rôles traditionnels sont forcément remis en cause. La répartition traditionnelle des tâches dans l’espace du domestique, les rapports de sexe, le sexisme et aussi toutes les questions de l’homosexualité et de la bi-sexualité ne peuvent être occultées.
Il s’agit là d’une utopie réelle qui est occultée par l’échangisme au sens restreint du terme, qui va remettre bien plus profondément en cause les modèles sociaux affectifs, romantiques et les modèles fusionnelles.
Les nouvelles formes de conjugalité que l’on peut voir apparaître comme dans les pratiques de couple non cohabitants, dans les vies partagées à plusieurs, etc... remettent en question ce mode d’aimer traditionnel et, tout en se vivant loin des commerces du sexe, des pratiques de l’échangisme, mais remettent inévitablement en cause les identités traditionnelles, les modèles amoureux, affectifs et les façons de vivre les rapports de couple.
On a parlé d’une différence entre les hommes et les femmes. Les hommes recherchant le sexe pour le sexe, les femmes recherchant davantage les rapports affectifs. Cette coupure est socialement réelle mais résulte d’une socialisation sexuée. Le couple qui s’ouvre, qui définit un nouveau contrat sur le long terme pour s’ouvrir au tiers non seulement à l’occasion de moments bien définis, bien canalisés mais aussi pour des rapports affectifs avec le tiers, remet davantage en cause les identités sexuées et permet de nouveaux rapports de s’inventer.
Les hommes ne sont pas tous intéressés que par le sexe. L’utopie est peut être d’inventer de nouveaux rapports qui intègrent une relation affective avec le tiers et pas seulement limitée à des échanges sexuels.

Daniel Welzer-Lang :
La relation avec le tiers interroge le couple.
Le couple (ou la famille) sert à plusieurs usages, il est aussi un cadre de sécurité de base. Si on veut penser le dépassement du couple il faut penser à une structure qui permette d’avoir une sécurité affective privée. La dissociation affectif-sexuel se traduit pour un couple soit à la non sexualisation des relations affectives, soit d’affectiver les relations sexuelles externes.

Oscar Guasch :
On peut parler d’un “paquet” social du couple : sexe, affectivité, communication, vivre ensemble : concepts et réalités très différents qu’il faut savoir séparer. Ceci est un problème de gestion de l’espace.

Responsable Federsex, association qui regroupe un certain nombre de responsables de clubs et revues échangistes en Italie :
La composition de la société, aujourd’hui, est déjà une utopie.
Dans un rapport de couple ouvert -ne disons pas échangiste car c’est un terme que nous donne la société - où la sexualité est partie intégrante du compagnon ou de la compagne, où il y a un jeu de complicité féminin-masculin, le résultant est vivre ensemble le désir mais de manière isolé comme le fait la majorité.
Ces couples dits échangistes ou libres ne se sont pas si divisés mais plutôt complices entre eux même à la recherche d’autres couples, de nouvelles amitiés. De vivre une vie différente où l’homme et la femme sont sur le même plan.

Anne, féministe libertaire :
L’amour peut être compris comme un choix politique d’expérimentation au regard des frustrations qu’engendrent le couple ou la famille. L’amour est alors un désir intime, un aspect de camaraderie, un mode de vie lié à des pratiques collectives.

Daniel Welzer-Lang :
Maurice Godelier, anthropologue, dans “Qu’est-ce qu’un acte sexuel ?” pose la question pour un peuple de Nouvelle Guinée.
Le couple était auparavant une décision de la famille. L’amour pour les enfants et le conjoint avait une autre signification.
Penser utopie est aller plus loin que simplement les catégories que l’on a intégrées et que l’on essaye d’adapter le mieux possible.

Intervenant :
Dans le couple romantique, il y a une sorte de contrat de fidélité, pour autant il est possible que au cours de la vie “je te sois infidèle”. Pour certains couples l’échangisme est une stratégie pour le maintien du couple. Elle est d’élaborer un adultère convenu à caractère exiolitique, suppose la dissociation affectif-sexuel afin d’éviter la frustration.

Oscar Guasch :
L’amour romantique est la pire prison pour contrôler la femme.

Isabelle, féministe libertaire :
Dans le couple, il y a une sécurité matérielle. Il est possible de pratiquer une autre vie matérielle où il n’y a pas besoin de cette sécurité à deux ; il n’y a donc plus la famille. Cela permet d’ouvrir sur d’autres modes relationnels.

Daniel Welzer-Lang :
Pourquoi vouloir séparer les rapports sexuels affectifs très courts avec l’affectif : une histoire d’amour de deux minutes cinquante est possible.
Une grande complicité existe dans le couple échangiste. Il faut qu’il y ait un contrat d’action et l’espace de liberté est très réduit. Si il doit avoir une relation sexuelle extérieure au couple il faut que cela fasse partie du contrat. Il n’y a pas de notion d’adultère.

Isabelle :
L’échangisme n’est pas forcément vécu, librement ; librement formulé.

Daniel Welzer-Lang :
Les relations sont contractuelles. L’illusion est de croire que l’on peut contrôler tout ce qu’il y a dans le contrat. Tout dire et tout avouer c’est nier le droit au secret y compris par rapport à soi même : je ne suis pas obligé de comprendre tout ce que je fais tant que je n’opprime personne, j’ai le droit de me surprendre. Il y a un plaisir social dans la transgression des normes que l’on s’est fixé.
Le prix de la sécurité affective est le prix de ma liberté en partie.

Serge Chaumier :
Il y a quatre grands types de contrats conjugaux.
Le couple qui se jurerait une fidélité exclusive et qui la respecterait avec tous les problèmes de survivance du désir.
Le couple plus traditionnel qui va vivre le rapport au tiers dans l’adultère. Ce type est de plus en plus mal vécu. Du fait de l’idéal romantique de départ qui est le modèle dominant de constitution des couples aujourd’hui, ce modèle de l’adultère est difficile à gérer.
Et cela amène peut-être ce troisième type le couple échangiste dans lequel on va vivre l’adultère ensemble de façon commune qui ne parait pas tant non- conformiste. Derrière le couple échangiste, n’y aurait-il pas la volonté de sauvegarder un idéal romantique en vivant la relation au tiers ensemble pour réaffirmer une fidélité dans la vie quotidienne et conserver le couple tel qu’il est dans la vie quotidienne tel qu’il est pensé traditionnellement avec ces rôles sexués, de domination masculine?
Ce qui parait plus prometteur enfin semble être la possibilité d’une utopie d’un quatrième type où on ne vit pas nécessairement la relation au tiers dans des moments délimités et où s’inscrit la possibilité de vivre des désirs quels qu’ils soient (regard, parole, tendresse, acte sexuel).
D’expression du désir dans la vie de tous les jours (Cf : La Machine désirante de Guattari) et de la possibilité au conjoint de vivre des relations affectives et amoureuses avec un tiers, naît une utopie qui remet bien plus en cause les relations et les identités sexuées.

Daniel Welzer-Lang :
Sur une recherche de moindre contrainte et de liberté, on est en période de renégociation des rapports hommes-femmes, au niveau de la vie quotidienne, entre l’articulation vie privée et vie publique, entre le travail et la modernité (exemple des couples sans sexe au Japon).

Intervenant :
L’échangisme est un choix pour dépasser le conventionnel. L’utopie n’existe pas dans le couple échangiste.

Intervenant :
On mesure des pratiques par rapport à la distance qu’elles peuvent avoir avec des idéologies politiques que l’on cherche à affirmer. Il n’y pas de contradiction entre liberté et pacte dans le sens où on peut entendre liberté comme une activité qui se donne ses propres limites.
On peut parler d’utopie car c’est un non lieu, qui n’apparait dans le social qu’en l’instituant. Les échangistes peuvent plus facilement apparaître dans des espaces sociaux et être visibles socialement. Le couple traditionnel n’est plus fortement institué, l’échangisme peut être considéré comme un cas particulier d’une réponse dans cet éventail des possibles.

Daniel Welzer-Lang :
On ne peut pas uniquement dire que l’échangisme est une sauvegarde du couple. Il y a une complexité dans l’ensemble des pratiques sociales et c’est bien aussi parce qu’il y a transgression de modèle que l’échangisme est un modèle qui interroge et qu’il est objet de débats.
Le rapport à l’utopie sociale est aussi le rapport à la survie des sociétés, ce qui nous permet d’avancer au niveau de l’imagination.

Maïté Hoyer :
Extraits de “La tyrannie du plaisir” de Jean-Claude Guillebot
“De nos jours n’ayant plus d’interdit pour les deux sexes, la sexualité est devenue un acte banal, un plaisir innocent entre le jogging et la télévision, une performance.
La sexualité contemporaine a fait de l’homme un simple vis-à-vis, un outil masturbatoire et susceptible d’évaluation. Le sexe est devenu un marché capitaliste alors qu’au départ c’était une libération. Les démocraties fondées sur la liberté et l’individualisme sont devenues plus répressives et plus tyranniques y compris en matière de sexe. Entre une morale de la culpabilité et un immoralisme coupable il reste à inventer une éthique de l’amour et de la responsabilité”.

Intervenant :
La mentalité fantasmatique dans le couple échangiste est très importante. Le couple voulant surtout épanouir sa sexualité vit dans le fantasme.

Daniel Welzer-Lang :
Les réflexions critiques sur l’échangisme y compris ses interrogations avec ses marges qui sont la prostitution ou le commerce du sexe ont un rapport avec la répression.
Il y a des analyses plurielles et contrastées d’une pratique sociale.

Colette, infirmière :
Le couple est une convention hors norme à durée non définie et à but non défini, ce qui contredit un peu l’idée de pacte ou de contrat. Le partenaire n’est pas quelqu’un susceptible de nous évaluer.
L’utopie sociale et l’utopie conjugale se ressemblent parce que c’est la même acceptation des mêmes différences et du potentiel énorme qui nous entoure.

L’échangisme est une démarche de couple. La liberté que le couple acquiert dans la pratique de l’échangisme aboutit à rééquilibrer ou à équilibrer le couple dans l’espace de liberté. L’échangisme est une pratique de vie, c’est le désir de couple de vivre avec des notions sociales certes différentes mais n’allant pas à l’encontre. Le couple est régit sous un contrat, il se fixe des limites. Cette notion de contrat doit nous faire admettre que l’échangisme n’est pas une pratique anti conformiste. Les échangistes vivent au sein de la société sans vouloir transformer l’ordre moral.



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