La caravane des tantes


Un texte de Jean-Jean







Ce texte de Jean Jean à déja été publié de nombreuses fois (Revue Star, bulletin Europrofem, Livre Des hommes et du Masculin). Nous ne résistons pas à l'envie de vous le faire partager à notre tour.



Le texte qui suit est inspiré de ce que je vis, vois, entends et ressens, des colères et des pensées que cela fait naitre, des livres et fanzines que je lis. Pour le reste, il ne s’agit que de doutes, de certitudes et de contradictions...


J’aurais pu grandir dans la "maison des hommes" (1) mais je l’ai surtout subie, comme ces sales mômes qu’on enferme dans la cave en leur mettant un bonnet d’âne, et en leur faisant porter le fardeau des misères de la famille et des autres.

Je ne suis pas née dans la "maison des femmes" parce que biologiquement je n’ai pas un corps de femme, et n’ai pas été éduquée, et n'ai pas vécue comme telle.

J’ai un corps et un sexe masculin et le but du jeu est que je devienne un mec qui rit fort, parle fort, parle des femmes comme il aime les voitures.

Mais malgré tous les branle-bas de combat, sueurs et inquiétudes, que cela a dû poser dans mon entourage de gamin, je préfère toujours le vernis à ongle au ballon de football, pour rester dans une imagerie classiquement binaire.

Et impossible de savoir quelles sont les raisons majeures qui m’amènent aujourd’hui à me sentir plutôt tante, plutôt éfféministe, que homme ou gay.

Impossible de savoir si c’est le fait d’être petit et menu depuis le début, format poubelle ou crachoir, qui laisse uniquement à choisir entre bouc-émissaire ou esclave facile comme format d’existence. Je ne sais pas si c’est ça ou autre chose. Je ne sais pas si c’est ça avec d’autres choses, en tout cas j’ai appris à baisser les yeux.

Il est probable que s’entendre dire qu’on est peu de choses, une merde, un handicapé mental, une tapette, une minette aide à comprendre les souffrances, développe nos sensibilités aux problèmes des autres (2). Les autres quand on est mômes, ce sont les gros, les moches, les roux, les grandes oreilles, les pisse-au-lit, etc, et bien-sûr les filles, qu'elles soient rousses ou non, grosses, pisseuses, poufiasses, etc ou non...

Je ne sais pas si c’est cette sensibilité qui "inconsciemment" m’a, à un moment donné, permis de juger que le monde des jeux des filles (dinette, poupées, élastique, marelle...) était plus sympa que le monde bruyant, violent, des garçons.

Je ne sais pas si le fait d’avoir joué et grandi avec mes copines très jeune est lié au fait que j’étais efféminé. Je ne sais pas. Je pose, propose, suppose, et ne regrette rien.

Par contre, ce que je sais avec certitude, c’est que régulièrement, et depuis longtemps, le monde de la "maison des hommes" me le fait raquer. Mon identité se forme au rythme des insultes, des injures, des coups. C’est ce que je suis avec mes peurs, mes angoisses, et aussi avec mes éclats de rire, avec la dérision du mépris dominant, avec l’autodérision pour me permettre et me donner les moyens d’exister.

PATRIARKIKI PARADIS A PATRIARKAKAKALAND

En patriarkie, l’hétéronormalisation contribue à accentuer la séparation des rôles et tâches, attribuées aux personnes selon leur sexe biologique, en offrant aux petits garçons ce qui est normâlement pensé comme valorisant, et en jetant les restes aux petites filles.

En patriarkie, l’hétéronormalité piétine les femmes et enterre les gens bizarres, celles et ceux qui ne réduisent pas les amours, les êtres, en mécanique de reproduction.

En patriarkie, l’hétéronormalité c’est l’ordre des non-choses, des abcès et des absences de vie.

LA GROTTE DES HOMMES

Dans la grotte des hommes "si on n’est pas un homme, on est une fille, une mauviette, un éfféminé" (3). Peu importe, par conséquent la ou les sexualités que tu pratiques ou pas, peu importe que tu sois pédé, bi ou hétéro. Il faut juste être un homme, comme papa, Serge Lama ou 3615-Gay musclé.

Peu importe que tu préfères les deux premières mi-temps sur le terrain de foot ou la troisième mi-temps sous les douches, dans les vestiaires. Le principal, c’est que les actes entre les hommes soient virils, ou considérés comme tels par l’assemblée.

Peu importe qu’on se tape "fraternellement" dans le dos sous ces mêmes douches, qu’on se touche les couilles ou qu’on se plotte le cul. Ce qu’il ne faut surtout pas, c’est passer pour une gonzesse, une tapiotte, un enculé. Il faut faire comme si on n’aimait pas ça. Et au cas où on y prenne goût, il faut alors l’affirmer de façon viril, montrer qu’on est quand même un Mec comme les autres Mecs. Un pédé avec des couilles.

Aujourd’hui encore, malgré la démocrétinisation des moeurs, il est toujours plus valorisant de porter des chaussures à crampons que des chaussures à talons aiguilles. Question de genre...

Peu importe que des Mecs s’adonnent aux concours des bites-les-plus-longues, jeux érotico-sexués non-mixtes, où la valeur du vainqueur se mesure en centimètre, et où le déshonneur du vaincu en bennes de moqueries humiliantes (4). Peu importe que le copain-grande-bouche aille de temps-en-temps draguer un travesti sur les quais, pendant que la copine-alibie reste à la maison. Ce qu’il ne faut surtout pas c’est être assimilé aux critères définis comme féminins, ne pas être jugé par le groupe des hommes ou des copains comme gonzesse, ça serait une faiblesse. C’est moins ridicule d’être un branleur qu’une suceuse, un enculeur qu’un enculé.

Donner l’apparence de ne pas en être, mais plutôt d’en avoir, c’est la formule du bel Hercule.

Pourtant, les jeux érotiques et sexués homos font partiellement partie de l’éducation des garçons, pour le plaisir, comme forme de compétition et de hiérarchisation, ou afin d’établir des codes sociaux.

Ces codes et les hiérarchies qu’ils imposent, développent la volonté de parêtre mieux que, ou de faire mieux que l’autre, plutôt que la volonté d’être mieux que soit même, laquelle approche de soi et du monde est un perpétuel mouvement, questionnement, etc. Tanter d’être mieux, de faire mieux que soi-même, être à l’écoute de soi, de ses différences qui s’entrechoquent, de ses contradictions et complémentarités, afin de comprendre autrement notre environnement, l’autre, les autres, et les situations.

Etre à l’écoute de l’autre en soi, c’est-à-dire de soi, pour ne point se mépriser, et ne point mépriser l’autre.

Ou alors, nous resterons confrontéEs aux violences sexuelles contre les hommes, les hommelettes, les transgenres, et évidemment contre les femmes, menaces et actes de guerre contre le genre féminin. Le dit "actif" contre la dite "passive".

LE GAYTTO

Le gaytto (ou "communauté gay", terme utilisé par les commerçantEs gays pour définir leur clientèle-porte-monnaie) largement dominé par les hommes, contribue partiellement a son intégration dans le monde patriarcal, marchand, etc, en se débarrassant des imageries de folle-dingues qui lui collaient à la peau comme eczéma. Depuis longtemps, et aujourd'hui quasi systématiquement, les gays se montrent multi- musclés, sportifs, mâles et/ou misogynes. Normaux donc...

La virilité des images publicitaires gays nous rappellent celles des statues, affiches et autres monuments glorieux du stalinisme, du nazisme, et du scoutisme (...sans les queues en érection, évidemment!), effigie de la gloire du travail, de la gloire de nations, des nationalismes.

Ce ne sont évidemment pas que des images pour faire téléphoner et gagner des francs, ce sont également des images pour faire bander où l'extase de chez l'extase, le désir, le plaisir, la jouissance ne fonctionnent qu'avec la survalorisation du corps masculin, et où, par conséquent,.les valeurs con-traires sont de goûts mauvais. Images d’hommes droits, larges d’épaules et fiers. Apologie du mâle et du normâle, de sa jeunesse, de son corps, de sa force, de sa santé, que l’on retrouve un peu partout aujourd’hui, et dont la négation est la laideur, la maladie et le genre féminin auquel est associé la sensibilité 5, la maternité, la passivité, la faiblesse, la nervosité, l’hystérie...

Et pendant ce temps-là, les lesbiennes sont derrières, là-bas, au fond, et les transgenres balaient l’arrière-cour. Cherchez, vous les trouverez bien quelque part.

VIOLENCES HOMOPHOBES

J’ai été tabassé et violé un soir d’automne 1997 par trois jeunes Mecs, à St Germain-des-Fossés, Allier.

J’aurai pu avoir la carrure d’un rugbyman, avoir une démarche viril, être 100% pédé et ne pas avoir été confronté à ce type de violence homophobe.

J’aurai pu être petit, avoir les cheveux roses, porter des bijoux, être plutôt efféminé dans ma façon d’apparaître et de me déplacer, être100% hétérosexuel et être tabassé ce soir-là.

Les violences homophobes (coups, insultes, viols, meurtres...) dirigées contre les hommes s’attaquent à ceux auxquels il est attribué des particularités dites homosexuelles, mais qui dans la réalité ne le sont pas forcément: la façon de parler, de marcher, de se vêtir, les gestes par exemple. Elles ne s’adressent pas particulièrement aux personnes dont la sexualité est homo, puisque la ou les sexualités des unes, des uns et des autres ne se détectent pas encore à l’oeil nu. Et encore moins dans la nuit...

En patriarkie, les violences homophobes ciblent les hommes qui ne s’inscrivent pas dans les normes, dans les codes, masculins et patriarcaux, les personnes dont la virilité, la façon d’être et d’occuper les espaces, dont la façon de tchatcher, d’écouter ou de ne pas écouter sont autres. Différentes.

Elles ciblent les hommes qui sont étrangers à l’image domestique des mâles.

Elles ciblent le genre féminin.

Les femmes, les mômes, les chienNEs et autres animaux.

J’ai été tabassé et violé par trois Mecs qui, à ce moment-là, ont estimé que c’était le châtiment que je méritais, et dont la sentence était de me faire payer à coups de poing, à coups de tête, de pied et de queue, mon insoumission, mon a-normalisation. A la fois punition et rite qui contribuent à nos constructions masculines, la mienne tout autant que la leur. Il m’ont ainsi rappelé que la menace était permanente pour les non-Mecs, les tapettes, et par la même occasion, se sont prouvés qu’ils ne devaient pas être ce que je suis, qu’ils ne pouvaient pas en être. Ce n’était donc évidemment point des tantes. C’était peut-être des pédés... Le sauront-ils un jour ?

Ce type d’action fait partie d’un brouillon de culture dans lequelle s’amalgament les insultes, les blagues, les rites de bizutage, etc...

Actions physiques, psychologiques ou sexuelles de guerre, en temps de "paix" ou non.


UNE CARAVANE DE TANTES POUR LES GENS ETRANGES ET BIZARRES

C’est sans doute parce qu’il m’arrive d’être encore sujet au mépris, qu’il m’est toujours un peu amer d’entendre que la maison des tantes est une partie de la maison des hommes, et qu’à ce titre, je bénéficie de certains des privilèges que l’organisation patriarcale offre aux mecs. Cependant si mon coté masculin (6) tire profit de l’oppression générale des femmes, mon coté féminin en paye les frais. Du moins, c’est ce qu’il me semble régulièrement vivre, c’est ce dont je suis fait.

Cependant, à l’idée de grandir dans la cave de la maison des hommes, je préfère m’imaginer qu’il s’agit plutôt d’une caravane, déglinguée du dehors et scintillante à l’intérieur, installée au fond de l’aride jardin de La forteresse.

Mon désir de décrire, de définir, ma caravane des Tantes, de fixer quelques points de repère, quelques bouées de secours (7) n’est pas une nouvelle Tantative pour constuire des murs en opposition avec d’autres, ou des petites boites à ranger les identités des individuEs. Au contraire, il divague dans la démarche actuelle des recherches et des militances queers qui s’agitent dans les domaines de la déconstruction des genres (masculin et féminin), et dont les analyses et revendications partent entre autre de la sexualité pour comprendre autrement le social 8. Parce qu’elle s’intéresse aux différentes sexualités et socialités, lesbiennes, hétéros non-normatives, bisexuelles, gays, et aussi parce qu’elle s’intéresse aux genres libres, l’idée queer questionne. Elle est appelée à déstabiliser l’hétéronormalité et le patriarcat en tant qu’Ordre, à développer la critique, si nous prenons soin de nous écouter, de nous entendre. Si nous prenons soin d'écouter et d'entendre les paroles de femmes.

Si nous prenons soin d'écouter et d'entendre les paroles jusqu'alors dominées.

C’est sur ce chemin-là que je souhaite voir ma caravane gambader.

jeanjean, février 1998.







Notes

(1) L’histoire de la "maison des hommes" est bien expliquée dans "La peur de l’autre en soi, du sexisme à l’homophobie", écrit sous les directions de Daniel Welzer-Lang, Pierre Dutey et Michel Dorais, VLB éditeur, 1994. "La fabrication des mâles" de Nadine Lefaucheur et Georges Falconnet, éditions du Seuil, 1975, est très bien argumenté également.

(2) Petit clin-d’oeil, là, à l’article titré "pédé !" et publié dans "Banderoles, écrits publics et privés, 1989-1996", d’Alias, aux éditions Geneviève Pastre, collection Courants ascendants, 1997.

(3) "La fabrication des mâles", déjà cité, page 22.

(4) L’article "J’ai une petite bite...et alors" publié publié dans Star N°4 démontre la façon dont ces histoires de centimètres peuvent valoriser où dévaloriser la perception que les garçons ont d’eux.

(5) La sensiblerie pour d’autres...

(6) A ce sujet, il faut se référer au livre "La fabrication des mâles", déjà cité, pages 24 et 25, où les auteurEs se sont amuséEs à relever les termes que le dictionnaire Petit Robert associait aux hommes, puis aux femmes. Lire aussi "La peur de l’autre en soi, du sexisme à l’homophobie", déjà cité, entre autre les articles sur la construction des hommes, la "maison des hommes", le sexisme, etc...

(7) L’absence de point de repère lorsqu’on grandit, l’absence d’images auxquelles nous pourrions nous identifier lorsqu’on est môme est souvent un problème pour beaucoup d’entre nous (pédé, lesbienne, bi, transgenre...). Pour les jeunes garçons homos, les seules références que nous ayons sont les insultes dévalorisantes: tarlouze, tapette, etc... à partir desquelles nous tantons de construire nos existences. Les femmes ont aussi leur propre lot de termes péjoratifs et insultes comme référence à partir desquelles elles doivent construire leurs identités.

(8) Sociologie et sociétés, vol. XXIX, n°1, printemps 1997, page 15.