Communiqué 1: Novembre 04






Intervention de Grisélidis
22 octobre 2004

Atelier: Violences et sexisme au travail
2ème Conférence régionale des femmes de Midi Pyrénées du 22/10/04


«Les violences contre les femmes prostituées :
de plus en plus organisées et légitimées par les politiques publiques (et la société civile)»


Notre structure :
Grisélidis, association de santé communautaire avec les personnes prostituées à Toulouse.

En quelques mots :
Nous avons un local d’accueil, nous faisons des tournées de rue, la nuit en camping car, le jour à pied ou en vélo, avec pour missions la prévention, l’accès à la santé, aux droits sociaux, au logement, à l’emploi, à la formation, à tous les droits civiques et fondamentaux,
Nous faisons beaucoup de médiation avec tous les services de droit commun.

Pourquoi ce nom Grisélidis
Grisélidis est le nom d’une personne prostituée, qui a beaucoup lutté pour les droits et la dignité des personnes prostituées. Nous avons voulu rendre hommage à cette femme, prostituée, conférencière, et écrivaine, elle est notre marraine.
L’équipe salariée et le conseil d ‘administration sont composés de professionnelles socio sanitaires et de personnes prostituées. Nous avons voulu cette alliance pour déjouer les représentations des unes sur les autres, ça marche très bien et nous permet d’être au plus près des réalités.

Les rapports sociaux hommes-femmes sont au centre de notre lecture des situations

Il faut savoir que malgré la stigmatisation dont elles sont l’objet, la plupart des personnes prostituées considèrent leur activité comme un travail.
La prostitution n’est pas interdite en France, ses revenus sont soumis à déclaration aux services fiscaux et imposables.
Les personnes étrangères qui exercent la prostitution en France avec un visa de tourisme sont considérées par les juges
comme en infraction avec la législation du travail.

La thématique « prostitution » est tellement complexe du fait principalement des représentations dont elle est chargée, qu’en quelques minutes nous n’allons évidemment pas faire le tour de la question.

Nous voudrions simplement mettre l’accent sur quelques réalités brutes qui sont

1- La différence de traitement entre les femmes prostituées et les hommes prostitués.

2- La différence de traitement entre les femmes prostitué-e-s et les hommes clients.

3- La différence de traitement entre les femmes prostitué-e-s et les hommes proxénètes

4- La différence de traitement entre les femmes prostitué-e-s et les « autres » femmes alors qu’elles n’ont que des points communs.

Et mettre l’accent sur la loi dite Sarkozy qui est venue en mars 2003 aggraver une situation antérieure déjà très lourde d’injustice et de stigmatisation, en punissant le racolage y compris dit « passif », de 3750 Euros d’amende et jusqu’à 2 mois de prison.

1- La différence de traitement entre les femmes prostituées et les hommes prostitués.

- Le fichage :
Les femmes prostituées sont systématiquement fichées par la police (identité,photo, empreintes..), en dehors de tout acte délictueux, simplement parce que repérées comme telles,
Les travestis, les transgenres, - qui se présentent visiblement dans l’ordre du féminin- aussi.

Les hommes prostitués ne le sont pas (tant mieux !).

- Le racolage :
Sur le tapin, les femmes prostituées « racolent », et sont punies pour cela.
Même la présence de préservatifs dans leur sac est utilisée comme élément de suspicion.

Les hommes prostitués « draguent » : c’est ce qui est admis par la police, et ils ne sont pas poursuivis pour cela.

- Les violences
Les femmes sont beaucoup plus souvent que les hommes, et de très loin, et de plus en plus, enlevées, violées, volées, battues par des quidams de tous profils.
Nous accompagnons en ce moment même 13 femmes qui ont déposé des plaintes en cours d’instruction, pour enlèvement, viols, tentatives de proxénétisme, ce qui est peu au regard du nombre d’agressions réelles, mais ces plaintes sont néanmoins le résultat d’un gros travail d’empowerment, d’incitation et de soutien.Car le plus souvent les femmes refusent encore de déposer plainte.
Il n’est pas rare que des femmes ayant déposé plainte soient poursuivies pour racolage ou situation irrégulière peu de temps après, et parfois reconduites à la frontière avant la fin de l’instruction.

Les femmes sont de loin, le plus souvent, et de plus en plus, contrôlées, harcelées, arrêtées, mises en garde à vue, jugées par les tribunaux, et emprisonnées. Ceci n’est pas sans lien avec le sentiment d’impunité qui semble avoir gagné les agresseurs.


2- La différence de traitement entre les femmes prostitué-e-s et les hommes clients.

- Leur statut dans la rue n’est pas le même: la femme prostituée racole, l’homme client passe:
Pour caractériser le racolage, la police fait souvent appel au client comme témoin à charge, qui atteste qu’il a payé, ce qui fait de lui le témoin n° 1 dans le rapport de police, sans qu’on lui demande de justifier sa présence dans la rue, sa participation à l’échange , ni même de se présenter le jour du jugement de la femme.

La femme qui se tient dans la rue, même immobile « racole » par sa seule présence et sa seule intention, l’homme qui tourne et retourne, à pied, en voiture, puis s’arrête pour demander une passe ne racole pas. La femme est punie comme motrice, agissante, l’homme reste légitime à la place qu’il occupe.

- Leur statut vis à vis de l’argent n’est pas le même:
L’argent de la transaction n’est illicite que pour l’une des deux parties : la femme.
La femme qui a fait payer est mise en garde à vue et poursuivie devant le tribunal, l’homme qui a demandé le prix, et a payé est libre.
Les transactions identiques, entre deux hommes ( prostitué et client), ne sont pas poursuivies, à notre connaissance (tant mieux !).

- Leur statut vis à vis de la sexualité n’est pas le même:
Les femmes multipartenaires ne se voient guère octroyer d’autre qualification que celle de victime ou de salope. C’est bien là que se joue le stigmate de « pute ».
Les hommes multipartenaires se valorisent de leurs conquêtes ou de leurs performances, ils se verront tout au plus qualifier de Don Juan ou de chaud lapin. Même si la morale se doit de les réprouver pour la forme, ils y puisent une valorisation.



3- La différence de traitement entre les femmes prostitué-e-s et les hommes proxénètes

- Les arrestations
Parmi les hommes proxénètes la police se garde souvent d’arrêter ce qu’elle appelle « les petites pointures », pour mieux remonter aux supposées « grosses pointures » hors de France (bien sûr…). Ils invoquent aussi assez fréquemment l’absence de preuves, malgré leur visibilité.
Par contre, de plus en plus, nous voyons des jeunes femmes prostituées arrêtées et placées en détention provisoire pour des séjours en prison qui peuvent durer de longs mois, sous le chef d’inculpation de proxénétisme. Les juges espèrent bien de ces « petites pointures » qu’elles dénoncent les hommes proxénètes dont elles seraient les relais, elles sont ainsi instrumentalisées, c’est sur elles que s’exercent la pression et la répression.

Depuis un an, une douzaine de femmes ont été emprisonnées, de 13 jours à 11 mois sans jugement, ce qu’on nomme détention provisoire ou préventive, ce ne sont que celles que nous connaissons bien, il y en a plus. Depuis un an, nous n’arrivons plus à comptabiliser les arrestations de femmes (de 8 à 10 par semaine), les mises en garde à vue, les mises en centre de rétention, les comparutions au tribunal avec condamnation pour racolage.


4- La différence de traitement entre les femmes prostitué-e-s et les autres femmes.

- l’accès aux droits fondamentaux
Vis à vis des services sociaux ou médicaux, une femme prostituée risque encore gros à se visibiliser: leçons de morale, conseils, suspicion, mise en demeure de cesser son activité, refus de la garde des enfants en cas de divorce etc.. non au vu de sa demande ou de ses qualités, mais de son activité.

- l’accès à l’emploi et à la formation :
Les difficulté d’accès à l’emploi sont les mêmes que celles de toute les femmes (palette réduite des métiers proposés, emplois précaires, charge des enfants …).

S’y ajoutent quelques obstacles spécifiques :

• la renégociation du montant des impôts avec le fisc du fait de la chute des revenus.

•le changement de niveau de vie et de mode de vie (rythmes horaires, milieu social entre autres,)

• la charge psychologique du secret et l’impossibilité de se valoriser : devoir masquer l’activité prostitutionnelle jusque sur son CV, y compris les compétences éventuellement acquises (courage physique, autonomie, connaissance des hommes, de la prévention des IST, capacités de négociation, d’évaluation des situations, ..).

• Devoir occulter et même renier l’histoire passée, ne facilite pas la transition et la projection dans l’avenir

C’est pour ces raisons que beaucoup d’entre elles continuent à fréquenter assidûment l’association, pendant la transition et bien après ce que nous appelons leur réorientation de carrière : c’est le seul endroit où il n’y a pas de rupture, où passé, présent, et avenir, peuvent se dire et s’articuler.


5- Conclusion
Curieusement, parmi les féministes qui luttent pour les droits des femmes, peu ont une démarche de solidarité avec les femmes prostituées, beaucoup persistent même à les ignorer et à refuser implicitement d’intervenir contre la situation qui leur est faite.
Ou du moins, quand elles le font, c’est sous forme de déclarations de principes, dans l’abstraction d’un refus global du « système prostitutionnel », qu’il s’agit d’éradiquer sans prendre en compte les personnes concernées ni en débattre avec elles, et sans lien avec la réalité. Les violences qui sont faites aux femmes prostituées seraient spécifiques et inhérentes à leur activité…

Or, la plupart des « violences au travail » qu’elles subissent sont la résultante d’un dispositif réglementaire très discriminant. Nous espérons avoir réussi en très peu de mots à vous le faire entrevoir.

Nous sommes plus qu’inquiètes, la situation faite aux prostituées à l’heure actuelle augure fort mal de ce qui se prépare pour toutes les femmes et pour la notion même de Droit .
Nous avons lutté, et luttons encore pour prendre la parole et être reconnues comme sujet de notre histoire.

Les femmes prostituées n’ont-elles pas le droit d’être reconnues comme sujet de leur histoire ?
Ou encore :
Est-ce que l’émancipation des femmes peut se faire en occultant cette oppression organisée et légalisée sous nos yeux ?

La menace du stigmate de pute, c’est-à-dire la peur d’être identifiée comme une pute, avec laquelle nous avons toutes grandi, sert à renvoyer toutes les femmes dans les rôles que les hommes en attendent dans une société organisée à leur profit.

Ce stigmate hiérarchise les femmes entre elles, nous divise, nous dresse les unes contre les autres et plus particulièrement contre les femmes prostituées. Ce stigmate est plus que jamais en action, nous en sommes les témoins chaque jour

Nous lançons un appel vibrant à se solidariser et se mobiliser avec les prostituées mais aussi en dehors d’elles sur la situation qui leur est faite.
Nous appelons à des prises de position claires contre la répression, nous demandons au minimum l’abrogation des mesures issues de la loi sur la sécurité intérieure, dite loi Sarkozy.


Association Grisélidis - 2 impasse Belfort 31 000 Toulouse - 05 61 62 98 61
griselidis@wanadoo.fr


Voir aussi: Pétition: La guerre aux femmes bat son plein:
près de 40 prostituées ont été rafflées dans les rues de Toulouse

Voir aussi: Communiqués: Urgent: Raffle de prostituées à Toulouse: Novembre 04
Voir aussi: Communiqué: Rafles: Janvier 05